Le Roman de la Révolution culturelle
Publié dans le magazine Books n° 20, mars 2011.
Cette plongée au cœur d’une communauté villageoise pendant la Révolution culturelle, au plus près des mécanismes de la violence, est l’événement littéraire du moment en Chine.
Gulu est un petit village reculé de la région montagneuse du Shanxi, en Chine du Nord. Ses habitants y vivent depuis des siècles de la fabrication de porcelaine – d’où le nom « Gulu » qui désigne les « vieux fours » dans lesquels est cuite la fine céramique. Jia Pingwa, l’un des romanciers chinois les plus en vue dans son pays, a fait de ce hameau imaginaire le décor d’un roman éponyme dans lequel il explore « les raisons qui ont conduit l’incendie de la Révolution culturelle à se répandre si rapidement à travers le pays », explique Liu Jun dans le China Daily. Chaque chapitre se déroule le temps d’une saison entre l’automne 1965 et l’hiver 1967, couvrant les débuts de cette vaste campagne de purification idéologique qui ne s’achèvera vraiment qu’avec la mort de Mao, en 1976. Jia Pingwa adopte le point de vue des paysans pauvres du village, émaillant son récit de leurs réflexions. Il décrit par le menu leurs conditions de vie misérables, montrant à quel point celles-ci furent « un terreau fertile pour le déferlement de haine provoqué par la Révolution culturelle ».
Jia Pingwa n’est pas le premier écrivain chinois à se pencher sur cette période au cours de laquelle les cadres et les intellectuels furent persécutés, beaucoup étant envoyés de force dans les campagnes pour y être « rééduqués » – Jia Pingwa a lui-même travaillé pendant cinq ans comme paysan avant de pouvoir reprendre ses études. « Mais, précise le critique littéraire Han Luhua dans le quotidien Xi’an Wanbao, là où la plupart des livres abordent la Révolution culturelle en tant que phénomène social, dans ses dimensions collectives, Jia Pingwa l’intègre au quotidien de ses personnages ». Leurs failles sont au cœur du roman ; elles révèlent en creux les ressorts de l’épuration. Jia Pingwa a cherché à créer des personnages crédibles – il a passé quatre ans à se documenter –, soucieux de ne pas tomber dans le piège de la caricature : « Beaucoup de ceux qui écrivent à propos de la décennie 1966-1976 se laissent emporter par la haine et la colère, et créent des personnages stéréotypés, dignes du dessin animé », confie l’auteur au China Daily. Or, pour Jia Pingwa, il est crucial que le lecteur puisse se projeter dans cet événement historique qui est en général présenté comme « la cause de tous les maux », rapporte Liu Jun, mais pour lequel « personne ne prend ses propres responsabilités ». Il s’inquiète aussi de ce que la Révolution culturelle semble méconnue de la jeune génération.
L’approche sensible qu’adopte ici Jia Pingwa s’inscrit dans la droite ligne de son roman Qinqiang, qui lui a valu en 2008 le Mao Dun, l’un des plus prestigieux prix littéraires chinois. L’écrivain avait alors « impressionné par sa façon d’examiner les multiples facettes de la vie rurale, non seulement à travers ses personnages humains, mais aussi les végétaux et les animaux qu’il utilise pour prendre le pouls de la vie villageoise », rappelle Liu Jun. À Gulu, on croise ainsi un orphelin, Gouniao Tai, qui porte le nom d’un champignon vénéneux et « se confie aux plantes et aux animaux, se créant un monde enchanté bien à lui, malgré ses souffrances ». L’ancrage rural du roman fait également écho au mouvement littéraire dit de « recherche des racines » auquel Jia Pingwa a participé dans les années 1980, et qui visait notamment à renouer avec les identités régionales ensevelies sous les décombres du maoïsme.
Les critiques ont commencé à faire l’éloge de Gulu plusieurs semaines avant sa parution. L’un d’eux, Li Xing, a affirmé au Shanxi Daily qu’il s’agissait du roman « le plus vaste, le plus profond et le plus humain » qu’il lui ait été donné de lire à propos de la Révolution culturelle. Pour Han Luhua, qui trouve à l’auteur des points communs avec Gabriel García Márquez, William Faulkner ou Günter Grass, « cet ouvrage rivalise avec les plus grands romans de notre temps ».