Vous reste-t-il du temps pour penser ?
Publié en mars 2025. Par Books.
« Utilisez Freedom, le meilleur bloqueur d’applis et de sites web au monde. Rejoignez les millions de personnes qui utilisent Freedom pour gérer leur temps d’écran et vivre une vie plus heureuse, plus saine et plus productive. » Très bien, mais qui en a vraiment envie ? Voici déjà plus de dix ans, des chercheurs de l’université de Virginie ont demandé à des cobayes de rester six à quinze minutes seuls dans une pièce sans téléphone ni ordi ni livres. Tout ce qu’ils avaient à faire était de penser (ou d’essayer de le faire). 60 % ont jugé la tâche difficile et près de la moitié ont trouvé cela désagréable. Pour corser l’expérience, les chercheurs leur ont donné la faculté, pendant ce court laps de temps, de s’infliger un léger choc électrique. 67 % des hommes et 25 % des femmes ont choisi de le faire. « Rester simplement seuls avec leurs propres pensées » était une perspective si peu attrayante qu’ils « préféraient une activité désagréable à pas d’activité du tout », concluaient les chercheurs.
Animateur de télévision et essayiste, Chris Hayes cite cette étude pour tenter d’expliquer l’emprise exercée par les réseaux sociaux sur le commun des mortels. Une emprise fondée sur une technologie radicalement nouvelle au regard de l’histoire de l’humanité et même de l’histoire récente. Contrairement à une émission de télévision ou une série, réalisée par des professionnels pour capter l’attention d’un public cible pendant un temps déterminé, les réseaux ciblent chaque individu dans son intimité, s’adressant souvent à lui par son nom, pour le bombarder de stimulations ultracourtes qui parfois se chevauchent. Le modèle économique est celui des machines à sous, propose Hayes. « Si vous êtes déçu ou avez le sentiment de vous être fait avoir, peu importe car cinq secondes plus tard une autre vidéo, un autre message, vient capter votre attention à nouveau, et ainsi de suite à l’infini », résume la journaliste Laura Marsh dans The New York Review of Books. Vous poursuivez cette activité à tout moment et en tout lieu, au restaurant avec des amis, au travail et aux toilettes. Et de plus en plus l’intelligence artificielle pousse à la roue, proposant des contenus plus ou moins aberrants. L’information pertinente se noie dans le déluge. N’importe quel amateur peut donner de la voix pour un coût presque nul et les bonimenteurs qui assurent une présence maximale raflent la mise. Donald Trump et Elon Musk en font leur miel. Pour l’heure, les remèdes proposés ont fait flop, constate Laura Marsh.