Les écrans nous éloignent du réel

Connaissez-vous l’autopen ? C’est un outil mécanique inventé au milieu du XXe, une sorte de bras articulé muni d’un stylo avec lequel on réplique la signature manuelle. Mais un outil très controversé : Bob Dylan et Donald Rumsfeld ont été conspués pour avoir artificialisé cet acte si personnel, le premier en signant mécaniquement des dédicaces, le second des lettres de condoléances aux parents de soldats tués en Irak. Mais ce n’est là qu’un détail ; car c’est toute l’écriture manuelle qui se voit graduellement « artificialisée », remplacée non par l’autopen mais par le clavier d’ordinateur. Conséquence : déjà 33 % des étudiants américains ne sauraient plus vraiment écrire à la main. 


La journaliste et universitaire américaine Christine Rosen cite ces exemples parmi une foule d’autres pour étayer son réquisitoire contre « l’extinction de l’expérience » et le recours croissant aux outils technologiques modernes en lieu et place des interactions humaines. Le propos n’est pas d’une originalité fracassante, mais l’énumération des dommages « sans doute irréversibles » infligés par l’intermédiation d’appareils ne peut qu’impressionner. Quand on prend des notes sur un ordinateur, on gagne ainsi du temps (40 mots par minute contre 13 avec un stylo) ; mais – c’est démontré – on retient moins et on ne comprend que bien plus superficiellement ce qu’on a noté. 


« Partout, il y a des écrans entre nous et le monde. L’arbitrage est-il toujours justifié ? Que gagnons-nous et surtout que perdons-nous ? », s’interroge Sean Illing dans Vox. En escamotant l’intervention corporelle directe, on fait l’impasse sur toute une série de facultés dont l’évolution nous a peu à peu gratifiés. Circuler dans l’espace public un casque sur les oreilles et les yeux vissés sur un smartphone, ou ne communiquer que par FaceTime, nous fait perdre la cruciale aptitude à décrypter les expressions des visages des gens ou leur infra-langage corporel. Le sexe virtuel, i.e. la cyberpornographie, est en train, semble-t-il, de démoder le bon vieux sexe à l’ancienne. Les applications de rencontre sonnent le glas de la drague, de la séduction.


Le « relationnel technologique » nous dupe en laissant croire que les humains sont aussi efficaces et impassibles que les systèmes grâce auxquels ils communiquent, et qu’on peut interagir avec eux juste « en cochant des cases sur le menu d’une application » ou à coup d’algorithmes. « En s’adaptant à la machine on devient soi-même un peu machine », écrit Christine Rosen, qui redoute que le contact direct et corporel avec la réalité ne devienne un luxe. Bientôt seuls les riches auraient accès aux services humains (médicaux, domestiques…) comme ils sont aujourd’hui les seuls à s’offrir les objets « faits main ». En plaidant pour le corps et les expériences qu’à travers lui nous faisons, elle invoque beaucoup de grands auteurs, et notamment notre incontournable Montaigne, grand enthousiaste du corps malgré les déficiences du sien propre (flatulences, regrettable petitesse de son pénis…). Et parmi les 59 « sentences » qu’il avait fait graver sur les poutres de sa librairie figure celle-ci, de l’Ecclésiaste : « Toi qui ignores comment l’âme épouse le corps, tu ne sais rien des ouvrages de Dieu ». Autrement dit : « Si tu court-circuites ton corps, tu ne comprendras pas grand-chose à ce qui t’entoure ».

LE LIVRE
LE LIVRE

The Extinction of Experience: Reclaiming Our Humanity in a Digital World de Christine Rosen, Bodley Head, 2025

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