La botte secrète de la CIA

Fut un temps où la CIA elle-même donnait dans l’humanisme littéraire. Dans les années 1950, au plus chaud de la guerre froide, elle avait en effet inventé de faire propulser par le vent d’ouest depuis la Bavière jusqu’à Prague des ballons lestés de messages de propagande mais aussi de presque 300 000 exemplaires (sur papier allégé) de La Ferme des animaux, le brûlot anticommuniste de George Orwell. Puis, en 1953, la CIA avait relevé son ambition et voulait maintenant « glisser à travers les interstices du rideau de fer les lumières culturelles de l’Occident […] pour saper le communisme et promouvoir la démocratie », résume Piers Brendon dans la Literary Review. À cet effet, elle avait recruté le réfugié roumain George Minden et l’avait chargé de mettre en place « un plan Marshall secret de l’esprit ». Minden, un aristocrate dont les (immenses) biens agricoles et pétroliers venaient d’être saisis par les communistes, était un universitaire polyglotte (6 langues dont le latin !) qui pensait que « la vérité est contagieuse » et que les meilleurs facteurs de propagation étaient les livres. Il avait donc établi à Manhattan sur les fonds de la CIA les éditions ILC (International Literary Centre), une petite maison dédiée à la traduction en langues slaves d’œuvres choisies de la littérature occidentale, mais aussi, par un cocasse mouvement retour, à la réédition de samizdats de Soljenitsyne, Pasternak, Nadejda Mandelstam et tutti quanti. Les livres, parfois minuscules ou camouflés sous des couvertures trompeuses, étaient ensuite envoyés à l’Est en même temps que des objets à vocation intellectuelle interdits localement (presses d’imprimerie en pièces détachées, cassettes, disquettes, etc.) ainsi que des publications « représentatives » comme Marie Claire ou Cosmopolitan et des polars de John le Carré. Pour le transfert, on utilisait la valise diplomatique, la poste, des véhicules avec des caches ou les toilettes du train Paris-Moscou. Celui-ci offrait l’avantage de faire des arrêts en Pologne, pays traditionnellement très ouvert à la culture occidentale et souterrainement antirusse (Katyń !), où sévissait de surcroît une censure grotesquement tatillonne et paranoïaque. 


L’opération polonaise, à laquelle le journaliste Charlie English consacre la majeure partie de son livre, bénéficiait donc d’un terrain favorable où s’était mis en place un système de distribution très élaboré. Partout en Pologne, des « coordinateurs » fournissaient chaque mois au petit « book club » clandestin dont ils avaient la charge un lot de livres inaccessibles, pris dans une cachette puis remis dans une autre. Les têtes de réseau, quoique fébrilement pourchassées par le SB, version polonaise du KGB ou de la Stasi, étaient le plus souvent relâchées faute de preuves (ainsi Mirosław Chojecki fut arrêté 43 fois et sérieusement maltraité, survécut tout de même pour diffuser… les bonnes feuilles du sidérant cahier des charges de la censure polonaise, dans lequel figuraient noir sur blanc toutes les contrevérités que le gouvernement voulait absolument conforter). Pendant plus de 30 ans, les efforts de George Minden et de ses courageux relais locaux ont démontré la pertinence du mot de Napoléon : « trois journaux hostiles sont plus à craindre que mille baïonnettes ». Les « bibliothèques volantes » polonaises ont contribué à l’émergence de Solidarność et à la chute en 1988 du régime socialiste de Varsovie, « premier domino du bloc de l’Est » à tomber. Mais la même conjonction de « dissémination des idées libérales venues de l’Ouest » et de déconfiture économique générale a produit les mêmes effets en URSS, en RDA et ailleurs. 


Les archives de la CIA concernant ces opérations sont toujours classifiées, et certains mystères demeurent. Les membres des book clubs clandestins savaient-ils, par exemple, tout ce qu’ils devaient à la CIA ? Beaucoup croyaient plutôt que les livres provenaient des délestages de maisons d'édition européennes. Mais en apprenant la vérité, une lectrice polonaise interviewée par Charlie English s’est exclamée : « une police secrète qui encourageait la lecture. Ouahhh ! » Pas mal pour une agence dont son créateur en 1947, le président Truman, avait déclaré regretter « qu’elle soit ensuite devenue une gestapo américaine ». 

LE LIVRE
LE LIVRE

The CIA Book Club: The Best-Kept Secret of the Cold War de Charlie English, William Collins, 2025

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