Du caviar au Carême
Publié en avril 2025. Par Books.
Pas si russe, la Crimée. Ni ukrainienne, d’ailleurs. Difficile d’imaginer histoire plus complexe. Ses côtes furent colonisées par les Grecs dès le VIIe siècle avant notre ère. Ils y fondèrent plusieurs villes dont Chersonèse, près de l’actuelle Sébastopol. Ils y restèrent sous la domination romaine. Comparable à la Sicile pour sa position stratégique et en tant que grenier à blé, la péninsule passa sous la domination de la Horde d’or mongole. Laquelle la vendit à la fin du XIIIe siècle aux Génois.
Rendant compte du livre de Kerstin S. Jobst, l’historien de la Méditerranée David Abulafia insiste sur cette période génoise. C’est à ce moment que prospéra la ville de Caffa (l’actuelle Théodosie, sur la côte est). Elle compta jusqu’à 50 000 habitants, avec toujours beaucoup de Grecs mais aussi des Arméniens, des juifs et des Tatars, musulmans. « C’était un grand centre commercial pour le blé, la cire d’abeille pour illuminer les cierges des églises d’Europe occidentale et les esclaves – ainsi que le caviar, dont le patriarche de Constantinople encourageait la consommation durant le Carême », écrit Abulafia dans la Literary Review (le caviar n’était pas un produit de luxe). La question de savoir si la Crimée était un point d’aboutissement de la route de la soie reste controversée. « Les épices qui arrivaient à Caffa venaient surtout d’Égypte et de Syrie, échangées contre des esclaves circassiens. » La ville fut l’un des points d’entrée de la peste noire en Europe. La Crimée vécut ensuite plus de trois siècles sous la domination des Tatars, eux-mêmes dépendant de la tolérante férule de l’Empire ottoman.
Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour voir arriver les Russes. La Crimée est prise sur ordre de la Grande Catherine en 1783, qui y fait construire la base militaire de Sébastopol. La russification proprement dite n’eut lieu qu’après 1944, quand Staline décida de déporter les Tatars en Asie centrale, notamment en Ouzbékistan, dans les conditions qu’on peut imaginer. Une partie d’entre eux revinrent en Crimée à partir de la fin des années 1980. Elle sera rattachée à l’Ukraine en 1997, avant d’être reprise par les Russes en 2014.