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Lorsque le cœur s’arrête, le cerveau n’est plus alimenté en oxygène et cesse de fonctionner en quelques minutes. Inventée au milieu du XXe siècle, la réanimation cardiopulmonaire (RCP), si elle est pratiquée à temps, permet de restaurer tout ou partie des fonctions cérébrales. Les Anglo-Saxons parlent de « ressuscitation ». En milieu hospitalier, les techniques de « ressuscitation » se sont beaucoup perfectionnées, si bien qu’un nombre croissant de malades ainsi « ressuscités » peuvent raconter ce qu’ils ont vécu, ou ce qu’ils croient avoir vécu. Ce sont les « expériences de mort imminente ». Beaucoup disent s’être senti flotter au-dessus de leur corps, d’autres passer dans un tunnel, d’autres encore disent avoir revécu en un éclair quantité d’épisodes de leur vie, souvent sous un angle moral (je ne me suis pas bien comporté). Le phénomène fait l’objet de recherches plus ou moins actives depuis la publication en 1975 du livre du philosophe Raymond Moody La Vie après la vie (disponible en poche).
Professeur associé de médecine à l’université de New York et auteur de livres à succès sur ce thème (dont un traduit en français), Sam Parnia propose une synthèse des derniers travaux sur les expériences de mort imminente, travaux dont il est souvent le principal coordinateur. Nous avons tort de penser la vie et la mort en termes binaires, soutient-il. La RCP révèle l’existence d’une « zone grise », qui témoigne du fait que le corps et l’âme mènent en réalité deux vies séparées, comme la main et le gant, dit-il.
En rendant compte avec un humour feutré du dernier livre de Parnia dans la New York Review of Books, son collègue Nitin K. Ahuja, professeur associé de médecine à l’université de Pennsylvanie, émet quelques doutes sur la valeur de certains de ces travaux et plus encore sur le parti pris dualiste de l’auteur, discrètement mais clairement persuadé que notre âme survit après la mort. En même temps, il reconnaît l’intérêt, pour la science, d’ouvrir les fenêtres sur des domaines de recherche aux frontières du démontrable.
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Sommes-nous maîtres de nos vies, de nos pensées même ? Politologue et essayiste vivant en Suède, l’Espagnol Víctor Lapuente s’aventure dans les terres de la fiction en tissant un envoûtant thriller philosophique. Il s’ouvre sur une scène glaçante : un corps inerte, prisonnier de lui-même, dans une chambre d’hôpital. Dès lors, le récit se déploie en trois temps – l’Aragon rural des années 1990, l’Europe tourmentée d’aujourd’hui et une Suède futuriste dystopique.
En 1996, Martín, Míriam et Pablo, trois adolescents d’un village aragonais situé près du désert de Monegros, obsédés par le Graal, explorent des ruines templières. En 2025, Martín se réveille d’un coma à Göteborg, où il mène des recherches sur la cyberdémocratie en se souvenant d’une femme d’affaires aussi fascinante que dangereuse. En 2086, la « République d’Occident » vit sous l’égide de FRIDA, une intelligence artificielle qui garantit la liberté absolue de chacun. Mais dans une bibliothèque interdite, Anna découvre un secret qui pourrait faire s’écrouler ce monde parfait.
Les voix et les époques s’entrelacent dans un rythme cinématographique, écrit Rubén Amón sur le portail espagnol El Confidencial. « Chaque scène se clôture par une image frappante – un parapluie noir, une sculpture métallique, une porte hexagonale – qui s’imprime dans l’esprit comme un plan-séquence. On trouve là des échos d’Orwell et de Houellebecq, mais aussi un attachement méditerranéen pour les détails sensoriels, pour l’odeur des bananes de Barcelone, pour la poussière sèche des Monegros, pour l'humidité insidieuse de Göteborg. »« Mon livre est une immersion dans l’immanence : le contraire de la transcendance, explique Víctor Lapuente sur la radio espagnole Cadena SER. « La transcendance est tout ce que nous faisons qui va au-delà de nous-mêmes ; l’immanence est le problème que nous avons dans notre monde actuel, où nous sommes trop centrés sur nous-mêmes. »
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Les tenants de l’écriture inclusive ont inventé divers pronoms pour respecter l’impératif de neutralité. L’un des plus usités (paraît-il) est « iel », qui remplace « il » ou « elle ». Aux États-Unis le fait que « you » désigne aussi bien le singulier que le pluriel embarrasse certains, dans le sud du pays, qui disent « youse » pour signifier le pluriel. On trouve aussi « y’all ». En France le maniement du « tu » et du « vous » est socialement délicat. Le linguiste américain John McWhorter, auteur par ailleurs d’un brillant pamphlet contre le wokisme, propose d’approfondir le sujet en retraçant l’histoire des pronoms dans la langue anglaise. Il est moins anti-woke qu’on pourrait le croire, car il admet sa préférence pour l’emploi de « they » au lieu de « il » ou « elle », afin de respecter la neutralité du genre. Et moins à cheval sur le parler « standard » qu’on aurait pu s’y attendre, écrit N. J. Enfield dans le Times Literary Supplement, car il admet l’emploi de « me » (« moi ») comme sujet (Catherine et moi sommes allés au cinéma). Mais pourrait-on mettre de l’ordre dans cette cacophonie ? À quoi pourrait ressembler un système parfait pour les pronoms ? se demande N. J. Enfield, un éminent linguiste australien. On compte environ 7 000 langues dans le monde… Dans certaines langues, « il y a des douzaines de façons de traduire “you” », en fonction du statut social de la personne à laquelle on s’adresse. En langue dalabon (Australie du Nord), le « vous », dans une phrase aussi simple que « Où allez-vous ? », se dit différemment selon le degré de parenté des deux personnes à qui on s’adresse. À chaque langue sa solution ! Le plus efficace ? Peut-être se passer le plus souvent possible de pronoms, soulignent des lecteurs du TLS. Comme en thaï ou en italien, langues où l’on évacue le pronom dans la phrase « Où allez-vous ? » ou « Où vas-tu ? ».
[post_title] => Les pronoms sont-ils bien nécessaires ?
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Pauvre démocratie, à présent malmenée par les populismes de tout poil à travers la planète et jusque dans son présumé Saint-Siège, Washington. La formidable dystopie de Sinclair Lewis, Impossible ici, sur la prise de pouvoir aux États-Unis en 1936 d’un proto-Trump inapte et dictatorial, est en train de tourner à la prophétie, au grand dam des intellectuels « libéraux » (= de gauche) des côtes est et ouest qui se consument à expliquer l’inexplicable… William Galston, chercheur à la fameuse Brookings Institution, va quant à lui droit au but : « C’est inhérent à la nature humaine […]. Quand les individus sont en proie aux “passions négatives” – la colère, le ressentiment, la peur – […] et qu’ils se sentent faibles individuellement », ils tombent volontiers sous la coupe de démagogues « habiles à transformer une constellation de gens déconnectés en une communauté dotée d’un pouvoir collectif dirigé contre les ennemis qu’on leur désigne ». Les Pères fondateurs de la démocratie américaine ne s’y étaient pas trompés : « Nous ne sommes pas meilleurs que les autres » écrivait Alexander Hamilton, « la vertu [démocratique] ne nous est pas naturelle », et les affamés de pouvoir « qui commencent par la démagogie pour finir par la tyrannie » sont en embuscade. Notons qu’un autre intellectuel libéral américain, le psychiatre James Kimmel, met en exergue parmi les passions négatives le désir de revanche, quelque chose d’addictif et d’ultra puissant politiquement auquel l’actuel président américain semble particulièrement soumis (les blagueurs américains le disent atteint d’« Irish Alzheimer » – l’oubli de tout sauf de ses rancunes !).
Pour le politologue Francis Fukuyama, l’explication par la nature humaine est un peu courte. Après avoir fait sensation en proclamant à la chute de l’URSS la « fin de l’histoire » avec la généralisation de la démocratie libérale et de l’économie de marché, il a fait machine arrière sous la pression des réalités et s’interroge aujourd’hui sur les causes de la récente montée du populisme, notamment en Amérique, écrin supposé de la démocratie. Il identifie neuf causes, dont aucune n’est vraiment nécessaire et suffisante – sauf la neuvième. Ainsi l’inégalité économique (1), fruit de la globalisation et du néolibéralisme, est une cause probable, mais pas déterminante : la situation actuelle n’est pas tragique, on a connu bien pire (1929 !). Le racisme et le fanatisme (2) pèsent certainement lourd, mais une part significative des minorités américaines aussi n’a-t-elle pas voté Trump ? L’accentuation du fractionnement social (3), avec un creusement de la dichotomie Démocrates/Républicains, est un phénomène indéniable – mais il s’agit plutôt d’un effet que d’une cause de l’évolution sociologique. L’immense « talent démagogique de Trump est lui incontestable » (4), dit encore Fukuyama, mais cela ne suffit pas à expliquer le basculement de plus d’une moitié du pays dans l’idéologie MAGA. Le sentiment que les partis au gouvernement, Démocrates compris, ne sont pas à la hauteur des enjeux socio-économiques (5) n’est pas, lui non plus, un phénomène nouveau, mais existait déjà bien avant Trump. Et oui, la gauche démocratique a perdu la faveur de beaucoup d’Américains en raison de ses positions culturelles, wokisme, etc. (6) et des problèmes de leadership (7) ; mais ces causes-là ont elles aussi des racines beaucoup plus profondes et lointaines. Enfin, si William Galston a raison d’incriminer la nature humaine (8), il semble ignorer que depuis quelques décennies on constate une baisse tendancielle de la violence (cf. Steven Pinker). La seule cause, donc, « qui puisse réellement expliquer les menaces sur la démocratie libérale à un moment de l’Histoire où elle n’a jamais été si prometteuse – notamment sur le plan socio-économique aux US et en Europe – c’est la montée en puissance de l’Internet (9). Aujourd’hui, « le populisme marche main dans la main avec le conspirationnisme et le sentiment que nous sommes manipulés par des élites douteuses ». Or en prenant la place des intermédiaires traditionnels, de la presse sous toutes ses formes à l’édition, en permettant à tout un chacun d’auto-diffuser ses lubies online et en pulvérisant tous les filtres, Internet a précipité la perte de confiance dans les institutions quelles qu’elles soient. La propagation planétaire et instantanée d’absurdités ou de contrevérités « est encouragée par les opérateurs et un écosystème qui favorise les contenus sensationnalistes et destructifs » dont les internautes se repaissent. L’utilisation d’algorithmes pour capter leur attention et toute « la dynamique interne de la communication sur Internet » stimulent manifestement les théories extrémistes – par exemple le mouvement antivax. Bref, pour Fukuyama, aucun doute : « Il n’y a que l’explosion d’Internet dans les deux dernières décennies qui rende compte du timing de la montée du populisme et surtout de son étrange caractère conspirationnel ». Seule compensation : les tyrans populistes ont la fâcheuse habitude, au premier problème avec leurs sujets, de commencer par mettre un couvercle sur l’Internet local.
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De la fin du XIXe siècle au début des années 1930, deux villes au cœur de l’Europe furent à la pointe de la modernité : à Vienne et à Berlin, la physique nouvelle, la logique mathématique, la psychanalyse, l’art nouveau puis l’art déco, l’école du Bauhaus en architecture, l’expressionisme en peinture et au cinéma, la musique post-wagnérienne, puis sérielle, fleurirent, tandis qu’apparaissaient des formes inédites et inventives de théâtre, de littérature, de spectacle, de journalisme critique et de satire politique. Cette effervescence intellectuelle et artistique et l’étonnante concentration de talents dans les deux capitales n’ont cessé de fasciner et sont célébrées dans de nombreux livres. Aux classiques Vienne fin de siècle de Carl E. Schorske et L’Esprit Viennois de William M. Johnston est venu récemment s’ajouter Vienna. How the City of Ideas Created the Modern World, de Richard Cockett. Berlin n’est pas en reste avec, notamment, le remarquable Before the Deluge: A Portrait of Berlin in the 1920’s d’Otto Friedrich.
Dans l’ouvrage qu’il vient de publier, Jens Wietschorke a choisi de traiter simultanément des deux villes, dans une perspective originale. Loin d’être une simple histoire parallèle de Vienne et de Berlin à cette époque, le livre se présente comme l’étude de leurs relations compliquées : le mélange d’attraction et de répulsion qu’elles exerçaient l’une sur l’autre, le système qu’elles formaient ensemble, décrit comme une sorte de champ magnétique à deux pôles. Les deux métropoles n’ont cessé d’être comparées l’une à l’autre et se définissaient en opposition mutuelle. Dans son livre Wien-Berlin. Ein Vergleich (« Vienne-Berlin. Une comparaison »), le journaliste Alfred H. Fried, un des nombreux Viennois qui ont vécu à Berlin, le déclarait sans ambages : Vienne et Berlin sont « fondamentalement différentes », elles sont totalement étrangères l’une à l’autre, entre elles il y a « des mondes d’écart ».
Dans l’esprit général, résume Wietschorke, « la répartition des rôles était claire […], Berlin symbolisait le progrès effréné, les possibilités illimitées, la technologie, la vitesse […]. Vienne, quant à elle, jouait le rôle d’une capitale établie de longue date, où l’on voyait les choses avec calme et distance. […] Vienne, ville de paysages et d’histoire, contrastait avec Berlin, ville sans paysages et sans histoire. » Face à Berlin agitée, protestante, industrieuse et dévorée par les affaires, Vienne la catholique était perçue comme la ville des traditions artistiques et musicales et des plaisirs civilisés. Dans l’imagerie courante, à Vienne le passé était toujours présent, à Berlin, c’est le présent qui dominait : quand le Viennois se promenait et flânait, le Berlinois, lui, n’arrêtait pas de courir.
Cette image des deux villes, souligne Wietschorke, était largement le produit de clichés simplificateurs. Mais parce qu’elle correspondait à la manière dont les habitants des deux villes se représentaient celles-ci, elle exerçait dans la réalité des effets tangibles. Elle n’était pas non plus dépourvue de fondements objectifs, ancrés dans l’histoire et la géographie. Capitale en plein essor de l’empire prussien, puis de la République de Weimar, Berlin se développait à une allure soutenue dans toutes les directions, dans un environnement local qui ne contraignait que peu l’expansion urbaine. L’électrification massive, un réseau de métro étendu, de grands bâtiments publics et privés à l’architecture audacieuse, un trafic intense (en 1914, 44 % des rues étaient asphaltées) faisaient d’elle le prototype de la ville de l’avenir évoqué en 1927 dans le film documentaire Berlin: Die Sinfonie der Großstadt et illustré la même année, dans un style fantasmatique, par Fritz Lang dans son célèbre film Metropolis. Capitale d’un empire finissant au crépuscule de sa vie, amputé de sa partie hongroise à l’issue de la Première Guerre mondiale, Vienne, produit naturel de son environnement géographique, baignée par le Danube bien plus ostensiblement que Berlin par la Spree, demeurait une ville compacte à l’architecture monumentale ou bourgeoise classique, vivant à un rythme paisible.
Deux grands romans, relève Wietschorke, reflètent fidèlement l’esprit des deux villes. Bien que le modèle du principal personnage, Paul Arnheim, fût une figure berlinoise fameuse, l’industriel, écrivain et politicien Walther Rathenau, L’Homme sans qualités, de Robert Musil, peut être considéré comme le roman de Vienne par excellence. Berlin Alexanderplatz, par contraste, d’Alfred Döblin, dont l’histoire se déroule dans la pègre berlinoise, met en scène « le changement constant, la turbulence d’événements imprévus » caractéristiques de la ville. Celle-ci présentait incontestablement certaines spécificités. On ne trouvait rien à Vienne d’équivalent à l’intense vie nocturne de Berlin, caractérisée, à tout le moins dans certains quartiers, par une grande liberté de mœurs, des spectacles de cabaret cultivant la provocation et manifestant une volonté de transgression, un milieu homosexuel et lesbien très actif qui attirait des personnes de toute l’Europe (Christopher Isherwood et W. H. Auden en furent des figures notables), l’usage ouvert de nombreuses drogues et le travestissement.
Dans l’ensemble, cependant, il serait erroné d’identifier chacune des deux villes à un type particulier d’activités ou de créativité. Albert Einstein séjourna un temps à l’université de Berlin, mais c’est dans la capitale autrichienne que le « Cercle de Vienne » réunissait des logiciens, philosophes et mathématiciens comme Moritz Schlick, Rudolf Carnap et Otto Neurath. Avant d’être promu par Walter Gropius et Ludwig Mies van der Rohe au Bauhaus, le dépouillement en architecture avait été pratiqué par le Viennois Adolf Loos. En peinture, Berlin avait Georg Grosz et le mouvement dada, mais Vienne Gustav Klimt, Egon Schiele et Oskar Kokoschka. La critique sociale et la satire politique s’exprimaient sur les scènes des cabarets berlinois, mais tout autant dans la presse viennoise sous la plume impitoyable de Karl Kraus. La psychanalyse fut fondée par Sigmund Freud à Vienne, mais ses élèves Karl Abraham, Otto Fenichel, Theodor Reik et Melanie Klein travaillèrent à Berlin.
Entre les deux villes, la circulation était constante, surtout dans le sens Vienne-Berlin. Beaucoup d’idées et de talents naissaient à Vienne, mais c’est à Berlin qu’ils s’épanouissaient. Les écrivains autrichiens Stefan Zweig et Joseph Roth séjournèrent tous deux un certain temps à Berlin, ainsi que le Viennois d’adoption Elias Canetti. (Dégoûté par le comportement grossier et incontrôlé de Georg Grosz au cours d’une fête, il regagna rapidement Vienne.) La romancière Vicki Baum, connue pour sa pratique de la boxe et pour avoir incarné le modèle de la « nouvelle femme », s’installa dans la capitale allemande, tout comme le musicien Arnold Schoenberg. Après avoir travaillé pour la presse viennoise, le futur cinéaste Billy Wilder fut journaliste à Berlin, avant d’y entamer une carrière de scénariste.
C’est dans les arts de la scène que les liens entre les deux capitales furent les plus intenses et continus. Un des metteurs en scène de théâtre les plus réputés de Berlin était le Viennois Max Reinhardt. En 1905, il prit la direction du Deutsches Theater de la Schumannstrasse. « Par la suite, observe Jens Wietschorke, le théâtre devint une véritable ambassade artistique de Vienne à Berlin. Son frère, Edmund, assuma la direction administrative de toutes ses activités théâtrales et dirigea l’entreprise. Son régisseur et directeur technique, Franz Dworsky, était originaire de Vienne, tout comme le dramaturge Arthur Kahane, le metteur en scène et professeur d’art dramatique Berthold Held et son futur secrétaire Gusti Adler. » Les auteurs viennois, notamment Arthur Schnitzler et Hugo von Hofmannsthal, figuraient parmi les plus joués du répertoire, et la plupart des membres de la troupe étaient viennois. Les pièces berlinoises, par contre, ne suscitèrent jamais beaucoup d’enthousiasme dans le public viennois. C’est notamment le cas des pièces politiques de Bertolt Brecht. La réussite de Bertolt Brecht dans le Berlin des années 1920 doit par contre beaucoup à trois Viennois : la chanteuse Lotte Lenya, le compositeur Hanns Eisler, qui mit en musique beaucoup de ses textes, et l’actrice Helene Weigel, qui devint son épouse et sa plus proche collaboratrice. Dans le domaine de l’opéra et de l’opérette, une figure centrale est celle du Viennois Ralph Benatzky, surnommé le « roi de l’opérette ». La plupart des compositeurs qui s’illustrèrent à Berlin durant l’âge d’or de ce genre, rappelle Wietschorke, avaient fait leurs débuts à Vienne.
Avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933 et l’instauration du régime nazi, le rideau tomba brutalement sur l’âge d’or de Berlin et de Vienne. Une grande partie des savants, intellectuels, écrivains, journalistes, musiciens et artistes qui avaient brillé dans les deux villes durant les trente premières années du XXe siècle étaient juifs. Beaucoup d’entre eux, les Allemands d’abord, les Autrichiens ensuite, choisirent l’exil, parfois ailleurs en Europe, fréquemment aux États-Unis, qu’ils gagnèrent souvent en passant par la France, puis le Portugal. Ils continuèrent à y exercer leur talent avec des fortunes variées, n’y rencontrant quelquefois que partiellement le succès qu’ils avaient connu en Europe, parvenant à y poursuivre leurs activités, comme un certain nombre de scientifiques, ou se réinventant dans leur pays d’accueil. Parmi les artistes, beaucoup se retrouvèrent à Broadway ou à Hollywood. Souvent, ils avaient passé leur vie entre Vienne et Berlin, à l’instar de Billy Wilder, Max Reinhardt, du compositeur Erich Wolfgang Korngold ou du chef d’orchestre Bruno Walter : « Désormais en exil, le système culturel viennois-berlinois […] se reconstituait. Ceux qui étaient installés depuis plus longtemps jouaient souvent un rôle clé – en l’occurrence les Berlinois, émigrés au début des années 1930, qui disposaient ainsi de quelques années d’expérience d’avance sur les Viennois. Il s’agissait souvent de Viennois de souche qui avaient émigré à partir de Berlin. » À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les conditions qui avaient assuré le rayonnement de Vienne et Berlin et fourni le cadre de leurs relations faites de rivalité et de liens étroits disparurent complètement. Les deux villes étaient en grande partie détruites et divisées en secteurs sous le contrôle des troupes alliées. Vienne retrouva son intégrité, mais Berlin resta divisée en deux jusqu’en 1989. Les deux capitales étaient lancées pour la seconde partie du XXe siècle sur des trajectoires ordinaires très différentes de celles qu’elles avaient suivies de concert à son début, dont le souvenir brille encore aujourd’hui.
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Beaucoup de parents occidentaux ayant adopté un enfant chinois le découvrent aujourd’hui, le bébé qui leur a été fourni moyennant finances n’avait pas été abandonné, mais brutalement arraché à sa famille par des apparatchiks locaux en quête d’argent. Inspirée par une croissance démographique jugée alarmante, la politique de l’enfant unique adoptée en 1979 leur donnait toute latitude. La journaliste américaine Barbara Demick a retrouvé l’un de ces enfants, dont la sœur jumelle était restée en Chine, et est parvenue à les réunir. Auteure de livres remarqués et traduits en français sur la Corée du Nord et le Tibet, elle se saisit de cette histoire pour explorer les tenants et aboutissants de l’une des plus belles bêtises politiques de la seconde moitié du XXe siècle.
La politique de l’enfant unique a généré un gigantesque système répressif, animé par un Planning familial dont l’administration a compté dans les années 1990 jusqu’à 83 millions d’intervenants. Les contrevenants se voyaient imposer une amende mais aussi parfois saisir leur maison et perdre leur emploi. Les autorités locales vendaient l’enfant à des trafiquants qui le revendaient à des agences d’adoption d’apparence respectable, lesquelles faisaient croire aux parents occidentaux en quête d’enfant qu’il avait été abandonné. Les grands médias occidentaux ont été dupes du système. En raison de cette politique mais aussi, et désormais surtout, de la baisse de la fécondité qui s’est déclenchée, la population chinoise vieillit et se rétracte rapidement. D’après les projections moyennes de l’ONU, elle perdra 110 millions d’habitants d’ici 2050 et devrait passer à la fin du siècle à moins de 800 millions (contre plus de 1,4 milliard actuellement).
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Le mot « antisémitisme », auquel l’historien britannique Mark Mazower consacre ce livre, trouve son origine dans un curieux paradoxe. Le mot « sémite », nous dit Littré dans les années 1870, désignait « les peuples qui parlèrent ou qui parlent babylonien, chaldéen, phénicien, hébreu, samaritain, syriaque, arabe et éthiopien ». Autrement dit les langues dites « sémitiques ». Il s’agissait donc, entre autres, à la fois des juifs et des arabes. Or c’est justement à l’époque où écrivait Littré que le mot « antisémite » est apparu – se rapportant dès lors exclusivement aux juifs. En 1879 exactement, sous la plume d’un journaliste allemand, Wilhelm Marr. S’opposant à l’émancipation des juifs, il a créé une Ligue des antisémites.
On le sait, l’antisémitisme a percolé dans les décennies suivantes dans toutes les classes sociales, des deux côtés de l’Atlantique. Le grand industriel Henry Ford, rappelle The Economist, a propagé le sinistre Protocole des Sages de Sion, un faux concocté en Russie. Un second paradoxe a émergé après la Première Guerre mondiale, souligne Mazower : c’est que l’antisémitisme a visé à la fois les capitalistes et les communistes. Hitler était « obsédé par la notion de “judéo-bolchevisme” », mais aussi par la croyance que Roosevelt et Churchill étaient des marionnettes de la « finance juive », écrit Ian Buruma dans le New Yorker. Après la Shoah, l’antisémitisme affiché s’est retranché à l’extrême droite, mais du fait de la création de l’État d’Israël, en 1948, il a trouvé un nouveau point d’appui : la politique menée par ledit État à l’égard des Palestiniens. Et du coup, il s’est discrètement propagé à gauche, au nom de la lutte pour les droits civiques mais aussi contre le colonialisme, associé au capitalisme. D’où l’extension d’une confusion regrettable, celle de « l’antisémitisme » avec « l’antisionisme ». Le philosophe Vladimir Jankélévitch l’avait anticipée dans les années suivant la guerre des Six Jours de 1967 : « l’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort. »
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Après une vie consacrée au monde de l’édition, l’octogénaire Enrique Murillo livre une autobiographie qui est aussi un procès et un avertissement. Traducteur de Tom Wolfe et Julian Barnes, il a été un conseiller éditorial réputé, a piloté des magazines (dont le Vogue espagnol), lancé le supplément Babelia du journal El País, puis dirigé trois maisons d’édition avant de monter la sienne. Murillo offre un regard intime sur les coulisses de l’édition : le fonctionnement des comités éditoriaux, des conseils d'administration, des droits d’auteur, des prix littéraires et des stratégies commerciales.
Nourri d’anecdotes, le livre expose les misères et les plaisirs d’un secteur qui lui paraît de plus en plus dominé par la recherche du best-seller et de moins en moins par la valeur littéraire. Murillo présente son rôle de « personnage secondaire » dans un monde où les vedettes sont les auteurs en vue. Il reconnaît avec humour certaines erreurs de jugement, ayant écarté des œuvres devenues des succès, ou, à l’inverse, misé sur des auteurs qui n’ont pas répondu aux attentes.
Hommage au métier d’éditeur, c’est aussi une critique courageuse de ses tares, comme la mauvaise rémunération des traducteurs et des correcteurs, le fait de pouvoir longtemps travailler sans contrat (ce qui lui est arrivé) ou encore la manipulation des chiffres de vente pour réduire les paiements aux auteurs.« L’Espagne est un pays où presque personne ne lit ! dit-il au journal digital elDiario.es. Comment alors expliquez-vous qu’elle ait l’un des taux de nouveautés les plus élevés d’Europe ? Eh bien, entre autres raisons, parce qu’ici on lance des nouveautés pour maquiller les chiffres et masquer les retours qui ont lieu chaque mois, et qui sont très nombreux. Cela permet de maintenir un ratio élevé de livres en circulation et de donner l’impression que tout va pour le mieux, mais en réalité, cela ne fait que tourmenter le libraire, qui voit le nombre de retours exploser. »
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La fin d’une librairie ou la fin d’un monde ? Amoureux des livres, le père et le fils Robb ouvrent en 1984 un petit commerce de livres à Chelmsford, une ville au nord-est de Londres. Pendant seize ans, « ça a été sans conteste le meilleur job de ma vie – mais aussi le plus dur », raconte Michael, le fils. En 2000, hélas, il doit baisser le rideau. Puis, de ses ruminations sur les causes lointaines et proches de son malheur, il fait un livre. Il incrimine d’abord la concurrence des grandes chaînes comme Waterstones, avec leur offre immense, leurs prix compétitifs et leurs évènements à jet continu – toutes choses auxquelles les inconstants lecteurs cèdent sans trop d’états d’âme. Et voici qu’en 1995 débarque Amazon qui non content de conquérir 50 % du marché américain du livre-papier lance aussi l’e-book Kindle, dont l’objectif revendiqué par Jeff Bezos est de « tuer le job de tous les vendeurs de livres physiques ». Puis c’est l’efflorescence dans le monde anglo-saxon des livres digitaux, ou/et auto-publiés, ou des livres audio (digitaux eux aussi). « L’histoire du business du livre est celle d’une disruption continuelle », philosophe Michael Robb, résigné.
Mais le coupable N° 1 est autre. C’est l’iPhone, qui après l’avènement d’Internet, provoque un désintérêt croissant pour la lecture de livres. James Marriott, journaliste du Times spécialiste des nouvelles technologies, dissèque dans sa newsletter Cultural Capital (sur Substack) les marqueurs, les causes, mais surtout les tristes conséquences de ce qu’il appelle « la plus grande transformation sociale à s’être jamais produite si discrètement ». Résumons : après une formidable expansion de la lecture « extensive » commencée en Europe au XVIIIe siècle (beaucoup plus de livres, mais lus moins « intensivement » qu’auparavant), voici qu’en Amérique au cours des 20 dernières années « la lecture de livres “de plaisir” a chuté de 40 % » ; et qu’en Angleterre, un adulte anglais sur trois déclare carrément l’avoir abandonnée. Du coup, un peu partout dans les deux dernières décennies, les ventes moyennes de livres qui se chiffraient par dizaines ou centaines de milliers sont tombées à 5 000 – pour les plus chanceux. Curieusement, la parade face à cette baisse a été d’augmenter le nombre de publications, notamment en France (cf. le fameux apophtegme de Jérôme Lindon : « L’édition est le seul secteur de l’économie qui répond à une baisse de la demande par une hausse de l’offre »). Aujourd’hui en France, 80 000 à 100 000 nouvelles publications, tous genres confondus, arrivent chaque année sur nos rayons, dont environ 500 romans pour la seule « rentrée littéraire » post-estivale. Mais la « politique de l’offre » chère à Emmanuel Macron dans le domaine économique ne semble pas, dans le domaine littéraire, pouvoir contrer le déclin de l’achat et donc de la lecture de livres. Cela aurait même un effet dissuasif, que le grincheux Kohélet avait déjà identifié au IIIe siècle de notre ère lorsqu’il mettait en garde dans l’Ecclésiaste contre la tentation « de faire trop de livres ».
James Marriott considère cette dégringolade comme « une véritable tragédie intellectuelle ». Alors que, dit-il, « la révolution de la lecture a induit le plus grand transfert de technologie de l’Histoire, la présente révolution des écrans constitue quant à elle le plus grand vol de savoir jamais opéré ». La généralisation à partir de 2010 du smartphone « qui accapare massivement notre vie – à raison de neuf heures par jour pour la génération Z » – a déclenché un mesurable déclin de l’effet Flynn, la progression jusque-là régulière du QI. Partout sur la planète, les performances universitaires régressent (tests PISA). Les étudiants auraient même tendance à devenir « fonctionnellement analphabètes », voire à retourner à un mode de pensée « orale », alors qu’« on ne peut atteindre certains degrés de réflexion complexe et logique sans la lecture et l’écriture », écrivait le jésuite-historien canadien Walter Ong. En effet, précise un autre théoricien des médias, Neil Postman, « se confronter à l’écrit nous contraint à suivre une ligne de pensée – un effort qui requiert d’énormes capacités de classification, de déduction, de raisonnement ». Sans surprise, James Marriott en profite pour rappeler que la lecture si mal-en-point entraîne pourtant nombre de bénéfices bien connus tels que l’amélioration de la mémoire et de la concentration, de la réflexion analytique, des capacités verbales, et une réduction de la chute des capacités cognitives sur le tard de la vie. Il serait donc tragique que le livre, socle de notre civilisation actuelle, dise son dernier mot. Nous devrions alors changer de civilisation.
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Durant plusieurs décennies, Walter Lippmann fut le commentateur politique le plus influent des États-Unis. Au pic de sa carrière, qui va de la Première Guerre mondiale à la guerre du Vietnam, ses chroniques « Today and Tomorrow » du New York Herald Tribune – il en écrivit quelque 4 000 – étaient reproduites dans plus de 200 journaux et atteignaient un public de 8 à 10 millions de lecteurs. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres dont plusieurs – Public Opinion, Le Public fantôme, La Cité libre – sont devenus des classiques de la réflexion sur la démocratie, le libéralisme, l’opinion publique, le journalisme, la technocratie, les élites et le rôle des experts dans les affaires publiques. C’est à lui que l’on doit la popularisation de l’expression « guerre froide » et l’introduction dans la langue du mot « stéréotype » dans le sens où il est employé aujourd’hui.
Ayant côtoyé tous les présidents des États-Unis de Woodrow Wilson à Richard Nixon, il se montra souvent sévère à l’égard de leur politique, critiquant le New Deal de F. D. Roosevelt après avoir soutenu l’initiative à ses débuts, attaquant la « doctrine Truman » d’opposition agressive à l’Union soviétique et au communisme dans le monde et, à la fin de sa vie, condamnant avec vigueur l’engagement des troupes américaines au Vietnam voulu par Lyndon Johnson. Bien que familier des grands textes de philosophie et de science politique (il admirait particulièrement Tocqueville), ce n’était pas un théoricien. Il n’était ni dogmatique, ni doctrinaire. Sur bien des points, son opinion a changé en fonction des circonstances et des controverses du moment, et il lui est arrivé de commettre des erreurs de jugement. Mais en raison de la qualité de ses analyses et de la clarté de son style, ce qu’il écrivait a contribué à façonner le débat sur les grandes questions politiques aux États-Unis. L’impact de ses idées, sa productivité impressionnante, sa grande notoriété et sa forte personnalité n’ont cessé de fasciner. Plusieurs livres lui ont été consacrés, dont un, par Craufurd D.Goodwin, sur ses vues en économie et une volumineuse biographie, par Ronald Steel, qui fait une large place à sa vie privée. Sous-titré « une biographie intellectuelle », le récent ouvrage de Tom Arnold-Forster se présente comme un exposé méthodique très complet de ses idées.
Avant de rallier le New York Herald Tribune, Lippmann avait co-fondé l’hebdomadaire progressiste The New Republic et travaillé dix ans pour le New York World, le journal fondé par Joseph Pulitzer qui servait de porte-parole au Parti démocrate. Après avoir quitté le New York Herald Tribune, il publia régulièrement ses chroniques dans Newsweek et le Washington Post. Le journalisme répondait chez lui à une vocation profonde. La presse, pensait-il, a la responsabilité politique d’informer le public pour aider la démocratie à fonctionner.
Lippmann, dont les idées étaient au départ sociales-libérales, fut très influencé dans sa jeunesse par la lecture d’un ouvrage qui resta déterminant pour lui, The Great Society, publié en 1914 par Graham Wallas, universitaire anglais membre de la Fabian Society. Dans ce livre, rappelle Arnold-Forster, Wallas s’interroge sur les conditions de fonctionnement de la société moderne « vaste, complexe, fragmentée et inédite [produite par] l’industrialisation, l’urbanisation […], les communications de masse […] et la division du travail ». Comment, dans un environnement de ce type, un gouvernement démocratique comme celui dont se sont dotés les États-Unis peut-il fonctionner ? Lippmann resta préoccupé toute sa vie par cette question. Dans son ouvrage le plus connu, Public Opinion, s’appuyant sur les idées du psychologue William James, qu’il avait connu étant étudiant, à l’aide de notions comme celles de « stéréotypes » et de « pseudo-environnement », il s’emploie à décrire et analyser la façon dont l’opinion publique se forme à partir de l’expérience personnelle des individus et des informations diffusées par la presse et les médias. Parce qu’il y évoque le phénomène de « fabrication du consentement », il a été accusé, notamment par des critiques de gauche comme Noam Chomsky et Edward Herman, d’avoir théorisé et promu la propagande à la manière du pionnier des relations publiques Edward Bernays. Et parce qu’il s’interroge sur le rôle des experts dans la formation d’une opinion publique éclairée, on l’a présenté comme un apologiste de la technocratie. Mais ses vues ne sont pas celles-là. L’expression « fabrication du consentement » a chez lui un sens fondamentalement descriptif. Et si, contrairement au philosophe John Dewey, il ne pense pas que les citoyens puissent tous devenir des experts, dans son esprit, les experts, indispensables dans un monde complexe, doivent rester sous le contrôle de la société par l’intermédiaire du débat public.
De 1931 à 1946, quasiment deux tiers des articles de Lippmann furent consacrés aux questions économiques. Avant même le lancement du New Deal par Roosevelt, il avait eu des conversations prolongées avec John Maynard Keynes. À l’instar de ce dernier, il considérait le chômage de masse et ses conséquences sociales comme le pire des problèmes économiques et recommandait pour le résoudre des politiques actives de création d’emplois pouvant impliquer un déséquilibre temporaire du budget. Mais certaines des politiques du New Deal, notamment les politiques redistributives relevant de la simple assistance économique, lui semblaient dangereusement pencher vers le socialisme et le collectivisme. Avec le temps, tout en demeurant keynésien, il fit davantage de place dans sa vision de l’économie aux idées libérales de Friedrich Hayek, avec lequel il correspondit abondamment.
Son nom est associé au colloque organisé à Paris en 1938 (le colloque Walter Lippmann), généralement considéré comme ayant donné naissance au néolibéralisme. Beaucoup de malentendus existent à ce sujet, liés au sens même de ce mot. Derrière une hostilité commune au totalitarisme et à l’économie planifiée, les participants à cette rencontre représentaient des sensibilités différentes, en opposition les unes aux autres sur certains points. Le néolibéralisme tel que l’entendait Lippmann, libéralisme « régénéré » qui se voulait simplement un retour à l’inspiration initiale de cette doctrine, est très éloigné à la fois de l’ordolibéralisme allemand, très présent au colloque, et des thèses radicales de l’école autrichienne (Hayek, von Mises) ou de celles défendues plus tard par l’école monétariste de Chicago.
Dans l’ensemble, les idées politiques de Lippmann évoluèrent de plus en plus nettement vers le libéral-conservatisme. Ceci ne le prémunit pas contre les critiques de conservateurs bon teint comme le fondateur de la National Review William Buckley, qui se méfiaient du libéralisme politique. En politique étrangère, il fut selon les circonstances internationaliste, réaliste, interventionniste et non-interventionniste. Avocat fervent de l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, il contribua à la confection du plan de Woodrow Wilson en 14 points pour la construction d’un nouvel ordre international après la cessation des hostilités. Durant la Seconde Guerre mondiale, il milita pour la mobilisation des forces économiques du pays dans un esprit keynésien. Son soutien résolu à la lutte contre le Japon le conduisit à appuyer l’idée de l’internement des ressortissants japonais vivant aux États-Unis et des Américains d’origine japonaise, considérés comme des « ennemis intérieurs ».
À l’issue du conflit, durant les premières années de la guerre froide, il s’opposa à la doctrine de « l’endiguement » du communisme russe proposée par George Kennan, qu’il jugeait irréaliste et dangereuse. Pourtant, souligne Arnold-Forster, Lippmann et Kennan n’étaient pas si éloignés que cela l’un de l’autre : « [Tous deux] considéraient la politique étrangère des États-Unis comme importante pour la civilisation et l’histoire mondiale. Kennan convenait avec Lippmann que la politique de l’endiguement telle que la pratiquait Truman comportait un risque d’erreur stratégique et d’excès. » Ce qui les séparait était leur point de vue sur l’origine de la menace soviétique. Kennan y voyait un produit de l’idéologie et de la psychologie communiste, Lippmann une nouvelle manifestation de l’impérialisme russe tel qu’il s’est constamment manifesté dans l’Histoire. Lippmann considérait les États-Unis comme un empire qui n’en portait pas le nom. Mais il n’estimait pas opportun de mener une politique impérialiste à l’échelle de la terre entière. Pour cette raison, et parce qu’il considérait la guerre du Vietnam impossible à gagner et nuisible à l’image du pays, il s’opposa de toutes ses forces à celle-ci, ce qui lui valut de tomber en disgrâce auprès de Lyndon Johnson. Fatigué par ce combat et découragé, il cessa de publier sa chronique régulière en 1967.
Il n’avait pas l’allure d’un intellectuel. Solidement bâti, sportif, doté d’un visage dur aux traits décidés et volontaires, il impressionnait les hommes et attirait les femmes par sa présence physique. Habillé de costumes de la meilleure coupe, s’exprimant avec une grande aisance en public, capable de réparties brillantes, il menait une vie sociale intense, cultivant avec plaisir ses rapports avec les figures connues des mondes politique, économique, intellectuel et judiciaire : un de ses amis de jeunesse fut le célèbre juge de la Cour suprême Oliver Wendell Holmes. On a pourtant gardé aussi de lui l’image d’un homme assez froid, réservé jusqu’au secret, peu doué pour l’introspection en dépit de son intérêt pour la psychologie, et guère enclin à parler de lui-même : un projet de Mémoires qu’il envisagea de rédiger à la fin de sa vie tomba rapidement à l’eau. Perspicace quand il s’agissait de déchiffrer le comportement des individus en société, il ne se préoccupait guère de se comprendre lui-même.
Dans sa biographie, Ronald Steel met en lumière deux aspects de sa personne sur lesquels il peinait à s’exprimer. Le premier est sa judéité, qu’il avait décidé d’ignorer, voire de nier. Partisan d’une assimilation complète des juifs américains dans le modèle social anglo-saxon, tout en condamnant publiquement l’idée de plafonner le nombre d’étudiants juifs à Harvard, où ils étaient nombreux, ainsi que l’utilisation de tests d’admission basés sur des critères autres que les connaissances, il encourageait l’idée d’y diluer la présence de minorités présentant des caractéristiques culturelles particulières. Et il ne se montra guère favorable à l’idée d’accueillir aux États-Unis les juifs fuyant le régime nazi dont, dans un premier temps, il sous-estima étonnamment le danger.
Le second aspect est sa vie sentimentale. Au bout de vingt ans d’un mariage peu satisfaisant, tant lui et son épouse partageaient peu d’intérêts, il tomba amoureux de la femme de son meilleur ami, le rédacteur en chef de la revue Foreign Affairs Hamilton Fish Armstrong. Cette passion était réciproque et, après un divorce dans des conditions très généreuses pour l’ex-épouse, Lippmann et Helen Armstrong se marièrent. Dans une société très tolérante envers l’adultère mais réprouvant le divorce, l’affaire fit scandale. Surtout, Armstrong ne pardonna jamais à Lippmann, au point d’interdire que son nom soit mentionné dans Foreign Affairs. Avec le temps, Helen se révéla une femme au caractère parfois très difficile. Mais elle lui était totalement dévouée, et la force de ses sentiments pour elle l’aida à surmonter la tentation de se réfugier stoïquement dans la vie de l’esprit qui s’était emparée de lui avec la détérioration de son premier mariage.
Sous la surface de détachement ironique qu’il offrait aux regards, Walter Lippmann était souvent agité par de puissantes émotions. Son approche de la politique et des questions de société n’avait rien d’intellectualiste, elle était nourrie d’expériences réelles. Combinée avec la langue simple et de belle qualité littéraire dont il usait pour exposer ses idées, elle fait la richesse et l’attrait de ses articles et de ses livres et explique qu’on les lise encore aujourd’hui.
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