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En 2011, la journaliste mexicaine Marcela Turati est envoyée à San Fernando (Tamaulipas), à une heure de la frontière du Texas, par l’hebdomadaire Proceso alors qu’une fosse commune vient d’être découverte. En arrivant, elle apprend qu’une grande partie des 193 corps exhumés sont ceux des passagers de plusieurs bus en route pour les États-Unis, tués et dissimulés par le cartel narco « Los Zetas », avec l’aide de la police municipale. Composé d’anciens membres de l’armée mexicaine et de policiers corrompus, ce gang est considéré comme le cartel le plus violent du Mexique. 

Il s’agit de l’une des affaires les plus sanglantes que le Mexique ait connue : « San Fernando incarne la nature massive de la violence, son caractère systématique et insensé », explique l’auteure au journal El País de Mexico. Un an plus tôt, des criminels avaient assassiné 72 migrants dans un entrepôt de la même municipalité. « Beaucoup d’entre eux étaient des jeunes hommes, la plupart des migrants d’Amérique centrale ou des travailleurs journaliers mexicains », explique Turati.

Dans San Fernando: última parada, après douze années d’enquête, Turati décrit le modus operandi des criminels. Los Zetas s’installaient à côté de la gare routière de San Fernando et faisaient descendre du bus tous ceux dont ils craignaient qu’ils iraient grossir les rangs du gang rival, le « Cártel del Golfo ». Les véhicules arrivaient bien à destination, près de la frontière, mais à moitié vides. Pendant des années, des dizaines de valises sont restées sans propriétaire dans les entrepôts des compagnies de transport. Personne n’a jamais rien dit. 

Le livre de Turati est un récit choral, basé sur des centaines d’interviews réalisées au cours d’une décennie, lors de voyages à San Fernando, mais aussi sur les lieux d’origine des victimes. Il est complété par l’analyse des dossiers judiciaires. Parmi les témoignages les plus frappants, il y a celui d’un jeune policier de San Fernando, arrêté avec 21 autres collègues, accusé d’avoir collaboré avec Los Zetas ; et celui de Bertilia Parada, la mère d’un jeune Salvadorien retrouvé mort dans les fosses, qui a cherché à récupérer les restes de son fils.

Le Mexique compte actuellement plus de 100 000 personnes disparues depuis 1964, la plupart au cours des seize dernières années, période de la guerre contre le crime organisé. Il y a cinq ans, Turati a lancé l’association « A dónde van los desaparecidos » (Où vont les disparus), qui tentait de donner une forme à ce chaos. La première activité fut d’établir une carte des fosses du pays, l’une des couches de la géographie de la douleur. Turati et son équipe ont découvert que plus de 2 000 fosses clandestines avaient été localisées dans le pays au cours des dernières années.

« San Fernando m’a aidée à comprendre Ayotzinapa », dit la journaliste, évoquant l’affaire retentissante de la disparition de 43 étudiants ruraux en 2014 dans le centre du Mexique. « C’est toujours le même schéma : ayant pris en charge les enquêtes sur les disparitions, le SEIDO (Service d’enquête sur le crime organisé du Bureau du procureur général de la République) a jeté rapidement les corps dans une fosse commune et fragmenté les dossiers afin d’empêcher que les familles s’unissent pour porter plainte. Il s’agissait de faire disparaître les disparus pour qu’on ne parle pas de violence », explique-t-elle.

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Moitié sérieusement, moitié en plaisantant, Anthony Burgess a souvent déclaré qu’il préférait être considéré comme un musicien qui écrivait des romans plutôt qu’un romancier qui composait de la musique. Il ne manque pas d’écrivains jouant de la musique en amateurs et de compositeurs lettrés. Mais très rares sont les artistes pratiquant ces deux formes de création au même degré. Avec son compatriote anglais Paul Bowles, Burgess fut une de ces exceptions. Tout au long de sa vie, il composa quelque 250 œuvres musicales dans tous les genres : symphonies, concertos, opéras, musique de chambre. Il écrivit aussi beaucoup sur la musique. À côté d’une trentaine de romans (dont L’Orange mécanique, qui l’a fait connaître du grand public grâce à son adaptation à l’écran par Stanley Kubrick), il est l’auteur d’une abondante œuvre critique, sous la forme de biographies, d’essais et d’innombrables articles. Il était notoirement capable d’écrire sur n’importe quoi avec brio et originalité. Mais ses deux sujets de prédilection furent toujours la littérature et la musique. 

En 2010, sous le titre A Clockwork Counterpoint, Paul Phillips publiait un ouvrage très documenté sur les rapports d’Anthony Burgess avec la musique. Tout en donnant des aperçus de sa vie, il y présentait et analysait ses œuvres musicales par ordre chronologique. Il vient à présent de faire paraître une très riche compilation des textes de l’écrivain sur le sujet. Certains sont inédits, la plupart ont été directement collectés dans les revues, magazines et journaux auxquels il collaborait, une partie d’entre eux avaient déjà été publiés dans deux recueils d’articles. 

Ces textes sont regroupés en cinq sections thématiques. La troisième comprend des articles et des entretiens portant sur son travail de musicien. Elle est une des plus courtes et ce n’est pas fortuit : la plupart de ses œuvres n’ont jamais été jouées, celles qui l’ont été ne l’ont généralement été qu’une fois, et il n’a que peu eu l’occasion de s’exprimer à leur sujet. Son style musical n’est pas facile à caractériser. Il est très varié et change selon les œuvres, qui ont été écrites pour les instruments les plus divers et des formations parfois peu habituelles, comme des quatuors de guitares. Dans l’ensemble, Burgess est resté fidèle aux conventions de la musique tonale. Les musiciens qui l’ont le plus inspiré sont les compositeurs anglais de la fin du XIXsiècle et du début du XXe : William Walton, Edward Elgar, Gustav Holst, Frederick Delius, Ralph Vaughan Williams. Mais on perçoit aussi dans ses compositions l’influence d’Igor Stravinski et de Paul Hindemith, dont il partageait le goût pour les intervalles de quarte. De la musique d’opérette populaire, aussi, voire du jazz, à propos duquel il a pourtant eu des mots très durs. La littérature imprègne ses compositions musicales, auxquelles elle fournissait des thèmes et des arguments. Deux de ses œuvres les plus abouties sont un ballet sur la vie de Shakespeare et une adaptation pour l’opéra de l’Ulysse de James Joyce, deux génies qu’il admirait particulièrement et auxquels il a consacré de nombreuses pages. Réciproquement, certains de ses romans s’appuient sur des formes ou des œuvres musicales. L’Orange mécanique a la forme d’une sonate et la structure de La Symphonie Napoléon est censée reproduire celle de la symphonie N° 3 de Beethoven, dite « Eroica » (Héroïque), initialement dédiée à Bonaparte, avant qu’il ne devienne empereur.  

Ses réflexions les plus riches et les plus stimulantes se trouvent dans les textes qu’il consacre aux autres compositeurs, aux interprètes, à la musique en général ainsi qu’à l’utilisation des instruments et leur histoire. Celle du piano, par exemple, et de la manière très différente dont les compositeurs ont exploité ses possibilités. « Chez Beethoven, observe-t-il, le piano a l’air de craquer et de souffrir sous le poids d’émotions trop tempétueuses pour que le bois et les cordes puissent les supporter. […] L’émotion […] enracinée dans le conflit moral est presque trop forte pour être exprimée physiquement. » Avec le passage du romantisme à l’impressionnisme (chez Debussy, par exemple), on change de registre : « Le piano a cessé d’être héroïque et le poète au clavier n’exprime pas son moi mais l’essence de la nature à l’extérieur de lui – l’eau, le brouillard, les fleurs, la tempête, la chaleur, le gel. » Ces observations sont à rapprocher d’une idée qu’il énonce à plusieurs reprises : avec Mozart, l’âge de la musique pure, vécue comme l’expérience commune d’une beauté impersonnelle produite par le simple rapport des sons, est terminé. Jusqu’à lui, la personnalité du compositeur était subordonnée à sa fonction artistique. À partir de Beethoven, il est tenu pour acquis que c’est la personnalité et l’ego du compositeur qui s’expriment dans les œuvres, au sens desquelles on ne peut accéder qu’en complétant l’expérience proprement musicale par des éléments biographiques, ou alors mythiques, littéraires ou programmatiques.  

Ceci ne l’empêchait pas d’apprécier des compositeurs de toutes les époques. On trouve dans le livre de belles pages sur Mozart et Gluck. Il brosse un portrait coloré de Haendel, de l’homme autant que de l’artiste : « Il était de grande taille, enclin à la corpulence, très puissant d’apparence et de caractère changeant. [.. ] Son visage, souvent maussade et sévère, pouvait s’éclairer d’un sourire, comme le soleil lorsqu’il vient déchirer les nuages. Il était absolument sans malice et d’une scrupuleuse honnêteté : il disait ce qu’il pensait et payait toujours ses dettes. » Mais les romantiques et les contemporains ne sont pas absents. La présentation qu’il fait en une douzaine de pages de l’intrigue de L’Anneau du Nibelung de Richard Wagner est un petit chef-d’œuvre de clarté, d’esprit de synthèse, de pénétration et d’humour. Tout en racontant l’histoire avec la fantaisie que lui permettent son esprit factieux et son inventivité verbale, il y résume tout ce qu’il faut savoir de la technique musicale très particulière du compositeur et de ses puissants effets : « Il suffit d’écouter l’ouverture de L’Or du Rhin, où l’on entend le son de basse de la nature, à peine distinguable de la voix du fleuve éternel, pour être entraîné à penser que c’est cela la musique, et que Mozart, Haydn et même Beethoven n’étaient que des musiciens de salon. Une illusion bien sûr, mais puissante. Wagner était le plus dangereux des magiciens. » Son jugement sur les impressionnistes n’est pas moins éclairant : « On peut légitimement se demander si la musique est capable de décrire le monde extérieur. Après tout, elle ne consiste qu’en une succession de sons qui a sa propre logique indépendamment de la réalité. Mais que l’on donne à un morceau de musique un titre […] et nous ne demandons qu’à voir le monde extérieur avec nos oreilles. Ce que Debussy et Ravel dédaignaient de faire est d’exprimer des émotions. L’émotion, c’était germanique, romantique, un peu dangereux. » Dans le même ordre d’idées, on relèvera cette remarque au sujet d’Edward Elgar, qu’il chérissait : « Les Anglais sont un peuple doté d’humour et sont effrayés à l’idée d’exprimer leurs émotions, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont incapables de passion. Dans les Variations Enigma, ce qui inspire Elgar, c’est la douce passion de l’amitié. » Sous la plume de Burgess, des considérations psychologiques de cette nature pouvaient s’accompagner de précisions de caractère technique. Il maîtrisait parfaitement les concepts et le vocabulaire de la musique (les gammes, les intervalles, les clés, les tonalités, les accords, les tempi) et dans certains textes on trouve même des portées commentées. 

Il ne cachait pas son exaspération face au culte de la personnalité dont font l’objet les grands chefs d’orchestre et les interprètes vedettes. Si, des premiers, Toscanini est le seul qu’il disait considérer avec respect, ce n’est pas seulement parce qu’il accomplissait à la perfection le premier devoir d’un chef d’orchestre, qui est de transformer un corps hétérogène de musiciens en un unique instrument. C’est surtout en raison de la manière dont il s’effaçait devant le compositeur : « Lorsque vous écoutez des œuvres de Wagner ou de Beethoven dirigées par Toscanini, vous avez l’impression d’être aussi près qu’il est possible des intentions du compositeur. Suivez-le sur la partition, et vous serez impressionné par sa fidélité à ce qui est imprimé. Quand Toscanini vient saluer, c’est la musique que vous êtes supposé applaudir, non l’homme. » De la même façon, parmi les grands solistes, celui qu’il admirait le plus était son ami Yehudi Menuhin, « principalement pour son humilité, non seulement devant les mystères du violon, mais devant la musique qu’il joue ». Le succès venu avec la notoriété, les droits d’auteur substantiels qu’il tirait de ses romans ainsi que de ses activités de scénariste pour le cinéma et d’homme de théâtre firent de Burgess un homme très riche. Pour échapper aux impôts élevés que lui valaient ses plantureux revenus, il finit par s’exiler à Monaco où, comme son compatriote Graham Greene, il passa la dernière partie de sa vie. Mais avant cela, il avait eu une existence  agitée et difficile : une enfance solitaire dans un milieu modeste (son père jouait du piano dans les bars, après la mort de sa mère il se remaria avec une femme analphabète et grossière que Burgess détestait) ; une jeunesse chaotique marquée par un service militaire sous le signe de l’indiscipline et un travail de professeur au bout du monde (en Malaisie et à Brunei) ; les nombreuses liaisons et l’alcoolisme de sa première femme ; des relations compliquées avec le petit garçon qu’il eut avec sa deuxième femme avant de l’épouser, largement imputables à son manque de patience avec les enfants ; des problèmes de santé récurrents dus à son propre alcoolisme et un tabagisme effréné. À aucun moment, toutefois, même dans les circonstances les plus difficiles, il ne cessa d’écrire et de composer. Dans un entretien accordé à la fin de sa vie, il affirme avoir tiré plus de satisfaction de la seconde activité que de la première. Dans la bouche d’un homme plein d’imagination fortement enclin à mélanger vérité et invention – ce qu’il a raconté dans ses deux volumes d’autobiographie est à prendre avec précaution –, le propos peut laisser sceptique. Mais il n’est pas exclu qu’il ait dit vrai. Coucher des notes sur le papier était pour lui un soulagement après de longues journées passées devant la machine à écrire. Polyglotte et amoureux du langage et des langues, il était constamment engagé, pour reprendre sa formule, dans une lutte avec les mots, leur syntaxe, leur rythme et leur sens. Composer lui semblait par comparaison reposant et une source de gratification immédiate. Dans son esprit, ces deux passions restèrent toujours liées. Il est mort en 1993 d’un cancer du poumon à l’âge de 76 ans. Ainsi que le rappelle Paul Phillips dans le beau livre qu’il lui a consacré, sur sa tombe il avait demandé que soit gravé, en dessous de son nom et de ses dates de naissance et de mort, deux fois, en capitales, les lettres « ABBA ». En hébreu et en araméen, elles forment le mot « père », prononcé deux fois de suite par Jésus-Christ sur la croix dans une invocation célèbre. (Burgess resta toute sa vie fortement marqué par le catholicisme.) Mais on peut y lire aussi, à l’endroit et à l’envers, les initiales de son nom de plume (son véritable prénom était John), le schéma des deux premières strophes d’un sonnet tel qu’il a été fixé par Pétrarque et est notamment utilisé par John Keats (évoqué dans un roman de Burgess ayant pour titre cette double formule) et la succession des notes de musique « la, si, si, la » dans la notation anglaise, qu’il utilisait parfois en guise de signature. 

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Avec son cortège de croyances complotistes, plus farfelues les unes que les autres, le phénomène QAnon a déjà fait l’objet de multiples analyses. L’originalité du travail de la journaliste Jesselyn Cook est d’avoir mis en évidence les ravages opérés par ces fantasmes dans les familles dont un membre au moins en a été atteint. Mariages rompus, dissensions familiales, relations brisées avec des enfants traumatisés, perte de ses amis, ostracismes en tout genre, tentations suicidaires, médications absurdes, traitements psychiatriques… Tout en concentrant son enquête sur cinq familles, dont le récit de la descente aux enfers est en lui-même une épreuve, la journaliste estime qu’elles sont représentatives de nombreux cas du même genre, concernant toutes les catégories d’Américains, jeunes et vieux, blancs et noirs, hommes et femmes.  

Le processus est désormais connu : tout commence quand la personne vulnérable reçoit d’un ami ou d’un parent un lien pour regarder une vidéo réalisée par un influenceur de QAnon (homme ou femme), après quoi les algorithmes de Youtube et de Facebook multiplient les visionnages de vidéos semblables et de sites propageant ces idées. Le refrain est le même : les élites sont corrompues, elles ont perverti le système à leur profit, organisant la misère du peuple, grands médias à l’appui. QAnon offre à ses croyants des réponses simples dans un monde incertain, il donne du sens à leur vie, leur promet un monde meilleur et leur accorde la reconnaissance sociale qui leur faisait défaut, en en faisant les croisés d’une guerre destinée à sauver l’Amérique.    

En rendant compte de ce livre dans le magazine en ligne Religion Dispatches, l’anthropologue Susannah Crockford regrette cependant qu’elle tende elle-même à céder à une forme de complotisme, en considérant que ce processus délétère peut toucher indistinctement toute personne dont les conditions de vie sont traumatisantes. « Pourquoi, quand deux sœurs ont été élevées ensemble dans les mêmes conditions matérielles et sociales, l’une cède à QAnon et pas l’autre ? Vous ne trouverez pas de réponse à cette question dans ce livre », écrit-elle. Autre sujet non exploré : le lien entre l’adhésion aux croyances de QAnon et les croyances religieuses des victimes : « QAnon en appelle aux gens qui ont ou avaient une foi religieuse, spécialement les chrétiens et les adeptes de la spiritualité New Age ». La sociologue voit une évidente « ressemblance structurelle entre le millénarisme de QAnon et l’eschatologie chrétienne ». 

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21 + 8 + 249 : d’un côté, les 21 hiérarques nazis encore en vie en 1945, accusés du Tribunal militaire international de Nuremberg tout juste créé ; en face, les 8 juges, menés par le procureur Robert Jackson, juge à la Cour suprême des États-Unis ; et, tout autour, journalistes ou écrivains de tous pays parmi les 249 accrédités qui ont passé quelques jours ou quelques mois à Nuremberg pour expliquer au monde entier les enjeux, le déroulement mais aussi les failles de ce procès exceptionnel. Dans le lot, beaucoup de têtes d’affiche comme Erika Mann, Erich Kästner, John Dos Passos, Ilya Ehrenbourg, Elsa Triolet, Janet Flanner, Rebecca West, Martha Gellhorn, Walter Cronkite, Walter Lippmann, Joseph Kessel, Willy Brandt ou le futur maître espion est-allemand Markus Wolf (mais, contrairement à la légende, ni Ernest Hemingway ni John Steinbeck). 

Les journées des hommes et des femmes de l’International Press Corps étaient pénibles. Tassés sur les bancs de l’ancien tribunal, curieux bâtiment néo-prussien avec prison attenante qui avait – symboliquement – survécu à la destruction du haut lieu du nazisme qu’était Nuremberg, ils observaient les audiences où de fastidieux et minutieux interrogatoires alternaient avec des témoignages horribles et des péripéties juridiques parfois grotesques. Heureusement le soir venu, ils rentraient au Schloss Faber-Castell, un bâtiment tout aussi insolite et « d’une laideur spectaculaire » (dixit Elsa Triolet), à quelques kilomètres de Nuremberg. Et là, dans l’inconfort et la promiscuité, mal nourris (la cuisine faite par l’ancien chef d’Hitler provoquait des dysenteries) mais très généreusement abreuvés, ils faisaient une java formidable. Dans le Financial Times, Rebecca Abrams rend gré à l’écrivain Uwe Neumahr d’avoir, en « observateur des observateurs, donné un fascinant portrait de groupe des célébrités littéraires à Nuremberg », dont il décrit les débordements nocturnes aussi précisément que le procès lui-même.

Celui-ci s’était mal engagé. Le procureur Jackson avait dû – fait unique – commencer par lui-même établir la légitimité et les fondements de sa mission judiciaire, tout en assurant la crédibilité d’un Tribunal militaire qui avait de prime abord toutes les apparences d’une « justice de vainqueurs ». Il lui avait fallu donc préciser les buts du procès : dissuasion morale, oui (d’où l’importance de la publicité, article de journaux, livres, films aussi) ; vengeance, non, malgré de fortes pressions dans ce sens. Ensuite, il avait fallu préciser qui était pénalement coupable : juste les 21 dans le box ? Leurs acolytes aussi ? Toute la population allemande ? Face à d’épineuses questions de procédure, Jackson avait encore dû composer avec les impératifs des Alliés : les Français se focalisaient sur les seules victimes issues de la Résistance, les Russes voulaient occulter la période du pacte germano-soviétique et les massacres de Katyń…

Et quand il était en séance, Jackson devait en plus batailler avec un Göring aminci par la prison et requinqué par un sevrage forcé, plus vindicatif et cabotin que jamais. L’ancien numéro 2 du Troisième Reich, en « chef de meute » d’une bande d’accusés qui n’avaient plus rien à perdre, démontait un à un avec un cynisme absolu les arguments du procureur, qui perdait pied tandis que le Press Corps se léchait les babines. Pourtant tout changea l’après-midi du 29 novembre 1945, quand Jackson fit projeter les films tournés à l’ouverture des camps. En découvrant ces images terribles, dans la salle, et même dans le box, on s’effondra. L’avocat d’un des 21 craqua : « plus vite on pendra mon client, mieux ce sera ». On imagine la soirée au Schloss… Nul doute que plusieurs des journalistes masculins, bouleversés mais bien imbibés, cherchèrent ce soir-là réconfort dans les bras consolateurs de l’une ou l’autre de leurs 30 consœurs…

Mais la troupe disparate du Press Corps était tourmentée de la même interrogation que les lecteurs auxquels ces journalistes servaient de périscope : comment ce « chewing-gum tribunal » pourrait-il jamais effacer une telle ardoise ? Quand ils ne flirtaient pas ni cherchaient à se damer mutuellement le pion, fake news à l’appui, les journalistes débattaient rageusement sur la question de la culpabilité ou de la responsabilité allemande, individuelles ou collectives. Uwe Neumahr note que les femmes, plus radicales, allaient volontiers jusqu’à faire, parfois avec violence, « le procès du procès ». Elsa Triolet comparait ainsi le Tribunal à un « village Potemkine » et le procès lui-même à une de ces mises en scène qu’on avait organisées dans certains camps de concentration pour berner la Croix-Rouge. L’aventureuse Martha Gellhorn (toujours Mme Hemingway – sur le papier du moins) écrivait qu’il fallait éradiquer le nationalisme allemand comme on avait éradiqué les anophèles vecteurs de malaria (elle trouvait aussi Göring répugnant, avec « ses énormes pouces, et sa bouche peut-être la plus vilaine qui soit »). Janet Flanner, la flamboyante chroniqueuse lesbienne du Paris de l’entre-deux-guerres, vilipendait si violemment dans le New Yorker la naïveté quasi complice des Américains et de leur « Nuremberg show » qu’elle se fit virer et remplacer par la « grande dame du journalisme anglais », Rebecca West (laquelle, au grand dam de l’US Army, s’installa au Schloss avec son amante, la journaliste et actrice Betty Knox). Ces débats traverseraient même la famille de l’antinazi Thomas Mann : sa fille Erika, qui se considérait américaine et refusait de parler allemand, jugeait ses ex-compatriotes impardonnables et, comme son père, incorrigibles. Plus nuancé, « son frère Golo s’en tenait à l’idée de responsabilité collective, développée par son prof le philosophe Karl Jaspers », précise l’auteur. 

Le Press Corps paraissait pourtant s’accorder sur un point au moins : « face à la destitution morale de l’époque, on pouvait soi-même se conduire un peu immoralement aussi », pour reprendre les termes du journaliste et séducteur roumano-allemand Gregor von Rezzori. Après le rendu du jugement, début octobre 1946 (12 condamnations à mort, 3 acquittements, prison pour le reste des accusés), nombreux sont ceux et celles parmi les journalistes qui ne quitteraient qu’à regret le Schloss et leur(e) partenaire du moment. D’autres choisiraient même de poursuivre l’expérience Nuremberg en couvrant encore les 12 procès consécutifs. Les magistrats harassés, eux, n’étaient pas fâchés de plier bagage – y compris le président du Tribunal, Francis Biddle, qui pourtant laissait derrière lui son amante de Nuremberg, Rebecca West.

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L’écrivain et philosophe argentin Diego Tatián est attiré par la découverte d’un carnet que son grand-père paternel Krikor Tatián avait commencé à rédiger cinq ans avant son arrivée dans le port de Buenos Aires, en 1927, à l’âge de 23 ans. Le petit-fils explore les restes des archives familiales écrits en arménien, une langue incompréhensible pour lui. L’Argentine a reçu des dizaines de milliers d’Arméniens pendant et après la Première Guerre mondiale ; beaucoup étaient des rescapés du génocide perpétré par les Turcs entre 1915 et 1923. Plus de 100 000 Arméniens habitent aujourd’hui en Argentine.   

Dans La tierra de los niños, Tatián reconstitue une mémoire familiale qui tourne autour de son grand-père, qui était berger avant d’apprendre le métier de tailleur. Il a failli mourir de faim avec sa mère et ses frères et sœurs dans un camp de réfugiés arméniens dans la ville syrienne de Homs. 
Dans un certificat de santé et de bonne conduite retrouvé, Krikor déclare qu’il n’est « ni bolchevik, ni anarchiste ». Le sachant communiste, le petit-fils affirme : « il a dû mentir afin de sauver sa vie, pour partir loin ». Bien des années plus tard, la police de la ville de Córdoba en Argentine, lors d’une descente dans la boutique du tailleur recherchant ses fils, eux aussi communistes, le grand-père gagne du temps grâce à une ruse et permet à ses enfants de s’échapper par les toits. 

Resté communiste jusqu’à sa mort en 1987, Krikor portait toujours une croix autour du cou. L’auteur en parle dans le journal Página 12 : « Un jour, probablement avec l’air vantard d’un adolescent qui regarde son grand-père comme un vieillard ne comprenant rien au monde, je lui demande s’il n’y avait pas une contradiction entre se réclamer communiste et chrétien à la fois. Il m’a regardé longuement, m’a caressé affectueusement la tête et m’a dit qu’un jour je comprendrai. »

L’autre fil que Tatián déroule dans La tierra de los niños concerne la vie de sa grand-mère Azniv Ohannessian, l’épouse de Krikor, arrivée en 1929 à Buenos Aires à l’âge de 9 ans. Il découvre le cahier de sa grand-mère écrit en espagnol où elle raconte avoir été obligée, à l’âge de 14 ans, d’abandonner l’école pour des fiançailles forcées – alors qu’elle rêvait d’étudier et de se cultiver. Azniv a écrit et publié à compte d’auteur un livre de cuisine, que son petit-fils a préfacé. Il suggère qu’elle a vécu l’écriture de ce livre comme une « compensation pour tant de promesses non tenues ».

Préfacé par l’écrivaine Ana Arzoumanian, La tierra de los niños comprend des photos de famille, avec le fer à repasser et les ciseaux du grand-père, « vestiges du naufrage de vies dans la mer du temps », qui « nous sont parvenus comme des reliques muettes d’un monde disparu » rapporte le journal Página 12.

« Qu’est-ce qui permet à quelqu’un de survivre dans l’adversité extrême ? La survie est-elle quelque chose d’invisible que certaines personnes abritent dans leur vie et qu’il est impossible de distinguer ? Quelque chose qu’elles portent en elles sans le savoir ? Une force ? Une intensité qui chérit le désir ? Une grâce ? Juste une chance ? Nous ne le savons pas », écrit l’auteur qui explore cet héritage comme s’il s’agissait de pièces archéologiques ayant survécu au génocide.

[post_title] => Communiste, il porte un crucifix autour du cou [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => communiste-il-porte-un-crucifix-autour-du-cou [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2024-09-19 10:38:55 [post_modified_gmt] => 2024-09-19 10:38:55 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=130292 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Wolfram Eilenberger est peut-être aujourd’hui l’historien de la philosophie le plus renommé d’Allemagne. Depuis 2018 et son Temps des magiciens (traduit chez Albin Michel), chacun de ses livres se maintient des semaines entières sur la liste des meilleures ventes. La méthode est toujours à peu près la même : il choisit quatre figures emblématiques pour décrire l’état d’esprit d’une époque. Dans Le Temps des magiciens, consacré à 1919-1929, décennie « miraculeuse », selon lui, du point de vue de la production philosophique, c’étaient Ludwig Wittgenstein, Ernst Cassirer, Walter Benjamin et Martin Heidegger. Dans l’ouvrage suivant, Les Visionnaires (traduit chez Alisio), il s’intéressait à la décennie noire suivant l’accession au pouvoir des nazis (1933-1943), à travers la pensée et la trajectoire de quatre femmes : Simone de Beauvoir, Simone Weil, Ayn Rand et Hannah Arendt. Dans son nouvel opus, il s’attaque à l’après-guerre (1948-1984) et ses quatre figures de proue sont cette fois Theodor Adorno, Susan Sontag, Michel Foucault et Paul Feyerabend.

« Eilenberger associe les citations d’œuvres philosophiques à des passages de journaux intimes et de lettres pour dresser un portrait vivant de l’époque. Il montre également les problèmes auxquels ces quatre personnages furent confrontés – dans la vie comme dans la pensée », résume Steve Ayan dans le magazine Spektrum

Ce qui les unit tous ? Avoir voulu avant tout « démasquer ou déconstruire », réglant notamment leur compte aux grandes cathédrales conceptuelles élaborées par Hegel, Marx ou Husserl. Il n’est que de voir les titres de certains de leurs ouvrages les plus fameux : Dialectique négative (Adorno), Contre l’interprétation (Sontag) ou encore Contre la contrainte de la méthode (Feyerabend). Cela n’a pas empêché nos quatre mousquetaires de la pensée ultra critique, ainsi que le note plaisamment Ayan, de rechercher les honneurs d’une société dont ils dénonçaient le fonctionnement : « malgré leur scepticisme vis-à-vis de l’État et du capitalisme, ils se sont efforcés de prendre pied dans les arènes académiques et médiatiques ou, dans le cas d’Adorno, de mettre leurs prébendes institutionnelles à l’abri des fantasmes de révolution des étudiants radicaux de 1968. »

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« Je n’ai pas de biographie, mais une légende. » Il y a une part de vantardise dans cette déclaration de César González Ruano, mais une part seulement : sa vie mouvementée a donné lieu à toutes sortes de rumeurs plus ou moins fondées, dont une « légende noire » liée à ses activités mystérieuses à Paris sous l’Occupation. Il a été le meilleur représentant au XXe siècle de la vigoureuse tradition de journalisme littéraire qui existait en Espagne. Sa productivité torrentielle, la qualité stylistique de ses articles et la manière dont il a modernisé le genre lui assurent une place de premier plan dans l’histoire de la littérature de ce pays. Mais s’il fascinait autant, c’est aussi en raison de sa personnalité controversée et flamboyante, qui se manifestait d’emblée par son apparence : maigre comme un chat, avec une allure de dandy, un visage en lame de couteau orné d’une fine moustache et des airs d’aristocrate, c’était un brillant causeur qui ne craignait pas de provoquer. Parce qu’il affichait une vision cynique de l’existence et a souvent écrit sur des sujets considérés comme scabreux, on lui prêtait des mœurs dissolues. Dans la biographie qu’il vient de lui consacrer, tout en mettant en lumière ce qu’il était vraiment – non un journaliste à la plume élégante mais un écrivain qui publiait dans les journaux –, Javier Varela s’emploie à faire la part, dans sa réputation sulfureuse, de ce qui est fondé et de ce qui relève de l’invention malveillante.  

Né en 1903 dans une famille de petite noblesse désargentée, César González Ruano fit une entrée fracassante sur la scène littéraire madrilène à l’âge de 18 ans à l’occasion d’une lecture de ses poèmes au cours de laquelle, ironisant au sujet du livre que José Ortega y Gasset avait consacré à Cervantes, il osa se livrer à des remarques dépréciatives à l’égard de ce dernier. Comme beaucoup de jeunes écrivains, il considérait la poésie comme sa vraie vocation. Très attiré par le modernisme et la littérature « décadentiste » (Huysmans, Jean Lorrain), il avait pour héros Oscar Wilde et surtout Baudelaire, à qui il consacra un livre remarqué, une biographie littéraire dans laquelle il mit beaucoup de lui-même. 

Rapidement, il fut happé par le journalisme. Travaillant simultanément pour de nombreux journaux (L’Heraldo de MadridLa VozEl ImparcialLa Libertad, notamment), il s’y illustrait avec un bonheur égal dans tous les genres, la chronique, le portrait, le reportage, l’entretien, sur les sujets les plus variés. Les crimes l’intéressaient tout particulièrement, de même que la vie dans les marges de la société : la prostitution et les maisons closes, les cercles homosexuels, le monde des artistes, celui des escrocs et des faussaires. Il le connaissait de première main : encore étudiant, il avait entretenu une prostituée dont il était amoureux et lui-même n’hésitait pas à arnaquer les acheteurs de ses livres de poésie en leur vendant des exemplaires de tirages soi-disant exclusifs. 

Son attrait pour les milieux peu fréquentables ne l’empêchait pas de se penser comme un aristocrate et de s’attribuer des titres imaginaires. Dans un entretien accordé en 1935, il soutint que son nom complet était : César Tomás González-Ruano Garrastazu de la Sota, Gutiérrez Calderón, de los Gallardos y Sáez del Cagigal. Souvent, il se présentait plus simplement comme Marqués de Cagigal. Maîtrisant parfaitement le langage de l’héraldique, il utilisait du papier à lettres marqué à ses prétendues « armes de famille » et portait au doigt une énorme chevalière ornée d’une couronne. 

Au cours des années 1930, Ruano fut correspondant du quotidien ABC à Berlin, Rome, puis de nouveau à Berlin, où il assista à la montée du nazisme et du fascisme. Saluant, en conformité avec la ligne éditoriale du journal, le changement de régime en Allemagne comme un triomphe sur le marxisme, il ne fut cependant pas impressionné par la personne d’Hitler. Devenue la sévère capitale du national-socialisme, Berlin l’ennuyait. Dès qu’il le pouvait, il se rendait à Munich où il était heureux de trouver cette qualité désignée par le seul mot de la langue allemande qu’il semble avoir aimé, gemütlich, « qu’il traduisait, ou qu’on lui avait traduit, comme signifiant la cordialité, l’intimité, le confort, le bien-être, ce qui est plaisant : être assis à une terrasse devant un café, une cigarette à la main, était gemütlich ; se trouver dans cette situation qu’il définissait comme la “solitude accompagnée” – et un rendez-vous rapide avec une femme, par exemple Vera, l’exilée russe menchévique – était également gemütlich ; entrer dans une des grandes brasseries de Munich […] était aussi gemütlich. »  

En Italie, il fut enthousiasmé par Mussolini, en qui il voyait un véritable guide pour l’Occident. Sa présence à Rome coïncidait avec le lancement de la campagne de diffamation envers les juifs menée par le régime. Dans ses articles, il reprit sans sourciller les accusations formulées à leur endroit. Comme tous les membres de son entourage, il voyait en eux les agents des deux puissances internationales mettant en danger la civilisation européenne : le capitalisme financier et le bolchévisme. Ses sentiments antisémites ne le conduisirent jamais plus loin que la réclamation de l’exclusion des juifs de la fonction publique. Répercuter la propagande fasciste ne suffit pas à lui valoir la sympathie du régime. Dans un rapport de la police politique, il est décrit comme un agent de l’Allemagne, intriguant, alcoolique et faussaire, suspect au plus haut degré, capable de se vendre au plus offrant et d’autant plus dangereux qu’il est extrêmement intelligent. 

Les trois années qu’il a passées à Paris, de 1940 à 1943, sont les plus obscures de son existence. Le grand train de vie qu’il y menait a fait s’interroger sur l’origine de ses revenus. Le 10 juin 1942, il fut arrêté par la police française (au service des autorités allemandes) pour des raisons peu claires. Quelques semaines plus tard, il était libéré dans des conditions tout aussi mystérieuses. Il semble qu’il ait été pris pour un résistant et que les autorités aient compris qu’elles avaient seulement affaire à un escroc. Sous l’Occupation, Paris était le paradis du marché noir et de trafics en tous genres. Ainsi qu’il le reconnaît à moitié lui-même, Ruano s’y est très vraisemblablement livré au commerce de faux papiers ; au trafic d’œuvres d’art, aussi, authentiques ou non. Selon Javier Varela, tout ce qu’on a pu affirmer par après – qu’il a délibérément envoyé à la mort des juifs munis de faux sauf-conduits, qu’il espionnait pour les Allemands ses compagnons de détention – n’est étayé par absolument aucune preuve.  

De retour en Espagne, il passa tout d’abord quatre ans de semi-exil dans la ville de Stiges, sur la côte de Catalogne, éloignement motivé par un refroidissement temporaire des autorités franquistes à son égard. Durant cette période, sa dépendance à l’alcool s’accentua dangereusement. Puis il reprit sa vie à Madrid. Les dix dernières années de son existence, il se partageait entre la capitale et la petite ville de Cuenca en Castille. Un changement notable pour un homme qui avait eu des dizaines de domiciles, à Madrid dans sa jeunesse par propension à l’instabilité, à Paris par nécessité. Il était alors devenu le journaliste le plus sollicité de l’Espagne franquiste, sans qu’on puisse pour autant le considérer comme un écrivain officiel du régime. Il vivait « dans le système, mais à sa périphérie, s’adaptant à lui, moitié par conviction, moitié par nécessité ». Dans sa jeunesse, il avait admiré le dictateur Miguel Primo de Rivera et s’était approché des phalangistes. Mais avant cela, il avait été libéral et soutenu la république. « Le libéralisme, précise toutefois Varela, a toujours signifié pour Ruano une sorte de liberté de comportement, un paradis de la sensualité et du caprice, le règne de la bohème dorée, jamais une doctrine politique précise. »

« La maladie, déclara un jour Ruano, a quasiment été pour moi une profession. » Toute la seconde moitié de sa vie a été marquée par une série de maux variés, en partie sans doute d’origine psychosomatique, aggravés par son alcoolisme chronique et un tabagisme légendaire : malgré les mises en garde réitérées d’un de ses meilleurs amis, Gregorio Marañon, infatigable médecin polygraphe très proche de José Ortega y Gasset, il fumait du matin au soir, trois paquets de cigarettes de tabac noir par jour. Souffrant notamment d’accès de tuberculose, opéré d’un cancer de la vessie, il mourut à l’âge de 62 ans.  

L’étonnant est que cet état d’éternel valétudinaire ne semble avoir eu que peu d’effet sur ses capacités de travail. On ignore le nombre exact d’articles qu’il a écrits dans sa vie. Lui-même avançait le chiffre de 30 000, sans doute exagéré. Mais sa productivité demeure stupéfiante, comme la qualité constante de ce qui sortait de sa plume. Son style au départ fleuri s’est épuré avec le temps, pour atteindre une forme de simplicité et d’élégance qui confèrent à sa prose un éclat unique. « Un jeune homme, observait-il, souhaite mettre dans un article tout ce à quoi il peut penser et tout ce qu’il sait. C’est une erreur fatale. » Toujours assez courts, les siens sont bâtis autour d’une seule idée, dont il déroule les conséquences. Il les écrivait à toute vitesse, en les corrigeant à peine, l’un à la suite de l’autre. Trois quarts d’heure lui suffisaient pour en produire un lorsqu’il le rédigeait à la main, un quart d’heure lorsqu’il le dictait. Il passait le plus clair de son temps dans les cafés (à Madrid notamment le Café Gijón et le Café Teide), le matin pour lire les journaux et écrire, en début de soirée pour participer à des « tertulias », ces réunions informelles de discussion qui font partie intégrante de la vie intellectuelle et littéraire en Espagne.

Comme beaucoup d’hommes de sa génération, il avait eu recours dans sa jeunesse aux amours tarifées, notamment lors d’un voyage au Maroc accompli sous le signe de l’orientalisme. Marié avec une femme lettrée dont il se sépara en 1933, il partagea la seconde partie de sa vie avec une autre nommée Marina (Mery) de Navascués Gomez, à laquelle il resta très attaché. « César González Ruano, écrit Javier Varela, se voyait appartenir à un club, à la « race morale » des aventuriers. L’aventure n’était pas [pour lui] synonyme de profit, au contraire, elle pouvait se révéler onéreuse. [Elle] ne consistait pas non plus à atteindre un but. Ce qui en faisait l’attrait était le chemin, le danger, les conflits moraux, en un mot le jeu. » Il aimait le luxe mais fut presque toujours endetté. N’ayant comme seule source de revenus que son talent, il était condamné à écrire pour vivre. Cette pression continue convenait bien à son tempérament. « Mon principal défaut, avouait-il, c’est l’impatience. » « La précipitation. C’est la précipitation qui l’a perdu », déplorait un de ses amis. Comme le reconnaît son biographe, il n’était pas un saint. Mais pas non plus l’individu détestable que certains ont décrit. Il ne s’embarrassait pas de scrupules et a défendu des idées basées sur de vilains préjugés. Mais il n’était sans doute pas aussi dépourvu de principes qu’il voulait le faire croire. Celui qu’il a toujours respecté à la lettre était d’écrire chaque jour : Nulla dies sine linea. Beaucoup de ses chroniques révèlent un homme d’une grande sensibilité, désenchanté et enclin à la mélancolie et au pessimisme, mais porté à l’admiration et à l’émerveillement devant les beautés du monde. 

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Roberto Lobeira, écrivain en manque d’inspiration, s’échoue sur Ons, une petite île au large de la côte atlantique galicienne, coupée du monde pendant l’hiver. Il ne peut rejoindre la terre ferme ni communiquer avec le monde extérieur à cause de la tempête qui semble être le prélude à une tragédie. Lorsqu’il découvre sur le rivage un paquet rejeté par les vagues, son contenu déclenche chez les quelques habitants de l’île de vieux ressentiments, de vieux comptes à régler, des jalousies et une soif de vengeance. Il y a aussi une présence mystérieuse qui laisse une offrande sanglante sur le pas de la porte de Roberto, un message énigmatique. Lobeira et le lecteur plongent dans un tourbillon de haines, de secrets inavouables et d’ambitions débridées, jusqu’à ce que… 

Déjà un best-seller, le roman a reçu le prix Lara 2024, un prix décerné depuis plus de vingt ans, récompensant le meilleur roman en espagnol. Lui-même originaire de Galice, Loureiro explique dans une interview au journal El País que sa principale motivation pour écrire ce thriller a été sa fascination pour les conflits ruraux qui surgissent de nulle part.  

Avocat de profession, il se consacre maintenant pleinement à l’écriture. Plusieurs de ses œuvres ont été des best-sellers, en particulier sa première création, la trilogie Apocalypse Z, qui a reçu un accueil exceptionnel aux États-Unis et a été publiée en France en 2014.

[post_title] => Île maudite [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => ile-maudite [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2024-09-12 09:47:27 [post_modified_gmt] => 2024-09-12 09:47:27 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=130240 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Professeur de psychologie clinique à Oxford, Daniel Freeman fait part au lecteur de son inquiétude devant la prévalence de la paranoïa, qu’il définit comme « la peur infondée que d’autres veulent vous nuire ». Ancien praticien de la thérapie cognitivo-comportementale, il a conçu et mis en pratique deux méthodes censées soigner cette névrose. Son livre a fait l’objet d’un bref éloge dans Nature, qui présente Freeman comme étant « le leader mondial de la recherche sur la paranoïa » et en recommande la lecture obligatoire à ceux qui s’intéressent à l’emprise des théories du complot. Il est moins du goût d’Andrew Scull, historien de la psychiatrie, professeur à l’université de San Diego en Californie, dont Books a publié plusieurs textes. 

Freeman s’inscrit selon lui dans la mouvance très actuelle d’inflation inconsidérée des diagnostics des maladies psychiatriques. Dans le Times Literary Supplement, Scull donne quelques chiffres. Considéré dans les années 1940 comme un phénomène rare, l’autisme a vu son incidence passer à 5,5 pour 100 000 au début des années 1980, à 44,9 pour 100 000 en 1995, à un enfant sur 110 en 2006 puis à un enfant sur 44 en 2023 selon le US Centers for Disease Control and Prevention. De même le trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH) a vu son diagnostic augmenter de 42 % entre 2003 et 2011, et aux États-Unis les dernières études montrent que le diagnostic a été posé sur un lycéen mâle sur cinq. En 1987 selon l’Oxford Companion to the Mind, cité par Freeman, « la vraie paranoïa est heureusement rare ; son pronostic est mauvais et la maladie n’a pas de traitement connu ». En étendant largement le diagnostic et en promouvant ses propres méthodes de traitement, dont l’efficacité est loin d’être établie, Freeman fait doublement fausse route, estime Scull. 

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Dans l’histoire européenne, ils se comptent sur les doigts d’une main et même d’une main amputée de plusieurs doigts, les monarques tout puissants qui ont volontairement renoncé au pouvoir. Il y a Dioclétien, le seul de tous les empereurs romains à avoir jamais abdiqué. Et, plus proche de nous, il y a Charles Quint, qui, de la Flandre et du Saint-Empire romain germanique à l’Espagne et à ses colonies américaines, gouvernait, selon la formule fameuse, un « empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais ». En 1556, après avoir partagé ses possessions entre son frère et son fils, il se retira au monastère de Yuste, en Estrémadure – geste fascinant, s’il en est. 

C’est à ce vieil homme s’étant dépouillé de son pouvoir et attendant la mort que l’écrivain autrichien Arno Geiger consacre son dernier roman. « Charles est affligé de la goutte, de varices et d’hémorroïdes, quelque chose le brûle ou le fait saigner en permanence, si bien que le lecteur ne tourne les pages qu’avec une extrême prudence, de peur d’aggraver encore l’état du malade. Comme si cela ne suffisait pas, le Habsbourg est en proie à une crise d’identité aiguë : Charles ne sait plus qui il est », rapporte Thore Rausch dans le Süddeutsche Zeitung

Geiger n’est pas un novice dans le portrait des hommes en fin de vie. En 2011, dans Le Vieux Roi en son exil (Gallimard, 2012), il faisait le portrait de son père atteint d’Alzheimer. Cette fois, il imagine pour l’empereur déclinant un ultime voyage avec un jeune garçon du monastère qui se trouve être son fils naturel. Le vrai Charles Quint est décédé au monastère. Celui de Geiger s’évade, sans que l’on sache très bien si cette évasion est davantage qu’un rêve suscité par l’opium. Voilà en tout cas l’ex-plus puissant monarque d’Occident parti à l’aventure sur des routes dangereuses, qui fait le coup de pistolet pour secourir des innocents, séjourne dans des auberges inquiétantes, parvient finalement à Laredo, sur la côte Atlantique. 

« En chaque homme il y a un roi qui a abdiqué », écrit Geiger dans une phrase souvent citée par les critiques allemands. Son tour de force, selon Rausch, réside précisément là : réussir à faire « de l’empereur en exil un homme de tous les jours, sans pour autant lui ôter aucun de ses traits individuels ».

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