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Christophe Colomb était-il un navigateur de génie ou un truqueur, un saint ou un pervers polymorphe, un idéaliste ou un génocidaire ? Son image a tant été tirée à hue et à dia par la postérité, qui plus est entre des extrêmes particulièrement extrêmes… En effet, « tout ce qui concerne sa biographie ou sa réputation posthume a donné lieu pendant 500 ans à un foisonnement d’interprétations, de spéculations, d’affabulations » écrit Andrés Reséndez dans le New York Times. Autant de « vies » post mortem, de constructions étonnantes que l’historien Matthew Restall déconstruit méticuleusement, révélant au passage les arrière-pensées derrière tant de « mystères inventés afin de mieux les résoudre à coup de prétendues solutions, la plupart formidablement imaginatives et étonnamment déconnectées de la réalité historique ». Le premier de ces mystères, c’est le foisonnement des mystères eux-mêmes, car contrairement à la légende, la vie de Christophe Colomb est – hormis pour sa jeunesse – très bien documentée.
Au grand dam de bien d’autres lieux, c’est ainsi à Gênes que le futur navigateur est indubitablement né, en 1451, d’un père d’abord fromager puis tisserand. Mais sans doute pour occulter la modestie de ses origines, Christophe lui-même les a revêtues d’un brouillard qui favorisera les élucubrations ultérieures et dont plusieurs pays, depuis la Suisse ou la Norvège jusqu’à la Grèce, profiteront pour le revendiquer. Ensuite il a tôt navigué, c’est sûr – mais ni en tant que prince pirate grec au service des Turcs, ni jusqu’en Islande. Son visage même est un mystère – le fameux portrait par Piombo au Metropolitan Museum est en fait celui d’un ecclésiastique. Ce mystère-là permet toutefois de lui assigner au choix un nez aquilin (qui conforte les origines grecques !) ou bien juif (au bénéfice d’une autre légende, infondée). Ce n’est qu’en 1474 qu’on retrouve la trace certaine de Colomb, à Lisbonne. Pendant dix ans, il y a appris à naviguer et aussi à lire. Il s’est marié là (avantageusement) et y a entamé sa grande carrière d’explorateur de l’Atlantique en présentant au roi du Portugal João II un projet pour atteindre les Indes par l’ouest – mais le roi portugais a préféré miser sur le prometteur contournement de l’Afrique.
Alors Colomb, devenu veuf, est parti tenter sa chance en Espagne, où il a conçu un fils (hors mariage ou non, selon que l’on souhaite ou non voir en lui un bon catholique), et a soumis au couple royal espagnol un projet aussitôt déféré à un comité d’ecclésiastiques et d’experts réunis à Salamanque. Selon Matthew Restall, tout le monde dans ce comité savait bien que la Terre était ronde, même si les ecclésiastiques étaient contraints de soutenir le contraire. La contribution nouvelle de Colomb fut de démontrer, chiffres fallacieux à l’appui, que la planète sphérique était beaucoup plus petite qu’on ne le croyait depuis Ptolémée, et donc que le succès d’un voyage par l’ouest était plus assuré. Les experts resteront sceptiques, et les rois catholiques hésiteront pendant dix ans avant que, par crainte que les Portugais ne leur dament le pion, ils donnent enfin leur feu vert.
Mais la postérité va encore se diviser sur le traitement de cet épisode majeur. Les Espagnols, soucieux de légitimer leurs prétentions sur l’Amérique du Sud, vont faire le maximum pour s’attribuer rétrospectivement 100 % du succès de Colomb. Le très hispanique Don Cristóbal Colón sera fait amiral et célébré pour une découverte due à son talent mais aussi à son équipage 100 % espagnol – et bien sûr au soutien financier des souverains, de la souveraine Isabelle surtout, embobinée (sinon séduite) au point d’avoir mis ses bijoux au clou pour financer l’expédition ! Les nombreux rivaux de l’Espagne présenteront quant à eux Colomb tantôt comme un génie malmené à Salamanque par des obscurantistes, tantôt comme un tricheur se prévalant du savoir d’autrui et qui aurait même été accompagné dans son premier voyage par « un pilote mystère ». Puis, au quatrième voyage, en 1498, les choses vont se gâter – d’abord pour Colomb lui-même, accusé d’exactions et rapatrié de force, mais plus encore pour son image posthume. Les amis de l’Espagne (et de l’amiral) comme Las Casas vont bien chercher à faire de lui un champion du catholicisme, un croisé venu sauver les âmes des sauvages, qu’on tentera même au XIXe de faire canoniser !
L’effort est d’autant plus louable que dans l’autre camp on noircit Colomb tant qu’on peut : il n’était qu’un soudard avide de s’enrichir et surtout l’instigateur d’épouvantables massacres, pillages et viols ; pire encore, c’est lui qui aurait en personne apporté aux Antilles ou rapportée en Espagne la syphilis. On ira même jusqu’à lui prêter une sexualité bestiale aux confins de la zoophilie avec une prédilection pour les lamantins, ces pseudo-sirènes !
Ce qui n’empêchera pourtant pas une autre récupération, très surprenante : au XIXe les États-Unis feront du navigateur le véritable découvreur de l’Amérique du Nord (où il n’a jamais mis les pieds). Colomb, qui est en effet blanc, chrétien, esclavagiste et capitaliste, et surtout européen mais heureusement pas anglais, sera promu « non pas père de la nation (c’est Washington) mais grand-père ». D’où l’efflorescence du culte colombien aux États-Unis avec statues, ronds-points, célébrations diverses, et ces fresques grandioses qui couvrent les murs du Capitole. Hélas, cette vision-là est aujourd’hui battue en brèche par les dénonciateurs du « suprématisme blanc », et les étudiants détruisent ou décapitent les statues de l’ex-héros à qui mieux mieux.Mais l’image du navigateur, dispersée entre gloire et opprobre comme ses restes mortels le sont entre Saint-Domingue et l’Espagne, connaîtra sans doute encore d’autres mutations. Positives ou négatives ? Ce n’est pas la matière qui manque, et le passé est imprévisible…
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Le film Cléopâtre avec Elizabeth Taylor a failli capoter car le staphylocoque doré avait fait de l’actrice un festin. Sans une trachéotomie et l’administration de méticilline elle aurait succombé. Cet antibiotique semi synthétique, qui venait d’être commercialisé, n’aurait pas sauvé Elizabeth Taylor aujourd’hui, car la bactérie lui résiste.
D’après les autorités de santé américaines, la résistance aux antibiotiques tue plus d’un million de personnes chaque année et est une cause indirecte de la mort de cinq millions d’autres. Or la recherche de nouveaux antibiotiques patine, car non rentable : les laboratoires se focalisent sur des médicaments à prendre sur la durée, si possible à vie, alors qu’un antibiotique doit agir en quelques jours. C’est « la marchandise anticapitaliste par excellence », écrit le biologiste britannique Liam Shaw dans son livre. Celui-ci est largement inspiré par son indignation face aux pratiques commerciales de l’industrie pharmaceutique, qui a contribué à favoriser la résistance aux antibiotiques en menant des campagnes commerciales offensives favorisant leur utilisation indiscriminée, tant chez l’homme que chez les animaux de ferme. L’un des paradoxes de la situation actuelle est que même les antibiotiques efficaces et qui ne coûtent rien ou presque manquent dans les pharmacies des hôpitaux des pays pauvres, où plus d’un million de personnes meurent chaque année de tuberculose.Liam Shaw fait un remarquable travail d’historien, estime Andrey R. Glynn dans la revue Science, mais n’engage pas la discussion dans un domaine de recherche essentiel, celui des substituts possibles aux antibiotiques, notamment les phages (virus qui tuent les bactéries). Porté par son indignation, l’auteur pousse le bouchon trop loin, estime le médecin Druin Burch dans la Literary Review. Maintes fois formulée, l’annonce de la mort des antibiotiques reste prématurée. Eux aussi font de la résistance.
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Witold Gombrowicz, « vaguement comte, mais authentiquement aristocrate » selon Ernesto Sábato, débarque à Buenos Aires en 1939, invité en tant que journaliste pour le voyage inaugural du Chrobry, un paquebot battant pavillon polonais. Le bateau retourne en Europe, mais quand Gombrowicz apprend que la Pologne vient d’être envahie par les nazis, il décide de rester. Il a 35 ans. L’auteur de Ferdydurke, une satire jubilatoire, va passer 24 ans en Argentine, transformant son exil en un happening littéraire aussi transgressif que désopilant.
Mercedes Halfon a mené une véritable enquête pour restituer la vie de l’écrivain en Argentine, en prenant ses distances à l’égard de ce qu’il raconte dans son journal et de la biographie publiée par Rita, sa veuve. Trois scènes de 1947 exhumées par Mercedes Halfon illustrent ce génie de la provocation. Tout d’abord, la traduction collective de Ferdydurke au café Rex, où il passait ses après-midis à jouer aux échecs : « une réécriture hallucinée truffée de néologismes menée par des Latino-Américains ne parlant pas un mot de polonais et par Gombrowicz lui-même, dont l’espagnol, appris dans les bars du port, est approximatif », résume la revue culturelle Cuadernos Hispanoamericanos. Puis sa conférence « Contre les poètes » à la librairie Fray Mocho, où il déclare : « Les vers ne m’intéressent pas du tout, ils m’ennuient ». Enfin, avec la fabrication de l’unique numéro de Aurora, Revue de la Résistance, où il s’en prend au temple culturel de l’élite argentine, la revue Sur, dont Borges était l’un des piliers.
Gombrowicz a longtemps vécu dans des pensions sordides, d’où il s’échappait de nuit faute de pouvoir payer, venait en pique-assiette aux repas d’enterrement d’inconnus, prenait des emplois de fortune et parcourait les bars du port de Buenos Aires en quête de jolis garçons. Ayant été recruté comme employé par la Banque polonaise, où il resta sept ans, c’est là qu’en 1951 il écrivit, sous le regard crispé de ses collègues, son deuxième roman, Trans-Atlántico, où apparaît l’un des premiers personnages ouvertement gays de la littérature. Son Diario (1953 -1969) devient son chef-d’œuvre : un journal corrosif où il joue à déconstruire sa propre légende.
« Gombrowicz était odieux, misogyne, difficile, mais aussi fascinant, drôle, lumineux », confie Mercedes Halfon au journal argentin Página 12. « Il faisait entrer la vie dans la littérature, et la littérature dans la vie. » Quand il quitte le pays en 1963, il a marqué le monde des lettres argentines. Il ne revint jamais et mourut en France en 1969. Aujourd’hui, Buenos Aires célèbre sa mémoire : la bibliothèque « Gombroteca », la librairie « Witolda », et des congrès internationaux perpétuent l’héritage de cet « imposteur qui, en vivant et en écrivant à contre-courant, a fait de l’exil une forme suprême de liberté. »
[post_title] => Gombrowicz en Argentine : l’exil comme œuvre d’art
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Avant de devenir la brillante université de recherche que l’on connaît, en tête des classements internationaux en compagnie de Cambridge et des grands établissements des côtes est et ouest des États-Unis, Oxford fut longtemps le lieu de formation des élites dirigeantes britanniques – elle le demeure largement. Parmi les plus anciens des 36 colleges autonomes qui la composent aujourd’hui, le plus fameux est Christ Church. Il peut s’enorgueillir d’avoir compté parmi ses étudiants treize futurs Premiers ministres, dont William Gladstone, Sir Robert Peel et Anthony Eden. Ce fut aussi le college du philosophe John Locke ou encore de Charles Dodgson, alias Lewis Carroll, dont Alice au pays des merveilles reflète certains aspects de la vie sur le campus.
Surnommé The House par ses résidents, Christ Church se distingue par son architecture grandiose. Il fut créé en 1524 par le cardinal Thomas Wolsey, conseiller d’Henri VIII. Fermé après la disgrâce de Wolsey, il fut ensuite refondé par le roi lui-même. Ses étudiants, parmi lesquels beaucoup d’enfants d’aristocrates, sont largement issus des prestigieuses public schools (collèges privés) d’Eton et Westminster. Les professeurs et chercheurs n’y sont pas appelés fellows, comme dans les autres colleges, mais students. Dans son dernier livre, Richard Davenport-Hines raconte l’histoire de Christ Church, en prenant pour fil conducteur la manière dont y fut pratiquée durant quelques décennies la discipline qui est la sienne : l’histoire moderne et contemporaine. Après avoir résumé l’histoire du college, il présente une galerie de portraits de huit historiens récents qui y ont exercé leurs talents. L’exercice rappelle le classique The Dons. Mentors, Eccentrics and Geniuses de Noel Annan (les dons sont les membres éminents du corps professoral).
« L’étude de l’histoire enrichit les esprits, fortifie l’imagination et élargit l’expérience indirecte des princes, des nobles et des hauts fonctionnaires », elle montre « par le précepte et l’exemple ce qu’est un bon gouvernement et un mauvais, les vertus et les vices des dirigeants, les raisons des succès et des échecs des États ». Telle était la conception qu’on se faisait du rôle de l’histoire dans l’Angleterre des Tudor à la naissance de Christ Church, observe Davenport-Hines. Les historiens de l’Antiquité grecque et romaine comme Thucydide et Tacite se sont surtout intéressés à des événements situés dans leur passé récent. Les dons étaient convaincus qu’ils devaient suivre leur exemple, sans hésiter à porter des jugements sur les faits qu’ils rapportaient et à faire appel à leur propre expérience pour les interpréter. Cette idée continua à s’imposer longtemps. « L’histoire n’est pas contenue dans les livres et les documents, écrit R. G. Collingwood en 1936. Elle vit seulement […] dans l’esprit de l’historien lorsqu’il les critique et les interprète. » Dans le même esprit, l’historien de Cambridge E. H. Carr déclare en 1951 : « Il n’y a pas d’histoire sans cadre d’interprétation […]. Et celui-ci est le produit de l’esprit de l’historien. »
Les huit profils présentés par Davenport-Hines sont assez divers. Arthur Hassall et Frederick York Powell, qui enseignèrent à Christ Church avant la Première Guerre mondiale, se voyaient avant tout comme des professeurs, chargés de former des gentlemen cultivés. Mais ils assuraient cette tâche de manière différente. Très classiquement, Hassall s’employait à « choisir des sujets et imaginer des thèmes d’essais, établir des listes de lecture », puis, après avoir écouté ses étudiants lui lire leurs travaux, à « noter les omissions, corriger les faiblesses de l’argumentation et les inférences erronées, élucider des points factuels douteux, poser des questions ». Powell, réputé pour sa capacité à assimiler une quantité impressionnante de livres en absorbant une page entière d’un seul coup d’œil, entretenait informellement chaque jeudi soir les étudiants qui venaient le visiter. À toute vitesse, d’une voix riche et profonde, il s’exprimait sur les sujets les plus variés : « Rabelais, l’escrime, Dante, le métier de soldat, les tragédies grecques, la poésie élisabéthaine, les techniques d’émaillage, le brigandage, le folklore, Thomas Cromwell, le génie des artistes de music-hall, les estampes japonaises, l’art de la guerre en Inde, la littérature persane ou le dernier roman de José Maria Eça de Queirós ».
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, deux figures pareillement contrastées étaient celles de Roy Harrod et Keith Feiling. Plus économiste qu’historien, le premier est l’auteur d’une biographie de Keynes qui fit autorité jusqu’à la publication de celle de Robert Skidelsky. Féru de philosophie, admirateur du logicien Frank Ramsey, de tempérament dépressif et tourmenté, il faisait de la poursuite de la vérité la tâche suprême. C’était à ses yeux une entreprise exigeant « zèle, patience, imagination, l’acceptation de déceptions répétées et de frustrations et une persévérance jamais relâchée ».
Mentor de plusieurs Premiers ministres et ministres des Affaires étrangères anglais et du Commonwealth, ainsi que de hauts fonctionnaires de différentes administrations, conservateur bon teint, Feiling est connu pour son History of the Tory Party, livre dans lequel il célèbre « la divinité de l’État, le caractère naturellement sacré de l’ordre, l’unité organique du souverain et du peuple et l’autorité incontestable attachée à l’œuvre du temps – sans laquelle une nation sombrerait dans une morne barbarie ».
La personnalité la plus riche, à laquelle Richard Davenport-Hines consacre le plus de pages, est Hugh Trevor-Roper (Lord Dacre), de loin le meilleur historien et l’écrivain le plus brillant. S’inscrivant dans le sillage des « aristocrates pessimistes » comme Tocqueville, Trevor-Roper était mal à l’aise avec les orthodoxies, qu’elles soient religieuses, politiques ou universitaires, et se méfiait du pouvoir sous toutes ses formes. Dans le sillage des grands historiens whigs (libéraux progressistes), il mettait l’accent sur les processus plutôt que les événements : « L’intérêt de l’histoire ne réside pas dans l’étude des périodes, mais des problèmes, et, avant tout […], celui de l’interaction entre les forces sociales ou les faits géographiques têtus et les forces qui luttent contre eux : celles de l’esprit, de la conscience et des passions aveugles de l’homme ».
Comme un certain nombre de students ou anciens students de Christ Church, Trevor-Roper, durant la Seconde Guerre mondiale, a travaillé pour le Secret Intelligence Service (SIS), dont il a même dirigé une section. À la demande des forces d’occupation en Allemagne, sur la base d’entretiens avec des survivants du bunker de Hitler, il rédigea l’ouvrage pour lequel il demeure le plus connu, Les Derniers Jours de Hitler. Ce livre, rappelle Davenport-Hines, « n’a cessé d’être réimprimé depuis sa publication au début de 1947. Il assura à Trevor-Roper une place parmi les intellectuels et commentateurs qui dominèrent le discours public dans le quart de siècle qui suivit la guerre ». Son œuvre couvre un champ impressionnant de périodes et de problèmes, dont il a souvent profondément renouvelé l’étude. Elle comprend des écrits polémiques dans lesquels la vivacité de sa plume sarcastique fait merveille. Il était un épistolier prolifique et de grand talent. L’extraordinaire récit qu’il fait de l’élection du Premier ministre Harold Macmillan à la chancellerie d’Oxford donne un aperçu édifiant des intrigues qui faisaient l’ordinaire de la vie universitaire et de ses propres qualités manœuvrières dans ce domaine.
Sous des dehors affables, Hugh Trevor-Roper demeurait le plus souvent « opaque, impersonnel, réticent ». Il affichait une attitude « sceptique, dépréciative, dédaigneuse ». Convaincu d’être plongé dans un monde hostile, doutant qu’on puisse l’aimer, il n’accordait que parcimonieusement sa confiance. Richard Davenport-Hines attribue ce trait au traumatisme d’une enfance sans affection auprès de parents au comportement distant et glacial.
Il semble que peu de dons aient eu une vie personnelle épanouie et heureuse. J. C. Masterman, un autre historien de Christ Church qui a également travaillé pour le SIS pendant la guerre, « considérait vraisemblablement les échanges de fluides corporels comme une menace pour le contrôle de soi-même » suggère Davenport-Hines. Dans l’univers strictement masculin des colleges, les relations homosexuelles restaient souvent platoniques.
Les différents colleges d’Oxford ne commencèrent pas tous en même temps à admettre des jeunes filles en premier cycle. À Christ Church, ce fut en 1980. La première femme chargée d’enseignement y avait été nommée en 1978, la première student un an plus tard. Durant des siècles, la culture étudiante d’Oxford est restée bâtie sur la conversation masculine : « La conversation était le moyen par lequel les amis masculins échangeaient et altéraient leurs opinions […], donnaient forme aux ambitions tactiques de leur carrière, stimulaient leur curiosité intellectuelle, satisfaisaient leurs besoins émotionnels. » Quant aux dons de Christ Church, « [ils] dînaient généralement ensemble dans le hall, puis se retiraient dans la salle commune faiblement éclairée, dont les murs lambrissés étaient ornés de tableaux de Cuyp, Frans Hals et Gainsborough. Là, s’ils n’étaient pas trop nombreux, ils s’asseyaient à une même table […] et se livraient à des démonstrations d’esprit, d’érudition cérémonieuse et de répliques badines. » La médisance n’était pas absente. « Les dons passent trop de temps à critiquer le travail des autres », déclarait J. C. Masterman. Dans une lettre à Trevor-Roper, Robert Blake, le huitième historien du livre, auteur d’une biographie de Disraeli, écrit sarcastiquement : « Qui allons-nous démolir à présent ? »
La vie dans les colleges comportait des aspects peu reluisants, dépeints dans les romans de l’époque comme Retour à Brideshead d’Evelyn Waugh : les rivalités féroces, la misère affective, la veulerie, l’arrogance et les manières brutales et cruelles de jeunes privilégiés. Cela n’a pas empêché beaucoup d’anciens étudiants d’Oxford d’exprimer une forte nostalgie pour les années qu’ils y ont passé, d’évoquer en termes émus la majesté des bâtiments, la beauté des cloîtres, le charme des pelouses et des bassins, la poésie du son des cloches, la joyeuse liberté des manières, l’excitation intellectuelle des longues soirées de discussion. Cette nostalgie émane du livre de Richard Davenport-Hines, d’autant plus puissante que son objet est un Oxford qui a en partie disparu.
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TRUMPERIES – Le 21 octobre 2025, l’ancien président américain Donald Trump a poursuivi en justice quatre journalistes du The New York Times, le journal lui-même et l’éditeur Penguin Random House, estimant qu’un livre (« Lucky Loser ») et des articles le diffamaient. Sa plainte initiale, réclamant 15 milliards de dollars, avait été rejetée pour vice de forme : il revient cependant avec une version amendée conforme aux exigences judiciaires.
LIBERTÉ – Depuis dix ans, l’éditeur sino-suédois Gui Minhai demeure dans l’ombre : enlevé en Thaïlande en 2015 puis détenu en Chine, il incarne le basculement de la liberté éditoriale face à la censure d’État. Son arrestation illustre l’emprise croissante sur les acteurs du livre dans l’espace sinophone, au-delà des frontières.
DESESPERIANT – Un manuel – apparemment rédigé entièrement par une intelligence artificielle – consacré à l’élevage de poules a dû être retiré d’une bibliothèque du Michigan : bourré de conseils absurdes (notamment nourrir les volailles avec des bonbons), il illustre les dérives possibles de l’édition automatisée.
NO FUTURE ? – À 78 ans, le romancier Stephen King, dont la carrière s’étend sur plus de soixante romans et des dizaines de millions d’exemplaires vendus, évoque pour la première fois la fragilité de son avenir d’écrivain : « À mon âge, on n’est plus sous garantie. On ne peut rien tenir pour acquis. » Fier de continuer deux projets — un nouvel opus de la saga The Talisman et une enquête de son héroïne récurrente Holly Gibney — il affirme qu’il n’ira « pas jusqu’à prendre sa retraite demain », tout en souhaitant « encore surprendre les gens » plutôt que « radoter ».
LIBRAIRIE – Le géant Amazon défie la loi Lang : il propose désormais une remise de 5 % sur les livres retirés en point-relais, une stratégie jugée par les libraires comme un affront à l’esprit de la loi de 1981, qui protège le prix unique du livre pour garantir la diversité du réseau de librairies.
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Lorsque le cœur s’arrête, le cerveau n’est plus alimenté en oxygène et cesse de fonctionner en quelques minutes. Inventée au milieu du XXe siècle, la réanimation cardiopulmonaire (RCP), si elle est pratiquée à temps, permet de restaurer tout ou partie des fonctions cérébrales. Les Anglo-Saxons parlent de « ressuscitation ». En milieu hospitalier, les techniques de « ressuscitation » se sont beaucoup perfectionnées, si bien qu’un nombre croissant de malades ainsi « ressuscités » peuvent raconter ce qu’ils ont vécu, ou ce qu’ils croient avoir vécu. Ce sont les « expériences de mort imminente ». Beaucoup disent s’être senti flotter au-dessus de leur corps, d’autres passer dans un tunnel, d’autres encore disent avoir revécu en un éclair quantité d’épisodes de leur vie, souvent sous un angle moral (je ne me suis pas bien comporté). Le phénomène fait l’objet de recherches plus ou moins actives depuis la publication en 1975 du livre du philosophe Raymond Moody La Vie après la vie (disponible en poche).
Professeur associé de médecine à l’université de New York et auteur de livres à succès sur ce thème (dont un traduit en français), Sam Parnia propose une synthèse des derniers travaux sur les expériences de mort imminente, travaux dont il est souvent le principal coordinateur. Nous avons tort de penser la vie et la mort en termes binaires, soutient-il. La RCP révèle l’existence d’une « zone grise », qui témoigne du fait que le corps et l’âme mènent en réalité deux vies séparées, comme la main et le gant, dit-il.
En rendant compte avec un humour feutré du dernier livre de Parnia dans la New York Review of Books, son collègue Nitin K. Ahuja, professeur associé de médecine à l’université de Pennsylvanie, émet quelques doutes sur la valeur de certains de ces travaux et plus encore sur le parti pris dualiste de l’auteur, discrètement mais clairement persuadé que notre âme survit après la mort. En même temps, il reconnaît l’intérêt, pour la science, d’ouvrir les fenêtres sur des domaines de recherche aux frontières du démontrable.
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Sommes-nous maîtres de nos vies, de nos pensées même ? Politologue et essayiste vivant en Suède, l’Espagnol Víctor Lapuente s’aventure dans les terres de la fiction en tissant un envoûtant thriller philosophique. Il s’ouvre sur une scène glaçante : un corps inerte, prisonnier de lui-même, dans une chambre d’hôpital. Dès lors, le récit se déploie en trois temps – l’Aragon rural des années 1990, l’Europe tourmentée d’aujourd’hui et une Suède futuriste dystopique.
En 1996, Martín, Míriam et Pablo, trois adolescents d’un village aragonais situé près du désert de Monegros, obsédés par le Graal, explorent des ruines templières. En 2025, Martín se réveille d’un coma à Göteborg, où il mène des recherches sur la cyberdémocratie en se souvenant d’une femme d’affaires aussi fascinante que dangereuse. En 2086, la « République d’Occident » vit sous l’égide de FRIDA, une intelligence artificielle qui garantit la liberté absolue de chacun. Mais dans une bibliothèque interdite, Anna découvre un secret qui pourrait faire s’écrouler ce monde parfait.
Les voix et les époques s’entrelacent dans un rythme cinématographique, écrit Rubén Amón sur le portail espagnol El Confidencial. « Chaque scène se clôture par une image frappante – un parapluie noir, une sculpture métallique, une porte hexagonale – qui s’imprime dans l’esprit comme un plan-séquence. On trouve là des échos d’Orwell et de Houellebecq, mais aussi un attachement méditerranéen pour les détails sensoriels, pour l’odeur des bananes de Barcelone, pour la poussière sèche des Monegros, pour l'humidité insidieuse de Göteborg. »« Mon livre est une immersion dans l’immanence : le contraire de la transcendance, explique Víctor Lapuente sur la radio espagnole Cadena SER. « La transcendance est tout ce que nous faisons qui va au-delà de nous-mêmes ; l’immanence est le problème que nous avons dans notre monde actuel, où nous sommes trop centrés sur nous-mêmes. »
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Les tenants de l’écriture inclusive ont inventé divers pronoms pour respecter l’impératif de neutralité. L’un des plus usités (paraît-il) est « iel », qui remplace « il » ou « elle ». Aux États-Unis le fait que « you » désigne aussi bien le singulier que le pluriel embarrasse certains, dans le sud du pays, qui disent « youse » pour signifier le pluriel. On trouve aussi « y’all ». En France le maniement du « tu » et du « vous » est socialement délicat. Le linguiste américain John McWhorter, auteur par ailleurs d’un brillant pamphlet contre le wokisme, propose d’approfondir le sujet en retraçant l’histoire des pronoms dans la langue anglaise. Il est moins anti-woke qu’on pourrait le croire, car il admet sa préférence pour l’emploi de « they » au lieu de « il » ou « elle », afin de respecter la neutralité du genre. Et moins à cheval sur le parler « standard » qu’on aurait pu s’y attendre, écrit N. J. Enfield dans le Times Literary Supplement, car il admet l’emploi de « me » (« moi ») comme sujet (Catherine et moi sommes allés au cinéma). Mais pourrait-on mettre de l’ordre dans cette cacophonie ? À quoi pourrait ressembler un système parfait pour les pronoms ? se demande N. J. Enfield, un éminent linguiste australien. On compte environ 7 000 langues dans le monde… Dans certaines langues, « il y a des douzaines de façons de traduire “you” », en fonction du statut social de la personne à laquelle on s’adresse. En langue dalabon (Australie du Nord), le « vous », dans une phrase aussi simple que « Où allez-vous ? », se dit différemment selon le degré de parenté des deux personnes à qui on s’adresse. À chaque langue sa solution ! Le plus efficace ? Peut-être se passer le plus souvent possible de pronoms, soulignent des lecteurs du TLS. Comme en thaï ou en italien, langues où l’on évacue le pronom dans la phrase « Où allez-vous ? » ou « Où vas-tu ? ».
[post_title] => Les pronoms sont-ils bien nécessaires ?
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Pauvre démocratie, à présent malmenée par les populismes de tout poil à travers la planète et jusque dans son présumé Saint-Siège, Washington. La formidable dystopie de Sinclair Lewis, Impossible ici, sur la prise de pouvoir aux États-Unis en 1936 d’un proto-Trump inapte et dictatorial, est en train de tourner à la prophétie, au grand dam des intellectuels « libéraux » (= de gauche) des côtes est et ouest qui se consument à expliquer l’inexplicable… William Galston, chercheur à la fameuse Brookings Institution, va quant à lui droit au but : « C’est inhérent à la nature humaine […]. Quand les individus sont en proie aux “passions négatives” – la colère, le ressentiment, la peur – […] et qu’ils se sentent faibles individuellement », ils tombent volontiers sous la coupe de démagogues « habiles à transformer une constellation de gens déconnectés en une communauté dotée d’un pouvoir collectif dirigé contre les ennemis qu’on leur désigne ». Les Pères fondateurs de la démocratie américaine ne s’y étaient pas trompés : « Nous ne sommes pas meilleurs que les autres » écrivait Alexander Hamilton, « la vertu [démocratique] ne nous est pas naturelle », et les affamés de pouvoir « qui commencent par la démagogie pour finir par la tyrannie » sont en embuscade. Notons qu’un autre intellectuel libéral américain, le psychiatre James Kimmel, met en exergue parmi les passions négatives le désir de revanche, quelque chose d’addictif et d’ultra puissant politiquement auquel l’actuel président américain semble particulièrement soumis (les blagueurs américains le disent atteint d’« Irish Alzheimer » – l’oubli de tout sauf de ses rancunes !).
Pour le politologue Francis Fukuyama, l’explication par la nature humaine est un peu courte. Après avoir fait sensation en proclamant à la chute de l’URSS la « fin de l’histoire » avec la généralisation de la démocratie libérale et de l’économie de marché, il a fait machine arrière sous la pression des réalités et s’interroge aujourd’hui sur les causes de la récente montée du populisme, notamment en Amérique, écrin supposé de la démocratie. Il identifie neuf causes, dont aucune n’est vraiment nécessaire et suffisante – sauf la neuvième. Ainsi l’inégalité économique (1), fruit de la globalisation et du néolibéralisme, est une cause probable, mais pas déterminante : la situation actuelle n’est pas tragique, on a connu bien pire (1929 !). Le racisme et le fanatisme (2) pèsent certainement lourd, mais une part significative des minorités américaines aussi n’a-t-elle pas voté Trump ? L’accentuation du fractionnement social (3), avec un creusement de la dichotomie Démocrates/Républicains, est un phénomène indéniable – mais il s’agit plutôt d’un effet que d’une cause de l’évolution sociologique. L’immense « talent démagogique de Trump est lui incontestable » (4), dit encore Fukuyama, mais cela ne suffit pas à expliquer le basculement de plus d’une moitié du pays dans l’idéologie MAGA. Le sentiment que les partis au gouvernement, Démocrates compris, ne sont pas à la hauteur des enjeux socio-économiques (5) n’est pas, lui non plus, un phénomène nouveau, mais existait déjà bien avant Trump. Et oui, la gauche démocratique a perdu la faveur de beaucoup d’Américains en raison de ses positions culturelles, wokisme, etc. (6) et des problèmes de leadership (7) ; mais ces causes-là ont elles aussi des racines beaucoup plus profondes et lointaines. Enfin, si William Galston a raison d’incriminer la nature humaine (8), il semble ignorer que depuis quelques décennies on constate une baisse tendancielle de la violence (cf. Steven Pinker). La seule cause, donc, « qui puisse réellement expliquer les menaces sur la démocratie libérale à un moment de l’Histoire où elle n’a jamais été si prometteuse – notamment sur le plan socio-économique aux US et en Europe – c’est la montée en puissance de l’Internet (9). Aujourd’hui, « le populisme marche main dans la main avec le conspirationnisme et le sentiment que nous sommes manipulés par des élites douteuses ». Or en prenant la place des intermédiaires traditionnels, de la presse sous toutes ses formes à l’édition, en permettant à tout un chacun d’auto-diffuser ses lubies online et en pulvérisant tous les filtres, Internet a précipité la perte de confiance dans les institutions quelles qu’elles soient. La propagation planétaire et instantanée d’absurdités ou de contrevérités « est encouragée par les opérateurs et un écosystème qui favorise les contenus sensationnalistes et destructifs » dont les internautes se repaissent. L’utilisation d’algorithmes pour capter leur attention et toute « la dynamique interne de la communication sur Internet » stimulent manifestement les théories extrémistes – par exemple le mouvement antivax. Bref, pour Fukuyama, aucun doute : « Il n’y a que l’explosion d’Internet dans les deux dernières décennies qui rende compte du timing de la montée du populisme et surtout de son étrange caractère conspirationnel ». Seule compensation : les tyrans populistes ont la fâcheuse habitude, au premier problème avec leurs sujets, de commencer par mettre un couvercle sur l’Internet local.
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De la fin du XIXe siècle au début des années 1930, deux villes au cœur de l’Europe furent à la pointe de la modernité : à Vienne et à Berlin, la physique nouvelle, la logique mathématique, la psychanalyse, l’art nouveau puis l’art déco, l’école du Bauhaus en architecture, l’expressionisme en peinture et au cinéma, la musique post-wagnérienne, puis sérielle, fleurirent, tandis qu’apparaissaient des formes inédites et inventives de théâtre, de littérature, de spectacle, de journalisme critique et de satire politique. Cette effervescence intellectuelle et artistique et l’étonnante concentration de talents dans les deux capitales n’ont cessé de fasciner et sont célébrées dans de nombreux livres. Aux classiques Vienne fin de siècle de Carl E. Schorske et L’Esprit Viennois de William M. Johnston est venu récemment s’ajouter Vienna. How the City of Ideas Created the Modern World, de Richard Cockett. Berlin n’est pas en reste avec, notamment, le remarquable Before the Deluge: A Portrait of Berlin in the 1920’s d’Otto Friedrich.
Dans l’ouvrage qu’il vient de publier, Jens Wietschorke a choisi de traiter simultanément des deux villes, dans une perspective originale. Loin d’être une simple histoire parallèle de Vienne et de Berlin à cette époque, le livre se présente comme l’étude de leurs relations compliquées : le mélange d’attraction et de répulsion qu’elles exerçaient l’une sur l’autre, le système qu’elles formaient ensemble, décrit comme une sorte de champ magnétique à deux pôles. Les deux métropoles n’ont cessé d’être comparées l’une à l’autre et se définissaient en opposition mutuelle. Dans son livre Wien-Berlin. Ein Vergleich (« Vienne-Berlin. Une comparaison »), le journaliste Alfred H. Fried, un des nombreux Viennois qui ont vécu à Berlin, le déclarait sans ambages : Vienne et Berlin sont « fondamentalement différentes », elles sont totalement étrangères l’une à l’autre, entre elles il y a « des mondes d’écart ».
Dans l’esprit général, résume Wietschorke, « la répartition des rôles était claire […], Berlin symbolisait le progrès effréné, les possibilités illimitées, la technologie, la vitesse […]. Vienne, quant à elle, jouait le rôle d’une capitale établie de longue date, où l’on voyait les choses avec calme et distance. […] Vienne, ville de paysages et d’histoire, contrastait avec Berlin, ville sans paysages et sans histoire. » Face à Berlin agitée, protestante, industrieuse et dévorée par les affaires, Vienne la catholique était perçue comme la ville des traditions artistiques et musicales et des plaisirs civilisés. Dans l’imagerie courante, à Vienne le passé était toujours présent, à Berlin, c’est le présent qui dominait : quand le Viennois se promenait et flânait, le Berlinois, lui, n’arrêtait pas de courir.
Cette image des deux villes, souligne Wietschorke, était largement le produit de clichés simplificateurs. Mais parce qu’elle correspondait à la manière dont les habitants des deux villes se représentaient celles-ci, elle exerçait dans la réalité des effets tangibles. Elle n’était pas non plus dépourvue de fondements objectifs, ancrés dans l’histoire et la géographie. Capitale en plein essor de l’empire prussien, puis de la République de Weimar, Berlin se développait à une allure soutenue dans toutes les directions, dans un environnement local qui ne contraignait que peu l’expansion urbaine. L’électrification massive, un réseau de métro étendu, de grands bâtiments publics et privés à l’architecture audacieuse, un trafic intense (en 1914, 44 % des rues étaient asphaltées) faisaient d’elle le prototype de la ville de l’avenir évoqué en 1927 dans le film documentaire Berlin: Die Sinfonie der Großstadt et illustré la même année, dans un style fantasmatique, par Fritz Lang dans son célèbre film Metropolis. Capitale d’un empire finissant au crépuscule de sa vie, amputé de sa partie hongroise à l’issue de la Première Guerre mondiale, Vienne, produit naturel de son environnement géographique, baignée par le Danube bien plus ostensiblement que Berlin par la Spree, demeurait une ville compacte à l’architecture monumentale ou bourgeoise classique, vivant à un rythme paisible.
Deux grands romans, relève Wietschorke, reflètent fidèlement l’esprit des deux villes. Bien que le modèle du principal personnage, Paul Arnheim, fût une figure berlinoise fameuse, l’industriel, écrivain et politicien Walther Rathenau, L’Homme sans qualités, de Robert Musil, peut être considéré comme le roman de Vienne par excellence. Berlin Alexanderplatz, par contraste, d’Alfred Döblin, dont l’histoire se déroule dans la pègre berlinoise, met en scène « le changement constant, la turbulence d’événements imprévus » caractéristiques de la ville. Celle-ci présentait incontestablement certaines spécificités. On ne trouvait rien à Vienne d’équivalent à l’intense vie nocturne de Berlin, caractérisée, à tout le moins dans certains quartiers, par une grande liberté de mœurs, des spectacles de cabaret cultivant la provocation et manifestant une volonté de transgression, un milieu homosexuel et lesbien très actif qui attirait des personnes de toute l’Europe (Christopher Isherwood et W. H. Auden en furent des figures notables), l’usage ouvert de nombreuses drogues et le travestissement.
Dans l’ensemble, cependant, il serait erroné d’identifier chacune des deux villes à un type particulier d’activités ou de créativité. Albert Einstein séjourna un temps à l’université de Berlin, mais c’est dans la capitale autrichienne que le « Cercle de Vienne » réunissait des logiciens, philosophes et mathématiciens comme Moritz Schlick, Rudolf Carnap et Otto Neurath. Avant d’être promu par Walter Gropius et Ludwig Mies van der Rohe au Bauhaus, le dépouillement en architecture avait été pratiqué par le Viennois Adolf Loos. En peinture, Berlin avait Georg Grosz et le mouvement dada, mais Vienne Gustav Klimt, Egon Schiele et Oskar Kokoschka. La critique sociale et la satire politique s’exprimaient sur les scènes des cabarets berlinois, mais tout autant dans la presse viennoise sous la plume impitoyable de Karl Kraus. La psychanalyse fut fondée par Sigmund Freud à Vienne, mais ses élèves Karl Abraham, Otto Fenichel, Theodor Reik et Melanie Klein travaillèrent à Berlin.
Entre les deux villes, la circulation était constante, surtout dans le sens Vienne-Berlin. Beaucoup d’idées et de talents naissaient à Vienne, mais c’est à Berlin qu’ils s’épanouissaient. Les écrivains autrichiens Stefan Zweig et Joseph Roth séjournèrent tous deux un certain temps à Berlin, ainsi que le Viennois d’adoption Elias Canetti. (Dégoûté par le comportement grossier et incontrôlé de Georg Grosz au cours d’une fête, il regagna rapidement Vienne.) La romancière Vicki Baum, connue pour sa pratique de la boxe et pour avoir incarné le modèle de la « nouvelle femme », s’installa dans la capitale allemande, tout comme le musicien Arnold Schoenberg. Après avoir travaillé pour la presse viennoise, le futur cinéaste Billy Wilder fut journaliste à Berlin, avant d’y entamer une carrière de scénariste.
C’est dans les arts de la scène que les liens entre les deux capitales furent les plus intenses et continus. Un des metteurs en scène de théâtre les plus réputés de Berlin était le Viennois Max Reinhardt. En 1905, il prit la direction du Deutsches Theater de la Schumannstrasse. « Par la suite, observe Jens Wietschorke, le théâtre devint une véritable ambassade artistique de Vienne à Berlin. Son frère, Edmund, assuma la direction administrative de toutes ses activités théâtrales et dirigea l’entreprise. Son régisseur et directeur technique, Franz Dworsky, était originaire de Vienne, tout comme le dramaturge Arthur Kahane, le metteur en scène et professeur d’art dramatique Berthold Held et son futur secrétaire Gusti Adler. » Les auteurs viennois, notamment Arthur Schnitzler et Hugo von Hofmannsthal, figuraient parmi les plus joués du répertoire, et la plupart des membres de la troupe étaient viennois. Les pièces berlinoises, par contre, ne suscitèrent jamais beaucoup d’enthousiasme dans le public viennois. C’est notamment le cas des pièces politiques de Bertolt Brecht. La réussite de Bertolt Brecht dans le Berlin des années 1920 doit par contre beaucoup à trois Viennois : la chanteuse Lotte Lenya, le compositeur Hanns Eisler, qui mit en musique beaucoup de ses textes, et l’actrice Helene Weigel, qui devint son épouse et sa plus proche collaboratrice. Dans le domaine de l’opéra et de l’opérette, une figure centrale est celle du Viennois Ralph Benatzky, surnommé le « roi de l’opérette ». La plupart des compositeurs qui s’illustrèrent à Berlin durant l’âge d’or de ce genre, rappelle Wietschorke, avaient fait leurs débuts à Vienne.
Avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933 et l’instauration du régime nazi, le rideau tomba brutalement sur l’âge d’or de Berlin et de Vienne. Une grande partie des savants, intellectuels, écrivains, journalistes, musiciens et artistes qui avaient brillé dans les deux villes durant les trente premières années du XXe siècle étaient juifs. Beaucoup d’entre eux, les Allemands d’abord, les Autrichiens ensuite, choisirent l’exil, parfois ailleurs en Europe, fréquemment aux États-Unis, qu’ils gagnèrent souvent en passant par la France, puis le Portugal. Ils continuèrent à y exercer leur talent avec des fortunes variées, n’y rencontrant quelquefois que partiellement le succès qu’ils avaient connu en Europe, parvenant à y poursuivre leurs activités, comme un certain nombre de scientifiques, ou se réinventant dans leur pays d’accueil. Parmi les artistes, beaucoup se retrouvèrent à Broadway ou à Hollywood. Souvent, ils avaient passé leur vie entre Vienne et Berlin, à l’instar de Billy Wilder, Max Reinhardt, du compositeur Erich Wolfgang Korngold ou du chef d’orchestre Bruno Walter : « Désormais en exil, le système culturel viennois-berlinois […] se reconstituait. Ceux qui étaient installés depuis plus longtemps jouaient souvent un rôle clé – en l’occurrence les Berlinois, émigrés au début des années 1930, qui disposaient ainsi de quelques années d’expérience d’avance sur les Viennois. Il s’agissait souvent de Viennois de souche qui avaient émigré à partir de Berlin. » À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les conditions qui avaient assuré le rayonnement de Vienne et Berlin et fourni le cadre de leurs relations faites de rivalité et de liens étroits disparurent complètement. Les deux villes étaient en grande partie détruites et divisées en secteurs sous le contrôle des troupes alliées. Vienne retrouva son intégrité, mais Berlin resta divisée en deux jusqu’en 1989. Les deux capitales étaient lancées pour la seconde partie du XXe siècle sur des trajectoires ordinaires très différentes de celles qu’elles avaient suivies de concert à son début, dont le souvenir brille encore aujourd’hui.
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