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Dei non hominum est episcopos iudicare (« C’est à Dieu, et non aux hommes, de juger les évêques »), affirme une inscription sur une fresque de Raphaël au Vatican. Le journaliste espagnol Julio Núñez Montaña pense différemment. Il relate ici son enquête sur le cas d’Alfonso Pedrajas, surnommé « Padre Pica », un jésuite espagnol qui a abusé sexuellement de près d’une centaine d’enfants dans un internat de Bolivie. Ce dont attestent ses Mémoires retrouvés après sa mort en 2009 par son neveu dans un grenier à Madrid. Ils confirment ses crimes et surtout révèlent la complicité de la hiérarchie ecclésiastique pour les étouffer.
Après avoir analysé de près les quelque 300 pages de ce document exceptionnel, Núñez Montaña a rencontré certaines des victimes et des proches du prêtre, qui en 2000 avait avoué son homosexualité et présenté publiquement son compagnon. Núñez Montaña retrace dans son livre le parcours du « Padre Pica », depuis le recrutement d’enfants défavorisés mais brillants à travers toute la Bolivie jusqu’à la création d’un système d’abus systématiques dans l’internat Juan XXIII, à Cochabamba, un établissement où les élèves étudiaient pendant la journée et l’après-midi travaillaient dans le potager ou fabriquaient du pain.
Deux ans avant la sortie de son livre, la publication des résultats de son travail d’investigation dans le journal El País a provoqué un séisme en Bolivie. Le président Luis Arce a réagi publiquement et une enquête judiciaire a été ouverte contre la Compagnie de Jésus. Núñez Montaña craint que la structure labyrinthique et complexe de son livre nuise à la clarté du message : « Mon plan consistait à tout raconter en même temps, à travers une poignée d’histoires liées au journal d’Alfonso Pedrajas et à mon voyage en Bolivie, entremêlant chaque ligne temporelle et géographique afin que le lecteur suive le même chemin que moi », confie-t-il au portail Zenda. En pas moins de 85 chapitres, il espère éclairer l’un des scandales les plus sombres de l’Église catholique en offrant une plongée glaçante dans les rouages d’un système qui a protégé un prédateur pendant des décennies.
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Picasso, alias le Minotaure, est mal vu des féministes, c’est le moins qu’on puisse dire. À en croire des parutions récentes, c’était un prédateur sexuel, misogyne, ultra possessif, dominateur et toxique, etc. La réalité est bien sûr plus complexe. Picasso est en effet resté longuement et profondément attaché à six femmes, vivant maritalement avec elles (4) voire les épousant (2). En très gros, pour une vie amoureuse s’étalant sur 70 ans, avec un démarrage précoce dans les bordels espagnols, il aura eu à peu près une « cohabitante » par décennie – une femme « dont la vie était étroitement entremêlée à la sienne », comme le précise Sue Roe qui consacre une mini-biographie à chacune des six, qui se sont succédées dans un ordre presque parfait, du moins en apparence : Fernande Olivier (de 1904 à 1912), Olga Khokhlova (de 1917 à 1935), Marie-Thérèse Walter (de 1927 à 1937), Dora Maar (de 1937 à 1943), Françoise Gilot (de 1943 à 1953) et Jacqueline Roque (de 1953 à 1973). Un calendrier toutefois problématique car Picasso superposait volontiers ses amours, une relation en bout de course chevauchant celle en ébauche, comme un trapéziste qui ne lâcherait jamais un trapèze avant d’avoir l’autre fermement en main. Dans les années 1930, il était ainsi (encore) marié à Olga, cohabitait dans un château avec Marie-Thérèse et leur fille, et vivait une grande histoire avec Dora ! La N° 1, Fernande, était un modèle (et souvent plus qu’un modèle). Elle vécut avec Picasso des années de bohème joyeuse mais impécunieuse au Bateau-Lavoir, mais ne l’accompagna pas dans son embourgeoisement, appartement à Clichy, bonne, etc. Elle dut céder la place, non sans batailles, à la N° 2, Olga Khokhlova, une danseuse des Ballets russes de Diaghilev rencontrée alors que le peintre travaillait, sur les instances de Cocteau, aux décors du ballet Parade. Dans le sillage d’Olga, Picasso prit une place de choix dans la société parisienne, et grâce au succès croissant de sa peinture il s’embourgeoisa encore d’un grand cran. Il épousa Olga, eut un fils (Paul), un château, du personnel de maison mais divorça (acrimonieusement) en 1935 quand l’épouse légitime découvrit que son mari entretenait une liaison très sérieuse avec Marie-Thérèse Walter, déjà enceinte. Marie-Thérèse avait 17 ans (Picasso 45), et elle vivrait dans la discrétion une intense passion qui culmina avec la naissance de leur fille Maya. Mais Picasso débuta (en 1936) une relation simultanée avec une photographe proche des surréalistes et très lancée, Dora Maar, qu’Éluard lui avait présentée. Juste avant la guerre, il installa ses deux couples de part et d’autre de la Seine tandis qu’il faisait le va-et-vient. Mais les deux femmes finirent par en venir aux mains devant un Picasso impassible, voire secrètement réjoui selon ses nombreux critiques. Exit Marie-Thérèse (plus ou moins), qui vécut mal son après-Picasso et se suicidera en 1977. Dora prit le relais, mais en 1943 Picasso dragua sous ses yeux dans un café une autre jolie jeune femme, Françoise Gilot – la prochaine dominante. Peu à peu Dora sombra dans la dépression, puis le travail intensif et solitaire. Elle mourut en 1997, toujours au travail. Françoise (elle : 21 ans, lui : 61) était une grande bourgeoise de Neuilly, une artiste accomplie, prolifique et bientôt reconnue, mais très indépendante. Bien qu’ils aient travaillé ensemble assidûment, se soient fait un beau serment d’amour dans une église déserte, aient eu deux enfants (Claude et Paloma), la jeune femme se sentait oppressée par le pesant passé du peintre, que celui-ci avait commencé à revisiter obsessionnellement tandis que ses ex se rappelaient constamment à son souvenir. Olga réapparut par exemple sur la Côte d’Azur pour harceler et même blesser sa nouvelle rivale, qui la rossa. En 1954, Françoise prit le large – la seule du lot à avoir osé ce geste, qui scandalisa l’intéressé (« Aucune femme ne quitte un homme comme moi ! »). Mais la jeune Jacqueline Roque, qui travaillait dans le voisinage pour le potier du peintre, était déjà dans le pipeline. Elle avait 26 ans, Picasso 72. Ce serait la compagne dévouée, adorée et même (tardivement) épousée de la vieillesse de Picasso. Elle aussi se suicidera, victime collatérale du bazar successoral qu’il laissa à sa mort en 1973.
Toutes ces femmes-là, qui venaient de tous les milieux, avaient en commun d’être jeunes, très jolies, très sensuelles, colossalement amoureuses, intelligentes et portées sur l’art, Marie-Thérèse exceptée. Elles étaient aussi – comme beaucoup d’autres – fascinées par le charisme de Picasso, son attraction sexuelle, sa puissance créatrice. Et chacune occupa un créneau spécifique dans la carrière du peintre, jouissant du style de vie allant avec la croissance exponentielle de son succès et de sa richesse. Après une époque de galère pénible correspondant à la quasi tragique « période bleue », Picasso entama dans sa joyeuse, fantasque et créative époque montmartroise avec Fernande sa « période rose » et son évolution cubiste. Olga – source d’une relation plus difficile au dénouement complexe – détermina ensuite une nouvelle période, plus grave : style néoclassique et beaucoup de portraits de femmes au visage hostile voire terrifiant. Avec l’ultra sensuelle Marie-Thérèse, ce fut sans surprise l’érotisme qui envahit les toiles du maître. L’influence de la photographe intellectuelle et engagée, Dora, culmina avec Guernica, œuvre en noir et blanc comme une photo. Françoise marqua un retour aux toiles joyeuses et lumineuses. Le cycle se clôtura sur Jacqueline, qui réjouit et protégea le dernier âge du peintre et lui permit d’explorer dans le calme encore d’ultimes potentialités picturales. Ces six femmes « furent comme les rayons d’une roue dont il était le moyeu », écrit Anne Matthews dans The American Scholar. Il collaborait même étroitement avec elles, les peignant avec insistance et se laissant peindre par elles (Françoise) ou photographier (Dora, mais aussi Françoise et Jacqueline). L’ogre adorait aussi les enfants, allant avec Fernande jusqu’à en adopter un (vite rendu à l’orphelinat). Oui, Picasso était ultra possessif et voulait toutes les maintenir sous sa coupe dans une relation étouffante – bouclant par exemple Fernande dans son studio quand il sortait et l’empêchant, contre subsides, de publier ses souvenirs. Mais même après rupture il conservait volontiers ses ex à l’arrière-plan et les protégeait financièrement. Et, oui, il aimait des personnes de plus en plus jeunes – mais Henri IV ne disait-il pas que ce qui importe c’est que la somme des deux âges reste constante ? Picasso n’était pas un amoureux exemplaire, c’est sûr, mais pas non plus un amant maléfique. Sa vision de l’amour était d’une complexité insondable, diverse dans ses facettes et étrangement structurée – exactement comme sa peinture.
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Shalom Sadik a beau être un Juif pratiquant, ce professeur de pensée juive à l’université Bar-Ilan n’est pas très orthodoxe, observe le New-Yorkais Allan Arkush dans la Jewish Review of Books. Il ne croit pas à l’existence d’un Dieu surnaturel capable d’écouter les prières des individus, de réaliser des miracles et de faire des prophéties. Il propose d’adhérer à un autre concept de Dieu, hérité du penseur médiéval Moïse Maïmonide, son mentor. Un Dieu plus à même de conforter l’observance d’un mode de vie traditionnel à l’époque moderne. Et capable d’attirer non seulement les dévots mais les Juifs séculiers libéraux. Il renvoie en effet ces deux communautés dos à dos. Les premiers (les ultraorthodoxes) adhèrent à des croyances déplorables, résume Arkush, tandis que les seconds mènent une vie déplorable. Le dogmatisme des premiers leur a fait abandonner toute pensée critique, tandis que les seconds, accrochés à une conception illusoire de la liberté héritée des Lumières, « nient les responsabilités réciproques qui existent au sein de la famille et de la société », écrit Sadik. Résultat : ils ont adopté « un mode de vie permissif », générant familles éclatées et pénurie d'enfants. Tandis que les Juifs religieux se marient tôt, ont beaucoup d’enfants qui font de même, et quand ils atteignent la soixantaine peinent à dénombrer leurs petits-enfants.
Le moyen de réconcilier ces deux extrêmes, d’en finir avec cette polarisation qui mine Israël ? C’est de pratiquer un sage retour aux enseignements de Maïmonide, explique-t-il dans ce livre en hébreu. Une « philosophie religieuse radicale » pouvant permettre, à la limite, d’observer la loi juive tout en professant un matérialisme décomplexé.
On s’en doute, Sadik s’attirait des verges pour se faire battre. Dans le Times of Israel, un quotidien multilingue pourtant réputé pour son centrisme, le rabbin Ysoscher Katz y voit une « pure hérésie ». Pour répondre à ses critiques, Sadik a haussé le ton. Interviewé par le journal sioniste Makor Rishon, il a lancé : « Même si nous ne sommes effectivement que des singes très intelligents, la Torah et les commandements nous permettent d’être des chiens heureux. Même si l’homme est une espèce d’animal, il est un animal social qui a besoin de liens familiaux stables, et ceci est impossible sans un système de lois religieuses. »
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Durant plus de deux siècles, une petite île artificielle située dans la baie de Nagasaki a servi de point de contact unique entre le Japon et l’Occident. Nommée Dejima, elle avait été initialement bâtie en 1634 pour accueillir les marchands portugais qui commerçaient avec ce pays depuis le milieu du XVIe siècle. Sa construction avait été ordonnée par le shogun (chef militaire de l’empereur) Tokugawa Iemitsu, troisième représentant de la dynastie des Tokugawa qui dirigea le Japon jusqu’à la fin du XIXe siècle. En les confinant en un lieu particulier, l’objectif était d’empêcher les Portugais de répandre le christianisme dans le pays. En 1639, à la suite de la révolte de la population d’une région christianisée, ils furent carrément chassés de l’archipel. Le gouvernement Tokugawa déplaça alors à Dejima les commerçants hollandais jusque-là cantonnés sur l’île d’Hirado, à 70 kilomètres au nord-ouest de Nagasaki. Ils y restèrent jusqu’en 1869, seuls Occidentaux autorisés à commercer avec le Japon à côté des Chinois et des Coréens jusqu’à l’ouverture du pays sous pression des États-Unis à la fin du XIXe siècle.
Les Hollandais étaient présents au Japon depuis le jour d’avril 1600 où un navire battant pavillon de leur pays s’était échoué sur les côtes de l’île de Kyushu. Comme les Anglais, et contrairement aux Portugais et aux Espagnols, ils se contentaient de commercer sans essayer d’évangéliser les populations avec lesquelles ils entraient en contact. Lorsque le gouvernement japonais, au départ tolérant envers les chrétiens, durcit sa politique à leur égard, ils furent donc perçus comme présentant moins de risques sur ce plan. À Dejima, toute pratique religieuse leur était cependant interdite, y compris l’usage de la Bible. La politique isolationniste de sakoku (« mer interdite ») mise en œuvre par les Tokugawa limitait au strict minimum les contacts entre le Japon et le reste du monde. Les Japonais ne pouvaient pas quitter le pays, ni les étrangers y circuler librement. Les Hollandais étaient donc confinés à l’intérieur du périmètre restreint de l’île. Bien que traités avec courtoisie, ils faisaient l’objet d’une surveillance étroite et continue.
Anne Sey raconte leur histoire. Née dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Est, fascinée par le Japon depuis l’adolescence, elle a étudié la langue et la culture japonaises à Berlin. Pour poursuive ses études à l’université de Nimègue, elle a appris le néerlandais. Installée aux Pays-Bas, elle écrit aujourd’hui dans cette langue. D’un périple au Japon, elle a ramené il y a cinq ans un recueil d’impressions de voyage. Pour reconstituer, dans ce second livre, la vie quotidienne des habitants de Dejima, elle s’est appuyée sur une masse considérable de documents : journaux, lettres, rapports, études, cartes, dessins. Un des fils conducteurs de son récit est la vie de Philipp Franz von Siebold, médecin et naturaliste allemand qui fut en poste dans l’île de 1823 à 1829. Expulsé du Japon pour avoir tenté de faire sortir en contrebande du pays des objets qu’il n’était pas autorisé à emporter, notamment des cartes, il y revint en 1859, l’interdiction de séjour qui le frappait ayant été levée.
L’île de Dejima avait une forme qui a souvent été comparée à celle d’un éventail, mais qu’on décrirait plus exactement comme celle d’un croissant dont les deux pointes auraient été sectionnées. La longueur de la courbe extérieure faisant face à la baie était de 233 mètres. Celle de l’arc intérieur, du côté de la ville, de 190 mètres. La largeur était de 70 mètres. L’île était reliée à la terre ferme par un pont en pierre de quelques mètres. Elle était entièrement entourée d’un mur en basalte et en grès de 560 mètres de long. Initialement, il ne s’agissait que d’une palissade en planches. Le mur était percé de deux portes, l’une du côté de la mer pour le déchargement des marchandises, l’autre du côté de la ville pour donner accès aux employés japonais travaillant sur l’île. Ils étaient très nombreux : différentes catégories de fonctionnaires, un commissaire aux comptes et un « commissaire aux livres », plusieurs dizaines d’interprètes, des agents de la police et de la police secrète.
L’île était placée sous l’autorité de deux hauts fonctionnaires appelés par les Hollandais « gouverneurs », basés l’un à Nagasaki, l’autre à Edo (aujourd’hui Tokyo) la capitale, où résidait le shogun. La population hollandaise n’excéda jamais 20 personnes et tomba même à certains moments à une demi-douzaine. Elle comprenait un chef de comptoir appelé « opperhoofd » (« tête suprême »), un responsable des achats, un ou deux médecins, un secrétaire, quelques fonctionnaires et soldats. L’opperhoofd était normalement nommé pour un an, mais certains restèrent en poste plusieurs années, parfois même très longtemps. Les Hollandais avaient à leur service un petit nombre d’esclaves, des jeunes hommes en provenance du Bengale, de Malaisie et d’Indonésie. Les noms de certains d’entre eux nous sont parvenus.
Chaque année dans les premiers temps, puis tous les quatre ans, le chef du comptoir, généralement accompagné par le médecin et le secrétaire, se rendait à Edo pour rencontrer le shogun, lui offrir des cadeaux et lui donner des nouvelles de ce qui se passait en Hollande et en Europe. Ces voyages étaient effectués sous haute surveillance, tout comme les excursions à Nagasaki auxquelles le personnel de haut rang de l’île était occasionnellement invité à participer. Les Hollandais étaient aussi associés à une fête shintoïste traditionnelle qui se déroulait dans la ville durant trois jours au mois d’octobre.
Les bâtiments construits partie en pierre à l’européenne, partie en bois à la japonaise, étaient principalement des entrepôts avec pour certains des logements particuliers à l’étage. L’extérieur appartenait aux Japonais, l’intérieur aux Hollandais. Le mobilier combinait tables, chaises et fauteuils européens, tatamis japonais et des meubles ou objets de décoration provenant de Chine ou d’Indonésie. L’alimentation conjuguait plats occidentaux et orientaux, préparés avec un égal savoir-faire par les cuisiniers locaux. Elle était cependant dans l’ensemble essentiellement européenne : de la viande sur pied arrivait de Batavia (aujourd’hui Jakarta) et des légumes d’Europe étaient cultivés sur place à partir de semences importées. Hollandais et Japonais partageaient le goût des alcools forts.
Le commerce entre la Hollande et le Japon fut longtemps aux mains de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). Lorsque celle-ci fit faillite, en 1795, le gouvernement prit le relais. Au départ, sept bateaux par an arrivaient à Dejima. Leur nombre ne cessa de décliner (cinq par an, puis deux, puis un seul) à mesure que les profits diminuaient en raison notamment de l’instauration de taxes. Les Hollandais importaient du Japon de la porcelaine, du camphre, de la laque, du riz, du cuivre (soumis à des quotas) ainsi que de l’or et de l’argent jusqu’à ce que leur exportation soit interdite. Ils vendaient aux Japonais de la soie, du coton et des substances médicales en provenance de l’Inde et de la Chine, des peaux de daim et des articles de verre ainsi que du sucre, tellement apprécié qu’il devint un moyen de paiement.
Parallèlement au commerce officiel, une forme de commerce privé appelé kambang se développa progressivement. Il permit aux employés de la VOC de s’enrichir personnellement en vendant aux savants et lettrés japonais avides de connaissances des livres et des instruments scientifiques. Durant la dernière partie de son histoire, à mesure que déclinait son importance commerciale, Dejima devint un foyer de cette discipline appelée par les Japonais rangaku (études hollandaises), l’étude du néerlandais et des connaissances scientifiques et médicales occidentales. À côté de Siebold, deux autres savants passés par Dejima jouèrent dans ce domaine un rôle important : l’Allemand Engelbert Kaempfer et le Suédois Carl Peter Thunberg. Les trois hommes soignèrent de hauts dignitaires japonais et contribuèrent à introduire la médecine européenne au Japon. En retour, on leur doit une grande quantité de connaissances sur la science, la culture et la civilisation japonaises, ainsi que la géographie et la flore du pays. C’est aussi le cas de deux opperhoofden : Isaac Titsingh et Hendrik Doeff. En poste à Dejima durant 18 ans, ce dernier est l’auteur d’un dictionnaire néerlandais-japonais qui fut largement utilisé durant les dernières décennies du shogunat Tokugawa.
En principe, seuls des adultes mâles étaient autorisés à séjourner à Dejima. Quelques femmes parvinrent tout de même à séjourner brièvement sur l’île avant d’être expulsées par le premier bateau. Une en 1641, trois en 1661, puis, plus tard, les deux plus célèbres : en 1817 Titia Bergsma, la femme de l’opperhoofd Jan Cock Blomhoff, et en 1829 Mimi de Villeneuve, épouse du dessinateur de Siebold, qui quitta l’île dans le même navire que le médecin lorsque celui-ci en fut chassé. Toutes deux furent dessinées par des artistes locaux.
Les enfants occidentaux n’étaient pas non plus les bienvenus. Il y en eut malgré tout quelques-uns, par exemple le petit garçon de Titia. Les femmes japonaises n’avaient pas accès à Dejima, à l’exception des prostituées, les yujos. Au début autorisées à n’y demeurer qu’une nuit, elles le furent bientôt à rester plusieurs jours. De nombreux enfants naquirent de leurs rapports avec les Hollandais. De 1800 à 1833, Anne Sey en compte plus d’une vingtaine. Au bout de quelques années, ils devaient quitter l’île pour vivre dans la famille de leur mère. Souvent, les relations avec les yujos acquéraient un caractère profond et durable. Lorsqu’ils devaient reprendre le bateau, les Hollandais s’arrangeaient pour assurer l’avenir matériel de leur concubine et de leurs enfants, notamment en faisant adopter ceux-ci et en rétribuant le père adoptif. Certains restaient en contact avec la mère. La fille japonaise de Siebold devint un médecin réputé.
La vie à Dejima, surtout lorsque les arrivées de bateaux commencèrent à se faire rares, n’était pas trépidante et pouvait même engendrer un certain ennui. Mais les habitants pouvaient profiter des délicatesses d’une civilisation raffinée et de la beauté d’un cadre enchanteur : il y avait des jardins et des arbres sur l’île, qui bénéficiait d’une vue magnifique sur la baie. Ces deux aspects sont évoqués en conjugaison dans la description que fait Anne Sey des saisons à Dejima, qui fait songer aux estampes d’Hokusai et d’Hiroshige ou à des pages de Yasunari Kawabata : « Les premières fleurs de prunier annoncent la fin de l’hiver […]. Le printemps commence par de courtes averses légères, harusame […]. Fin mars, début avril, le soleil prend de la force et la température monte lentement. À Dejima, on attend, comme dans tout le pays, les premières fleurs de cerisier, sakura. Dans les jardins, les premiers iris fleurissent. En été, les courants d’air du Pacifique apportent une chaleur humide. La longue saison des pluies prodigue l’eau indispensable aux rizières autour de Nagasaki. Les Japonais l’appellent “pluie de prunes”, tsuyu. Elle tombe début juin, lorsque les prunes mûrissent et que les hortensias sont à leur apogée. La pluie est “l’eau du ciel sacré”, tensui […]. Soudain, c’est l’été. Un soleil de plomb, une chaleur suffocante, un air lourd d’humidité […]. D’août à octobre, les typhons font rage à travers le pays […]. Les feuilles de l’érable japonais changent de couleur. Jaune, orange, rouge vif, l’automne arrive […]. Les journées restent chaudes, parfois caniculaires. Les typhons déversent d’épais voiles de pluie sur le pays. Soudain, les jours se rafraîchissent. Shigure, de brèves averses plus froides au-dessus de Dejima. Et le froid s’intensifie. Les premiers flocons de neige, annonciateurs de l’hiver […]. Yukigari, contempler la neige, dans les jardins, sur le pont de Nagasaki, sur les toits de la ville. »
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L’écrivain britannique Julian Barnes, sur le point de souffler ses 80 bougies, a révélé sa lutte contre une leucémie tout en présentant Départ(s), son dernier livre mêlant roman et réflexion personnelle. L’auteur y explore le temps qui passe, les souvenirs, l’amour et la séparation à travers un narrateur qui se penche sur une ancienne histoire d’amitié amoureuse. Cette œuvre marque la fin de sa carrière de romancier, pensée avec lucidité et simplicité.
À Chișinău, en Moldavie, la campagne solidaire « Biblioteca de sub brad », lancée en 2022, a pris de l’ampleur grâce à la mobilisation des pompiers transformés en collecteurs de livres. L’opération vise à soutenir l’éducation et l’accès à la lecture pour les enfants, en réunissant des milliers d’ouvrages depuis son lancement. Cette initiative culturelle et citoyenne renforce les liens entre services publics et communautés, tout en promouvant la lecture auprès des plus jeunes.
Lors de la foire du livre Più libri più liberi à Rome, des éditeurs ont protesté contre la participation d’une maison d’édition jugée liée à des idées d’extrême droite. Pour marquer leur désaccord, des stands ont été recouverts de draps, créant un « black-out » symbolique dans l’espace d’exposition. Ce geste collectif visait à souligner les tensions idéologiques au sein du monde du livre et à rappeler que l’édition reste un terrain de débats et de valeurs culturelles.
Au Royaume-Uni, bibliothèques universitaires et nationales ont lancé une initiative collective pour protéger les livres rares et imprimés. Le plan UK Print Book Collection vise à garantir qu’au moins sept exemplaires de chaque ouvrage scientifique soient conservés au sein d’un réseau d’institutions. Ce système partagé permet de limiter les retraits tout en optimisant le stockage, répondant à la pression croissante sur les espaces physiques des bibliothèques face à l’afflux de publications.
La Biblioteca Civica Carlo Bonetta, à Pavie, en Lombardie, fait face à une grave menace : l’humidité et les infiltrations endommagent ses collections. Fermée au public depuis plusieurs mois, l’établissement abrite près de 250 000 livres, dont beaucoup risquent d’être irrémédiablement détériorés. Cette situation met en lumière la fragilité des patrimoines culturels face aux problèmes structurels et climatiques, et l’urgence de mesures de conservation pour protéger ces trésors imprimés.
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En mai 1940, les Allemands avaient moins de soldats entraînés, moins d’armes à feu, moins de tanks et moins d’avions que les Français, écrit Nicholas Wright dans son livre sur le cerveau et la guerre. « Mais les professionnels de la Wehrmacht avaient réfléchi aux moyens de doper les facultés cérébrales pour exploiter l’effet de choc, la créativité, la ruse, la volonté et l’habileté », tandis que les Français, qui se reposaient sur leurs lauriers, ont vu leur volonté s’effondrer. Wright est un neuroscientifique britannique conseiller du Pentagone. Dans son livre il engage le lecteur dans une exploration progressive des fonctions du cerveau impliquées dans la guerre, en commençant par le tronc cérébral, qui gère la douleur, pour aboutir au cortex frontal, temple de la connaissance de soi. Une guerre mobilise toutes nos fonctions, des plus animales aux plus sophistiquées, et si l’on veut éviter de perdre la prochaine et, mieux, éviter qu’elle se déclenche, il importe d’en prendre conscience. Le moral des troupes et celui de la nation ont autant d’importance que la qualité des réflexions menées sur ce qui se passe dans le cerveau de l’ennemi, à commencer par celui du dirigeant suprême. En bon neuroscientifique, Wright insiste sur la faculté qu’a notre cerveau de créer des illusions et propose une synthèse des études menées sur la psychologie de guerre. L’approche n’est pas si nouvelle, si l’on en juge par cet extrait qu’il cite d’un manuel de psychologie des forces armées américaines de 1943 : « Prenez l’avantage sur le cerveau de l’autre, utilisez ses propres règles pour le tromper, pour lui faire percevoir quelque chose qui n’est pas réel. » Il reste que les progrès de la neurobiologie, ceux aussi de l’intelligence artificielle, nous invitent à beaucoup affiner notre réflexion. « Comprendre les modèles sur lesquels fonctionne notre cerveau nous aide à prédire notre avenir », écrit-il.
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« Sans être un bon élève, car il était moyen, Eliseo agissait comme s’il était le meilleur de tous : propre, distant, sérieux […], témoigne des décennies plus tard l’un de ses camarades de jeu. Mystérieux, même. Et, surtout, un peu triste. [...] Il était tout le contraire d’un garçon espiègle ou sportif. Toujours voûté, dans l’ombre, dans un coin. Ou regardant dans le vide, perdu, les yeux vitreux. » Tout change lorsque dans ce trou perdu de Patagonie le professeur d’éducation physique fait jouer ses élèves au football, résume Joaquín Castillo dans El País. Eliseo n’avait jamais touché un ballon. Et cela ne l’intéressait pas spécialement. Mais voilà : il avait un talent inné. Pour ceux qui l’entourent, c’est une révélation. Son école, son village s’enflamment. Sans le vouloir, avec réticence même, il devient une gloire locale, puis nationale. Capable de gestes techniques et poétiques inouïs, il a toujours refusé la gloire et les projecteurs.
L’écrivain argentin Eduardo Berti construit un roman à partir de ce personnage imaginaire, un génie du foot malgré lui, dans les années 1960, dont il ne reste aucune trace visuelle mais qui est dans toutes les mémoires. Les voix des témoins forment une vérité incertaine à laquelle le lecteur doit décider d’y croire ou pas. Installé en France, Berti est déjà l’auteur d'une vingtaine de romans et d’essais, dont beaucoup traduits en français. « La première impulsion quand on commence le livre, c’est d’aller sur Google pour voir qui est Eliseo Alegre et s’il a vraiment existé », lui fait observer le journaliste Cristian Piazza sur le portail littéraire Zenda. Réaction de Berti : « Google a foutu en l’air la vie des écrivains. Jorge Luis Borges nous faisait croire à l’existence d’un livre jamais écrit. Nous n’avions pas Google pour dissiper nos doutes et nous devions travailler dur pour savoir si c’était vrai. »
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Le sujet brûlant des interventions médicales sur les jeunes éprouvant une dysphorie de genre a relégué dans l’ombre le sujet non moins sérieux des interventions médicales sur les enfants, souvent des bébés, « intersexes » ou « intersexués ». En France on les qualifie depuis une loi de 2021 comme « présentant une variation du développement génital ». Pour reprendre une formulation du Conseil d’État, il s’agit d’enfants nés avec « un développement atypique du sexe chromosomique (ou génétique), gonadique (c’est-à-dire des glandes sexuelles, testicules ou ovaires) ou anatomique (soit le sexe morphologique visible) ». Surtout lorsqu’elle est visible, l’intersexualité interpelle parents et médecins, ce qui a conduit depuis les années 1950 à proposer une intervention chirurgicale destinée à corriger les apparences.
Ayant lui-même subi une intervention de ce genre, le Britannique Iain Morland, ingénieur du son, né en 1978, est devenu « le plus éminent théoricien des études critiques de l’intersexualité », écrit dans Science Amanda Lock Swarr, du Département des études de genre, des femmes et de la sexualité à l’université de Seattle. Dans ce livre complexe et de lecture ardue, précise-t-elle, l’auteur « présente avec soin et sur un ton mesuré tous les points de vue » exprimés sur le sujet. Mais la conclusion est radicale : « l’intersexualité n’est jamais effacée par la chirurgie », écrit Morland, et celle-ci constitue à l’égard de l’enfant, qui ne comprend pas ce qu’on lui fait, un abus de pouvoir injustifiable, créant une blessure mentale définitive. Curieusement, il passe sous silence l’autre sujet, celui des interventions médicales sur les jeunes éprouvant une dysphorie de genre.
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La vieillesse est certes un phénomène bien étudié, mais les phénomènes n’existent que par la perception qu’on en a, nous disent les philosophes. Barbara H. Rosenwein, qui se veut « historienne des émotions », ne donne donc pas à lire une énième description navrante des modalités physiques, psychologiques ou sociales du vieillissement, mais plutôt de la façon – tout de même moins navrante – dont celui-ci a été ressenti à travers l’histoire et la géographie : « Comment perçoit-on l’âge au cours des âges ? Et comment les vieux eux-mêmes perçoivent-ils la vieillesse ? » La réponse au premier volet de la question n’est pas vraiment encourageante. Certaines peuplades primitives se débarrassent de leurs vieilles bouches inutiles à nourrir avec plus ou moins de cérémonie, parfois en les tuant (éventuellement pour les manger) ou, chez les nomades, en les laissant sur place (abandon létal), à moins que les vieux ne décident d’eux-mêmes de cesser de peser sur la vie du groupe… Mais généralement dans l’Antiquité et aujourd’hui encore dans les sociétés agricoles, les vieux sont plutôt honorés pour le savoir dont ils sont dépositaires, les bons conseils qu’ils peuvent prodiguer, et souvent le succès de leur vie. Après une existence de labeur, la vieillesse est une période de repos où l’on est en droit d’espérer, comme le promet Tirésias dans L’Odyssée, « une mort douce à un âge confortablement avancé, avec une descendance prospère ». En Chine ancienne, Confucius avait institutionnalisé le xiào, la piété filiale, et la vieillesse était un temps béni – où l’on était, de surcroît, enfin débarrassé du souci de ses vieux parents. Sparte était un paradis des vieux, car ils y conservaient prestige mais aussi pouvoir (il fallait avoir au minimum 60 ans pour intégrer le tout puissant Conseil des Anciens). Ailleurs, c’est plus flou. À Rome, par exemple, la pietas envers les anciens était de rigueur, et au Sénat on prisait l’âge (le mot vient de senex, vieux – mais pas de senilis, vieux vraiment trop vieux !). Souvent toutefois les grands anciens étaient brutalement mis à l’écart (cf. Cicéron, Sénèque), et leurs bons conseils ignorés. Quant aux vieilles, elles étaient carrément tournées en dérision par les auteurs comiques.
Ce qui est moins étudié, et que Barbara H. Rosenwein a l’originalité de mettre en lumière à partir des textes disponibles, c’est la perception de la vieillesse. Laquelle est tantôt très négative, tantôt (modérément) positive, mais le plus souvent fluctuante dans un entre-deux turbide traversé de puissants remous. Socrate, par exemple, considérait à 70 ans que le « grand âge » – à venir ! – était une horreur à laquelle il se félicitait d’échapper grâce à sa condamnation à mort ! Et Shakespeare évoque dans Comme il vous plaira ces vieillards « sans dents, sans yeux, sans goût, sans quoi que ce soit », qui sont bien à plaindre. Mais moins que ceux qui, comme le Roi Lear ou encore le Père Goriot de Balzac, croient raisonnable de faire confiance à leurs descendant(e)s pour leur conserver pouvoir, prestige et confort. Et quand la tragédie ne s’apitoie pas sur le sort des vieux, c’est la comédie qui prend le relais pour ridiculiser les vieillards qui s’accrochent et pourrissent la vie des jeunes – un thème récurrent, de Plaute à Molière et même après (Rousseau s’en indigne d’ailleurs au point de vouloir faire interdire la comédie à Genève !). D’autres auteurs en revanche s’emploient dans leur grand âge à convaincre (ou se convaincre ?) des mérites et des satisfactions qu’on peut y trouver. Ça sonne parfois juste, comme chez Pétrarque, qui affirme savourer à la fois la tranquillité de l’âme et sa confiance dans la survie posthume de ses œuvres. Ça sonne un peu moins juste dans le De Senectute de Cicéron, plaidoyer un peu laborieux. Mais tous les auteurs de cette « littérature de consolation » s’accordent sur la même analyse : « Les vieillards ne recherchent pas le bonheur mais le contentement », résume Joseph Epstein dans le Wall Street Journal ; et la condition d’une vieillesse « contente », c’est qu’elle ait été précédée d’une vie saine, du point de vue du corps mais aussi des mœurs. Galien, le père de la médecine, met même particulièrement en garde contre l’excès de sexe, qui épuise l’organisme des jeunes et rend la désaccoutumance encore plus pénible pour les vieux. On s’accorde aussi à reconnaître que pour réussir sa vieillesse, il faut agir plus sur son mental que sur son corps. La vieillesse « étant essentiellement une construction personnelle et culturelle », dit Barbara H. Rosenwein, il faut l’affronter positivement, c’est-à-dire s’efforcer de rester un « jeune-vieux » le plus longtemps possible en se maintenant en état d’alerte intellectuelle, en restant engagé dans la société (ou au minimum dans la vie sociale), et surtout en travaillant. Dans les sociétés du Nord de l’Europe, moins patriarcales que celles du Sud, des mécanismes de support financier ou médical ont été mis en place dès la toute fin du Moyen Âge, avec les guildes et les sociétés de bienfaisance, relayées en Angleterre au début du XVIIe siècle par l’État lui-même (le « Relief Act ») pour protéger les vieillards pauvres ne pouvant vraiment plus travailler. À partir du XXe siècle, cette protection sans contrepartie s’est généralisée, suscitant « la fragile illusion que les vieux pourraient tous vivre dans la dignité et l’appréciation », ironise l’autrice. Mais la modernité fera apparaître un nouveau douloureux corollaire du vieillissement, peu évoqué précédemment : la solitude. Une nouvelle raison de ne pas rendre les armes en se résignant à devenir trop tôt un « vieux-vieux ». Ce qui implique de ne pas se concevoir comme tel.
[post_title] => Mieux vaut rester un jeune-vieux que devenir un vieux-vieux
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En une soixantaine d’années de vie active, John Updike a composé une des œuvres les plus abondantes et variées de la littérature américaine de la seconde moitié du XXe siècle : 23 romans, 18 collections de nouvelles, 9 volumineux recueils d’essais et de critiques, 3 compilations de textes sur la peinture, 12 livres de poésie. D’un homme aussi productif, dont on a souvent dit qu’il écrivait comme on respire, on ne s’étonnera pas d’apprendre qu’il fut aussi un épistolier prolifique. James Schiff, qui publie une sélection de quelques centaines de ses lettres, estime qu’il en a rédigé au total plus de 25 000, cartes postales et courts billets compris, peut-être même davantage compte tenu du nombre de celles qui gisent encore au fond des tiroirs ou ont été perdues.
La rédaction de son courrier représentait une partie non négligeable de sa routine quotidienne. Ses lettres ne lui demandaient pas un effort considérable, tant il écrivait rapidement et avec facilité. Mais il les composait avec un soin évident, en raison de ce souci de précision dans les détails qui se manifeste dans ses romans et ses essais et dans l’objectif qu’elles procurent un réel plaisir de lecture. Pourtant, il n’en gardait généralement pas copie. Avec une modestie en partie feinte, il les présente à plusieurs reprises comme ennuyeuses. Dans une lettre à une employée de son éditeur qu’il avait nommée sa co-exécutrice littéraire avec sa seconde épouse, il manifeste le désir qu’elles ne soient pas collectées. Il devait pourtant soupçonner qu’elles finiraient par l’être et seraient publiées. Mais au moment où il les rédigeait il n’avait pas leur publication à l’esprit, ce qui explique leur grande liberté de ton.
Beaucoup de ses lettres sont adressés à sa famille. Fils unique d’un couple de classe moyenne de Pennsylvanie, il était très attaché à ses parents, plus particulièrement à sa mère, qui s’efforçait de devenir écrivain : après s’être vu refuser à de multiples reprises les petites histoires qu’elle écrivait, elle réussit à en placer quelques-unes dans The New Yorker, le magazine qui allait accueillir quelque 750 poèmes, récits et critiques de son fils.
Après avoir résidé durant treize ans dans la bourgade de Shillington, ses parents déménagèrent dans une ferme située à Plowville, la commune rurale d’où était originaire la famille de sa mère. Celle-ci reçut des années durant les nouvelles qu’il lui communiquait dans des lettres souvent collectivement adressées aux « Plowvilliens » : ses parents et grands-parents maternels et leur entourage. Celles qu’il composa lorsqu’il était à Harvard décrivent en détail, avec le sens de l’observation et l’art de l’image qui allaient caractériser ses récits, sa vie d’étudiant, le monde universitaire et l’éclosion de ses talents d’écrivain. À côté des épisodes les plus significatifs, amusants ou dramatiques de son existence quotidienne, les progrès de sa carrière continuèrent à constituer une partie substantielle du contenu du courrier envoyé à sa famille.
Cette sélection de lettres comprend aussi une série de celles qu’il écrivit aux femmes de sa vie. Il y en eut beaucoup. En 1953, il épousa une jeune étudiante en arts rencontrée à Harvard, Mary Pennington. Quelques mois auparavant, il lui avait adressé une très longue lettre dans laquelle il soulevait la question de la compatibilité entre ses ambitions littéraires et matrimoniales : « L’idée d’un conflit entre ma vocation artistique et mon mariage me semble absurde. Je suis très intéressé par le sexe ; j’aime ton corps. Il n’y a aucune raison sur terre pour qu’un conflit se manifeste entre ce désir et mon besoin d’écrire des poèmes légèrement obscurs et des histoires vaguement aigres-douces. » Après deux ans à New York, le couple s’établit à Ipswich, sur la côte du Massachusetts. Ils eurent quatre enfants. Au bout de quelques années, l’un et l’autre, mais surtout lui, se trouvèrent pris dans le vertigineux carrousel d’adultères entre voisins et couples d’amis qui semble avoir été le mode de vie ordinaire dans leur milieu social.
Updike multiplia les liaisons, certaines éphémères, d’autres durables. Le livre contient un échantillon des lettres adressées à trois des femmes avec lesquelles il se lia intimement, Joanna Brown, Joyce Harrington et Joan Cudhea. À cette dernière, il écrit : « Si nous ne nous rendons pas heureux l’un l’autre, nous devrions nous séparer. Pourquoi mon cœur a-t-il tremblé face à cette perspective ? Peut-être parce que je suis malheureux loin de toi en proportion du bonheur que j’ai à être à tes côtés, qui est immense ; parce que moi qui crois formellement que la vie est dialectique et vécue dans la tension, j’ai du mal à accepter notre existence secrète, entourée de commérages indiscrets, mêlée aux joies et aux peines de nos conjoints [...] et à la vie en commun de nos enfants respectifs. » Souvent, le langage de ces missives enflammées est d’une extrême crudité. Une liaison avec une femme mariée nommée Martha Bernhard entraîna un divorce et se conclut pour Updike par un mariage avec l’intéressée et un déménagement ailleurs dans le Massachusetts, à Beverly Farms, où il vécut ses 30 dernières années. Les lettres qu’il adressa à Mary et Martha durant cette période ne se lisent pas sans malaise, tant s’y étale le mélange de culpabilité, de ressentiment et de mauvaise foi qui se manifeste presque toujours dans des situations de ce genre. Son second mariage se déroula de manière plus paisible que le premier, Martha organisant avec fermeté sa vie pour l’aider à se concentrer sur son travail d’écrivain.
Le livre fait aussi une large place à son courrier professionnel. Ses échanges avec le rédacteur en chef du New Yorker William Shawn et une de ses collaboratrices, Katharine White, sont toujours très cordiaux, mais une lettre à une autre rédactrice du magazine, Lillian Ross, le montre déterminé à défendre férocement ses prérogatives d’auteur. Updike n’avait pas d’agent et supervisait personnellement tous les aspects de la publication de ses ouvrages : droits d’auteur, format du livre, apparence de la couverture. Dans les discussions à ce sujet, il se montre toujours extraordinairement précis et exigeant.
À deux reprises, il se trouva confronté à des demandes de modifications importantes de la part de ses éditeurs : Alfred A. Knopf aux États-Unis et Victor Gollancz en Grande-Bretagne. Dans le cas de Cœur de lièvre (Rabbit, Run), il s’agissait d’éviter des poursuites pour obscénité en raison de la précision anatomique de certaines scènes de sexe. Après avoir furieusement résisté, se rendant compte qu’il n’obtiendrait pas gain de cause, il se résolut à édulcorer quelque peu son langage. Avec Couples, l’objectif était de parer à d’éventuelles actions en diffamation d’habitants d’Ipswich qui se reconnaîtraient dans le roman. Ici, il procéda de bonne grâce à une série de changements : lieu et décor de l’action, profession, nationalité et aspect physique des personnages. L’apparence était sauve, mais la transposition ne devait guère faire illusion aux yeux de ceux qui connaissaient la petite communauté dans laquelle John et Mary Updike avaient vécu.
La notoriété venant, un nombre croissant d’autres écrivains devinrent ses interlocuteurs réguliers. Philip Roth, Norman Mailer, John Cheever, Joyce Carol Oates, Kurt Vonnegut Jr, Erica Jong, Don DeLillo, Richard Ford, Margaret Atwood, Cynthia Ozick, Mary McCarthy, Muriel Spark, Alice Munro, Ian McEwan : une bonne partie des noms les plus connus de la littérature anglo-saxonne de son époque apparaissent parmi ses correspondants. Updike, qui ne pratiquait presque jamais le genre de la critique d’éreintement, s’adresse toujours à eux en termes admiratifs. Des jugements sur certains d’entre eux figurant dans des lettres à d’autres montrent cependant ce qu’il pouvait parfois y avoir d’exagération, voire d’aimable flatterie, dans les compliments qu’il prodiguait volontiers.
Ses sympathies allaient plutôt vers le Parti démocrate, mais il s’est rarement exprimé sur les questions politiques. À une occasion, il affirma être en faveur de l’intervention des troupes américaines au Vietnam « pour peu qu’elle ait pour effet d’aider le Sud-Vietnam à déterminer son avenir ». Au vu de l’évolution du conflit, il le regretta par la suite. « Il y avait quelque chose d’irrationnel dans mon ressentiment envers le mouvement anti-Vietnam, écrit-il à son confrère Warner Berthoff [...]. Je me sentais menacé par le mouvement en faveur de la paix de la même manière que par la bande Baader-Meinhof – anarchie et haine paradant sous les apparences de la rigueur morale. » Toute sa vie, il resta croyant. À propos de Christopher Hitchens et de son livre Dieu n’est pas grand, il écrit : « Partant de l’idée défendable que Dieu n’existe pas, il semble avoir glissé à l’affirmation inexacte que la religion a fait plus de mal que de bien au cours des âges. »
À la fin de sa vie, plaisantant à moitié, il confie mélancoliquement à Ian McEwan : « Je suis tombé au rang de vieux ringard dont les histoires de sexe dans la banlieue américaine sont des pièces d’époque désespérément ennuyeuses. » Ses dernières lettres sont les plus émouvantes. Atteint d’un cancer du poumon découvert tardivement en phase terminale, il sait qu’il n’en a plus pour longtemps. Sans auto-apitoiement, il fait ses adieux à sa famille et ses amis. Deux jours avant sa mort, il écrit à l’un d’entre eux : « Dieu merci, l’opiniâtre mois de janvier commence à briller et le soleil à montrer un peu de force. »
Fréquemment drôles, parfois émouvantes, quelquefois embarrassantes, ses lettres se lisent souvent avec plaisir et toujours avec intérêt. Écrites pour informer, amuser, séduire ou régler des questions pratiques, elles éclairent ses activités quotidiennes, son travail d’écrivain et les péripéties d’une vie sentimentale chaotique. Si brillante qu’elle soit, sa correspondance ne reflète cependant qu’imparfaitement l’étendue de son talent et les qualités qui font les mérites de son œuvre. L’observateur fin et sagace de la classe moyenne américaine des années 1950 et 1960, le peintre réaliste des mœurs et de la psychologie de ceux qui la composent, c’est dans ses romans et ses nouvelles qu’on le trouvera. On cherchera aussi en vain dans les 800 pages de ce recueil plus que quelques traces de l’immense culture, de la vaste curiosité et des capacités d’exposition et d’analyse qui firent de lui le plus brillant et fécond critique de langue anglaise de son époque. À ceux qui ne sont pas encore familiers de son œuvre, on recommandera donc de commencer plutôt par un de ses meilleurs romans (un volume de la série des Rabbit), un recueil de nouvelles ou n’importe quelle collection de ses essais et recensions – ouvrages dont la richesse et la diversité l’ont fait qualifier par une célèbre critique du New York Times d’« authentique homme de lettres complet ».
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