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Nous ne sommes que des cobayes dans le laboratoire de Dieu, disait Tennessee Williams. Aujourd’hui Dieu, s’il existe, nous teste comme jamais, avec la stupéfiante intelligence artificielle, la non moins stupéfiante biologie synthétique et d’autres broutilles qui depuis la bombe atomique bouleversent l’horizon de l’humaine condition. Jamais le cliché « on n’arrête pas le progrès » n’a manifesté une telle pertinence – du moins si l’on s’en tient au progrès technologique. De quoi nourrir les plus folles aspirations, mais aussi la plus vertigineuse inquiétude. L’écologiste britannique Paul Kingsnorth n’est certes pas le premier à écrire un manifeste « contre la machine », mais il innove en se créant un nouveau label, celui de « radical réactionnaire ». Il a changé son fusil d’épaule. Fini le temps du militantisme mainstream, quand il s’enchaînait à un pont ou narguait les gaz lacrymogènes lors d’un sommet du G8. Devenu l’une des principales figures du mouvement écologiste en Grande-Bretagne, il a soudain tourné casaque, pour partir cultiver son jardin dans des conditions spartiates avec sa femme et ses deux enfants (protégés de la « cocaïne des écrans ») dans une ferme dans l’ouest de l’Irlande. C’était en 2014, l’année de la fameuse « Marche pour le climat » (plus de 300 000 manifestants rien qu’à New York). Il avait cessé de croire à l’efficacité des actions menées pour préserver l’environnement, qu’elles le soient par les militants, les ONG ou les États. La partie est perdue, l’effondrement inévitable. La notion de politiques « soutenables » un mythe.
Dans ce nouveau livre il franchit un pas de plus. Converti au christianisme orthodoxe, il dénonce le caractère diabolique d’une modernité qui est en passe de dissoudre le sel de d’humanité. Il cite G. K. Chesterton : « Ce qui assure à la vie sa poésie et ses ardentes possibilités, c’est l’existence de ces grandes et claires limites qui nous forcent à affronter les choses que nous n’aimons pas ou n’attendons pas ». Or ces limites sont en train de s’écrouler. C’est là l’originalité de Kingsnorth, souligne Tyler Austin Harper dans The Atlantic : les limites qu’est en train de piétiner l’homme dans sa relation avec la nature, les limites que repoussent et menacent d’éliminer les progrès du génie génétique ou de l’intelligence artificielle « ont beaucoup en commun avec les idées progressistes sur le sexe, la sexualité et le genre ». Voilà évidemment de quoi heurter les esprits. Le militant écologiste John Halstead, naguère un fan de Kingsnorth, voit désormais en lui un « protofasciste transphobe ». Absurde, cela va sans dire. Ce que propose Kingsnorth, c’est simplement de savoir dire « non » ; même si « tout est compromis » (il se sert d’Internet, quand même !), se construire son cocon, « en parallèle, se retirer pour créer, construire sa zone de refus culturel ».
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Un étrange culte orientalo-érotico-mystique a surgi en Californie – où d’autre ? – à la fin des années 1980 : la célébration de l’orgasme féminin comme moyen d’atteindre « le bonheur, la plénitude sexuelle et la communion avec l’Univers ». La journaliste Ellen Huet, qui retrace l’histoire de ce culte devenu business, commence en décrivant une cérémonie d’initiation à laquelle elle a assisté. L’impétrante était allongée sur une sorte d’autel, à moitié dévêtue (le bas !), les plantes des pieds jointes et les genoux écartés « comme les ailes d’un papillon », environnée de fumigations et de musique douce. Un homme en noir (vêtu en entier, lui) était penché respectueusement sur « l’origine du monde » de la dame et y pratiquait de longues et savantes manipulations afin de mener celle-ci à « l’extase de la connexion universelle » – bref quelque chose de bien au-dessus du tout venant du septième ciel. La dame de ce jour-là était Nicole Daedone – et celle-ci a eu le sentiment « d’être une voiture parvenue à se dégager d’un embouteillage ». Nicole était une quintessence de la Californienne enflammée de sex (sous toutes les formes), drugs (beaucoup et non des moindres) et bien sûr rock'n'roll, mais aussi une Américaine, entreprenante et très business, qui a décidé non seulement de promouvoir cette formidable révélation « qu’elle se sentait appelée à partager avec toutes les femmes du monde » mais également de la monétiser. Elle a donc fondé en 2004 OneTaste, que Helena Aeberli décrit dans la Los Angeles Review of Books comme « un mixte de communauté hippie et de marque de wellness haut de gamme – une résurgence des mouvements de santé holistique et de spiritualité New Age avec leurs charismatiques leaders et la libération sexuelle en toile de fond, mais également une anticipation des grandes vogues actuelles, depuis l’autoréalisation individuelle et l’essor de l’industrie du bien-être jusqu’à l’avènement de la femme big boss ». L’OM (pas le club de foot, mais : Méditation Orgasmique, à prononcer Ooooom comme dans le mantra indien) allait vite devenir un big business en forte croissance, avec des centres dans plusieurs villes, dont Londres, et un marketing plus que vigoureux qui génèrerait jusqu’à 10 millions de dollars de chiffre d’affaires. OneTaste se diversifiera dans l’organisation de « séminaires » et d’« ateliers » et la publication d’ouvrages techniques (car la pratique de l’OM est « aussi complexe que celle du piano »), tandis que le mouvement prendra peu à peu des allures de culte. Et, comme dans toute bonne secte qui se respecte, Nicole se mettra à soustraire des sommes rondelettes à ses adeptes (qui doivent souvent s’endetter) tandis que les employés sont sous-payés et même placés sous emprise. Bloomberg Businessweek mandate alors, en 2017, la journaliste-autrice Ellen Huet pour qu’elle enquête sur OneTaste, car la finance commence à inquiéter (s’agirait-il d’une pyramide de Ponzi ?). Très pro, donc soucieuse d’explorer le pour de l’OM (no comment) mais aussi le contre, Ellen Huet interroge à tout va – et recueille des récits alarmants. La redoutable Nicole dirigerait en gauleiter une camarilla de jeunes et jolies personnes censées se soumettre aux désirs des client(e)s et surtout des investisseurs. Plus inquiétant même, des millions de dollars sont engloutis dans l’affaire avec pour lesdits investisseurs un dérisoire retour, financier du moins ! L’article sera publié en juin 2018, toutes les sirènes se déclencheront, le FBI s’en mêlera, des mois de procédures vont suivre, Netflix produira un film, etc. En 2023, Nicole et sa n° 2 seront condamnées pour « travail forcé », donc potentiellement à 20 ans de prison (appel en cours). Entretemps OneTaste aura été vendu (12 millions de dollars tout de même) et continuera d’opérer, mais sous un autre nom, en sourdine et dans les clous... À l’issue du procès, Ellen Huet sera prise à partie par des groupies : « On te hait ! On te hait ! » Sans doute considéraient-elles que l’OM « était une idée géniale, capable de secourir bien des gens, mais hélas entre les mains d’une personne assoiffée de pouvoir ». De là à dire que tout est bien qui finit mal…
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Près d’un siècle après qu’il s’est produit, le krach de Wall Street de 1929 continue de fasciner. Loin d’en effacer le souvenir, la crise financière de 2008, d’une ampleur comparable, n’a fait que renforcer l’intérêt pour cet événement dramatique. L’effondrement spectaculaire de la bourse de New York les 24, 28 et 29 octobre 1929, passés dans l’histoire économique sous le nom de « jeudi noir », « lundi noir » et « mardi noir », n’était pas le premier épisode de ce type. Lors de la panique de 1907, les cours avaient chuté jusqu’à la moitié de leur niveau de l’année précédente, contraignant les banques rassemblées à l’initiative du puissant J. P. Morgan à sacrifier quelques-unes d’entre elles pour sauver celles qui pouvaient l’être. Ce ne fut pas non plus le dernier krach du XXe siècle : en 1987, après une dégringolade des cours du même ordre de grandeur, le désastre fut évité grâce à l’injection massive de liquidités dans le système bancaire par la Réserve fédérale des États-Unis (FED). En 2008, elle répéta d’ailleurs l’opération à l’échelle mondiale. Mais en 1929, la FED encore peu aguerrie (elle avait été créée en 1913) n’intervint que trop tard et de manière insuffisante, jouant avec réticence le rôle de prêteur en dernier ressort. La crise boursière se transforma rapidement en une crise bancaire, puis celle-ci en une crise économique de longue durée.
La relation exacte entre le krach de 1929 et la Grande Dépression des années 1930 est un sujet de controverse parmi les économistes. Mais il a incontestablement donné le signal de son déclenchement. L’épisode a fait l’objet d’innombrables analyses. Au milieu des années 1950, John Kenneth Galbraith lui a consacré un livre qui demeure un classique. Trouvant dommage que cette suite d’événements ait exclusivement bénéficié de l’attention des économistes et des historiens, le journaliste Andrew Ross Sorkin raconte son histoire dans sa dimension de drame humain. Sur le modèle de Too Big to Fail, son ouvrage sur la crise financière de 2008, son récit se concentre sur les agissements et les sentiments d’une série de personnages-clés. Parce qu’il est spécialisé dans le journalisme économique et financier, qu’il a lu tout ce qui a été écrit sur le sujet et effectué huit ans de recherches sur des archives en partie inédites, ce récit est solide et bien informé. Le livre prend la forme d’un thriller avec suspense et rebondissements, et on peut légitimement s’attendre à ce qu’il soit un jour adapté au cinéma ou donne lieu à une série télévisée, comme son ouvrage précédent.
Au moment où le krach de Wall Street s’est produit, l’état de santé de l’économie américaine n’était pas éclatant. Dans un environnement international instable marqué par des tensions importantes sur le marché des produits agricoles, des matières premières et des produits industriels, après une période d’expansion et de croissance, la production avait commencé à baisser. Surtout, depuis plusieurs mois, un phénomène « d’orgie spéculative » faisait rage. Longtemps, dans l’Amérique puritaine, le crédit et l’emprunt étaient restés frappés d’opprobre. Mais avec le développement du marché de l’automobile, la formule de l’achat à tempérament avait fait son apparition, pour s’étendre bientôt à l’achat d’appareils domestiques. Dans les milieux bancaires germa l’idée de l’appliquer au domaine des actions, en offrant aux acheteurs des conditions extrêmement tentantes : grâce à la technique de l’achat « à la marge », ils pouvaient acquérir une action en ne payant que 10 % de son prix, empruntant les 90 % restants à l’agent de change, qui se les procurait auprès d’une banque. Les actions ainsi achetées ne l’étaient pas dans le but d’en toucher les dividendes, mais dans un but spéculatif : si les cours continuaient à monter, leur revente rapide engendrait un bénéfice que l’acheteur et le courtier se partageaient. Des millions d’Américains de toutes classes sociales se mirent ainsi à spéculer. Des agences de courtage s’ouvrirent à tous les coins de rue. Les cours ne cessaient de monter, sous l’impulsion de la conviction générale qu’ils allaient continuer à grimper. Ils le faisaient d’ailleurs d’autant plus facilement qu’ils étaient manipulés par des groupes d’investisseurs qui, en toute légalité (les activités boursières et bancaires étaient alors peu réglementées), et parfois en plein jour, les faisaient monter artificiellement.
Des voix s’élevèrent pour mettre le public en garde. L’économiste Roger Babson, par exemple, prévint à plusieurs reprises : « Tôt ou tard, un krach va se produire, qui affectera les valeurs de premier ordre et entraînera une chute de 60 à 80 points de l’indice Dow Jones ». Mais son prestigieux confrère Irving Fisher se montrait, lui, résolument optimiste. « Les prix des actions, déclarait-il le 15 octobre, ont atteint ce qui semble être un haut plateau permanent. […] Je m’attends à voir le marché des actions à un niveau sensiblement plus élevé d’ici quelques mois. » Deux semaines plus tard, les cours s’effondraient, ruinant une grande quantité de spéculateurs. Andrew Ross Sorkin démonte à cet égard le mythe voulant que le krach engendra une vague de suicides. Il y en eut, certes, mais pas dans les proportions parfois évoquées.
Parmi les personnages pris dans la tourmente du krach dont les histoires servent de fil conducteur au récit, deux figures se détachent. La première est celle de Charles Mitchell, président de la National City Bank. Promoteur enthousiaste de la technique de l’achat « à la marge », il est étroitement associé aux initiatives financières risquées qui conduisirent à la débâcle. Pour cette raison, il a été un peu vite tenu pour un des principaux responsables de celle-ci, particulièrement par le sénateur Carter Glass, qui le poursuivit longtemps de son hostilité. En 1933, il eut à répondre des pratiques de la National City Bank avant et durant la crise devant une commission du Sénat. Il perdit lui-même beaucoup d’argent. Lorsque les cours commencèrent à s’écrouler, apprenant, au retour d’une réunion du bureau de la Réserve fédérale de New York, dont il faisait partie, que la National City Bank, pour éviter que ses actions ne tombent trop bas, en avait racheté une très grande quantité, sachant que la banque n’avait pas de liquidités en suffisance, il n’hésita pas à emprunter personnellement 6 millions de dollars à la banque J. P. Morgan pour acquérir secrètement ces actions lui-même, les ajoutant au stock qu’il détenait. Durant les semaines qui suivirent la panique, il en vendit un certain nombre. Accusé d’évasion fiscale pour en avoir vendu d’autres par la suite, à sa femme, afin de pouvoir déclarer des pertes l’exemptant d’impôt, il fut acquitté au pénal mais condamné au civil.
Une autre personnalité au centre des événements est Thomas Lamont, directeur général de facto de la banque J. P. Morgan. À la mort de J. P. Morgan, son fils lui succéda à la tête de la banque. Assez lucide et honnête pour se savoir moins compétent que son illustre père, il laissa Thomas Lamont gérer l’établissement. Infatigable promoteur des intérêts de la banque aux quatre coins du monde, une des premières personnalités de la finance à figurer en couverture des magazines, Lamont fut pris par surprise par l’effondrement de la bourse. Comme J. P. Morgan l’avait fait en 1907, il réunit les directeurs des grandes banques du pays pour réaliser en secret un achat massif de valeurs sûres. Mais, cette fois, cela ne fut pas suffisant pour enrayer la chute. Il avait d’ailleurs prévenu les membres de la commission de la bourse : « Aucun individu, ou groupe d’individus, n’est en position d’acheter toutes les actions que le public américain peut vendre. »
Une des figures les plus flamboyantes du récit de Sorkin est le légendaire trader Jesse Livermore. Objet de « fascination, d’envie et de suspicion », observé avec une attention passionnée par tous ceux qui voulaient percer le secret de ses succès, c’était un spécialiste de la spéculation à la baisse, la vente à découvert. La hausse continue des cours, au cours des premiers mois de 1929, ne lui permit pas de déployer ses talents en la matière, mais le krach de 1929 le laissa plus riche que jamais. À la suite d’un de ces coups audacieux dont il était coutumier, il perdit par la suite presque tout. « Comme tous les parieurs, remarque Sorkin, il vivait plus pour l’excitation du risque que pour les profits. » Après de nouveaux déboires, il se suicida en 1940, laissant à sa troisième et dernière femme une lettre dans laquelle il déclarait être « fatigué de lutter ».
Toute la seconde moitié du livre d’Andrew Ross Sorkin est consacrée aux suites du krach. Le récit court en effet jusqu’en 1933, après l’élection de F. D. Roosevelt à la présidence des États-Unis. Il est courant de tenir son prédécesseur Herbert Hoover pour largement responsable de la crise de 1929 et de considérer Roosevelt comme celui qui a permis aux États-Unis de commencer à en sortir. Sorkin réhabilite Hoover. Certes, celui-ci a longtemps cru que le gouvernement devait surtout se garder d’intervenir dans la vie économique, mais face à la catastrophe il revint sur cette position de principe. Lorsqu’il se décida à agir, il se heurta toutefois à la résistance du Congrès, où dominaient les partisans d’une non-intervention, et à l’opposition féroce de son secrétaire au Trésor Andrew Mellon, convaincu que la crise était un développement naturel dans le cycle des affaires et allait très heureusement « liquider la main-d’œuvre, liquider les actions, liquider les agriculteurs, liquider l’immobilier. Purger le système de toute corruption. » Hoover parvint malgré tout à mettre en place une agence fédérale de prêt qui permit de sauver un certain nombre d’entreprises de la faillite, sans parvenir pour autant à relancer l’activité économique. Durant les derniers mois de son mandat, il déploya discrètement des efforts considérables pour convaincre Roosevelt, qui avait été élu mais n’avait pas encore pris ses fonctions, d’appuyer l’idée d’une suspension temporaire des transactions bancaires. Soucieux, pour des raisons politiques, de ne s’associer à aucune initiative de son prédécesseur et de donner l’impression d’un tout nouveau départ, Roosevelt attendit son investiture pour adopter lui-même cette mesure.
On a reproché à Sorkin de se montrer trop indulgent à l’égard de certains des hommes dont il raconte l’histoire. Il ne condamne en effet que ceux qui se sont livrés à des actes clairement illégaux, sans mettre en cause le comportement tout de même contestable de plusieurs autres, au motif que « le marché n’est pas un concours de vertu ou d’honneur ». À l’inverse, certains l’ont accusé de trop suivre l’interprétation de Galbraith, qui attribue fondamentalement le krach à la spéculation et l’absence de réglementation et explique qu’il ait conduit à une crise par la combinaison de faiblesses structurelles du monde des entreprises et des banques et d’une mauvaise appréhension des lois de l’économie par les autorités. Aux yeux de ces commentateurs, le krach n’était en effet jamais qu’une saine correction du fonctionnement du marché et la Grande Dépression fut la conséquence des politiques d’esprit keynésien mises en œuvre après 1929. Pour le monétariste Milton Friedman, pourtant généralement hostile à l’intervention de l’État dans l’économie, c’est la réticence du gouvernement et de la FED à contrer la contraction de la masse monétaire en prêtant massivement aux banques qui transforma une récession ordinaire en profonde dépression.
Sorkin, qui a foi dans le marché et le capitalisme et considère même qu’un peu de spéculation est utile à l’innovation et la croissance, voit surtout dans l’histoire du krach de 1929 une invitation à la modestie. La nature humaine étant ce qu’elle est, « l’antidote à l’exubérance irrationnelle […] est l’humilité ». Conçu comme un thriller, 1929 se veut aussi un avertissement. Le livre ne contient aucune comparaison explicite avec la crise financière de 2008, ni avec la situation boursière actuelle. Mais on voit bien les points communs. L’engouement extraordinaire dont fait aujourd’hui l’objet l’intelligence artificielle, en propulsant les actifs des sociétés du secteur très au-delà de la valeur économique réelle de leur activité, engendre la formation d’une bulle financière. La question n’est pas de savoir si elle va éclater (toutes finissent par le faire), mais quand et, surtout, compte tenu de l’environnement économique dangereux (dettes publiques et privées énormes, endettement caché dans le système bancaire parallèle, forte interconnexion du système bancaire et des économies à l’échelle mondiale), avec quelles conséquences : sérieuses mais limitées, comme la « bulle Internet » de l’an 2000, ou considérables, comme en 1929 et 2008.
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En 2025, l’Association des éditeurs italiens (AIE) révèle que si le nombre de lecteurs en Italie croît (33,9 millions, soit 76 % de la population), le temps consacré à la lecture décline. Parallèlement, l’usage de l’intelligence artificielle (IA) s’impose dans l’édition : 75,3 % des maisons interrogées recourent à l’IA, un taux qui atteint 96,2 % chez les éditeurs réalisant plus de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires. Les usages sont variés : métadonnées, communications, couvertures, relecture, traduction… À l’inverse subsistent d’importantes craintes sur le droit d’auteur, la qualité du contenu, les « hallucinations » des outils ou les conditions contractuelles.
Au Québec, le BiblioCLUB – initiative de l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ) – sera de retour à l’été 2026, après un lancement en 2025 dans plus de cent bibliothèques. Gratuit et destiné aux 3-12 ans ainsi qu’à leurs familles, le programme met en avant la littérature québécoise et autochtone. Il propose lectures, animations, ateliers et activités ludiques pour encourager le goût du livre pendant les vacances. L’ABPQ espère ainsi ancrer le BiblioCLUB comme un rendez-vous annuel national, accessible et inclusif.
À Potsdam, un mémorial construit dans une ancienne cabine téléphonique, honorant les livres brûlés par les nazis en 1933, a été la cible d’un incendie. Ce lieu de mémoire dédié aux autodafés nazis – bûchers symboliques visant la pensée libre – a été profané par des adolescents : vitrines brisées, ouvrages incendiés, mémoire blessée. L’acte, attribué à un motif politique ou idéologique, choque : il rappelle combien la mémoire culturelle reste fragile face à la haine.
En octobre 2025, la police nationale a mis fin à des mois de vols discrets à la bibliothèque municipale de El Puerto de Santa María (Cadix). Une femme est suspectée d’avoir soustrait de nombreux livres qu’elle revendait ensuite sur l’application de seconde main Wallapop. Lors de l’enquête, les autorités ont récupéré 127 ouvrages, pour une valeur estimée à plus de 2 000 €. Disséminés un peu partout en Espagne – de Burgos à Madrid ou Barcelone –, les livres volés ont dû être localisés puis restitués, un travail compliqué tant le réseau d’acheteurs était vaste.
Aux États-Unis, les aides fédérales aux bibliothèques, assurées par l’Institute of Museum and Library Services (IMLS), viennent d’être rétablies. En mars 2025, un décret de Donald Trump avait ordonné la suppression de l’IMLS, entraînant la suspension des subventions et la mise en péril de services culturels et éducatifs. Mais, par décision de justice datée du 21 novembre 2025, le démantèlement a été jugé illégal, et l’IMLS a annoncé le 3 décembre la remise en place de tous les financements précédemment coupés. La mesure est saluée comme un « grand retour » pour les bibliothèques publiques, scolaires ou universitaires, dont les services – prêts, programmes éducatifs, accès élargi à la culture – peuvent reprendre.
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« Il y a de la vie sur la planète Mars » : le 9 décembre 1906, ce titre barre la une du New York Times sur toute sa largeur. En manchette : « Le prof. Percival Lowell, reconnu comme la plus haute autorité sur le sujet, déclare qu’aucun doute n’est permis : des êtres vivants habitent notre monde voisin ». Le sujet est d’actualité car dès la prochaine décennie, si l’on en croit Elon Musk, des astronautes pourront s’y rendre et sans doute vérifier que là-bas au moins, comme vient de lui lancer le ministre polonais des Affaires étrangères, « on ne censure pas les saluts nazis ». L’histoire est connue, mais vaut qu’on y revienne. Car c’est plus qu’une galéjade. Un astronome milanais ayant cru repérer des « chenaux » sur la planète rouge, ceux-ci devinrent (médias aidant) des canaux d’irrigation. Tant en Europe qu’aux États-Unis, des célébrités mais aussi de respectables savants en furent convaincus : des êtres intelligents y prospéraient. À l’épicentre de ce séisme sociétal figurent deux astronomes hauts en couleur, Camille Flammarion en France et, aux États-Unis, Percival Lowell, plus charismatique encore. « La fascination pour Mars reflétait un profond besoin culturel », écrit Dov Greenbaum en rendant compte dans Science du livre du journaliste scientifique David Baron. « En ce temps d’industrialisation rapide, de tensions globales et d’incertitude spirituelle, la planète rouge symbolisait les espoirs de l’humanité dans le progrès technologique et la possibilité d’une vie paisible et intelligente en dehors de la Terre. » C’était avant la Première Guerre mondiale. Dov Greenbaum juge « troublante » l’absence de réactivité des astronomes sérieux de l’époque ; si bien que le génial inventeur Nikola Tesla s’est lui-même laissé prendre à ce mirage. Il fallut les observations de nouveaux télescopes, au mont Wilson aux États-Unis et au pic du Midi en France, pour en finir avec ce mythe, en 1908 et 1909. Lowell, lui, resta accroché à sa croyance comme la bernique à son rocher.
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On ne souhaiterait pas ce sort à sa pire ennemie : nonne dans un couvent espagnol du XVIe siècle. Et pourtant… D’abord, l’espérance de vie des religieuses était certainement supérieure à celle de leurs consœurs dans le siècle, victimes, pour les plus favorisées, du joug conjugal et des grossesses à répétition souvent mortelles, et, pour les autres, des durs labeurs et de la faim en prime. Les dames pieuses, elles, menaient des vies bien souvent plus longues et comparativement plus confortables, mais surtout plus gratifiantes même en ne s’en tenant qu’aux aspects laïques. L’existence monacale n’était pas exempte de certaines séductions, dues à la vie en communauté et aussi à la possibilité d’une activité intellectuelle créative. Car le couvent offre d’abord un concentré de la vie en société – enfants et hommes exceptés (envers lesquels beaucoup de ces femmes, « qui ont quitté le monde pour vivre entre elles », comme le résume María Sánchez Díez dans le New York Times, expriment leur éloignement voire leur dégoût). Mais l’affection, la solidarité, l’amitié au besoin très poussée, sont par contre bien présentes, et aussi la gaîté, dont une mère supérieure vante ainsi les mérites : « Vous découvrirez par vous-mêmes que parfois, alors que vous êtes réticentes à aller en récréation parce que vous êtes tristes et mélancoliques, la joie et le bon esprit des sœurs vous distrairont de vos peines et les tourneront en bonheur ». Et puis – autre avantage – ces femmes généralement intelligentes et parfois très bien éduquées ont la possibilité et souvent même l’obligation de produire un journal « de l’âme » (pour leur confesseur) ou leur autobiographie ; elles sont aussi des communicatrices assidues, soucieuses de partager avec leurs consœurs éloignées leurs expériences spirituelles et temporelles.
Il subsiste un amas de tels textes, dont deux thésardes de Brown University à Rhode Island se sont emparées et contre toute attente ont fait leur miel. Elles ont en effet découvert dans l’étonnant matériau « des voix incroyablement proches […] qui amènent à l’étrange constatation que la sagesse conventuelle du XVIe siècle peut apporter une réponse apaisante aux malaises des jeunes femmes du XXIe ». L’« intelligence collective » qui émerge sous la plume des nonnes de jadis montre en effet comment supporter et gérer la soumission pénible à une hiérarchie masculine accrochée à ses doctrines et ses privilèges ; ou résoudre les inéluctables problèmes d’argent avec une sagacité financière redoutable (comme Thérèse d’Avila) et un pragmatisme qui permet d’alimenter les caisses des couvents par des petits business : fabrication d’hosties ou de vêtements religieux, monétisation des extases spectaculaires de certaines nonnes (notamment les lévitations de Thérèse d’Avila, la « superstar du mysticisme », celles, « statiques », de Maria de Jésus de Agreda, ou les « extases de pleurs » de quelques autres), et même la production de romans comme ceux de la sœur Arcangela Tarabotti. Il est aussi beaucoup question d’amour, qu’il s’agisse d’amitié superlativement exaltée ou des relations très charnelles décrites dans les comptes rendus de procès d’inquisition, notamment celui d’Inés de Santa Cruz et de Catalina Ledesma qui contient les aveux très détaillés des deux pécheresses. Le jésuite Bernardo de Villegas, auteur d’un « Guide de conduite pour les fiancées du Christ », y soulignait le danger inhérent des « amitiés particulière » : trop de bavardages, trop d’émotions, trop de jalousies qui parfois se transforment en haine, trop de favoritisme… Thérèse d’Avila était elle-même très stricte sur la question, mais elle écrivait aussi « que seules les femmes savent parler le langage des femmes ».
C’est sans doute pourquoi les deux autrices ont été happées par ces paroles venues de si loin mais qui leur ont paru s’appliquer si pertinemment à elles-mêmes et à leurs problèmes de nonnes modernes (c’est-à-dire des thésardes), écrasées de travail souvent ingrat, affrontées à une hiérarchie masculine et oppressante, enfin confrontées aux mêmes vicissitudes des amours lesbiennes que leurs prédécesseures, Sainte Inquisition en moins. Ce qui a conduit nos deux universitaires, sur les conseils intéressés de leur éditeur, à transformer leur savante étude en un véritable guide de self-help pour demoiselles qui a le mérite additionnel de montrer que l’éternel féminin transcende en effet les siècles comme les circonstances.
[post_title] => Jeunes femmes, redécouvrez les attraits du couvent !
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Militante de l’organisation Montoneros pendant les années 1970, Pilar Calveiro fut arrêtée par la dictature militaire argentine en 1977, illégalement détenue (officiellement « disparue ») pendant un an et demi dans plusieurs centres clandestins de détention. Avec De matar a dejar morir, la politologue argentine, exilée au Mexique depuis 1979, prolonge et radicalise sa réflexion entamée il y a près de trente ans sur les disparitions de la dictature argentine (Pouvoir et disparition, La Fabrique, 2006). Son nouvel essai analyse une mutation : autrefois orchestré par des États forts, le dispositif de disparition des personnes est désormais lié à des États fragmentés, infiltrés par des réseaux privés et criminels.
Calveiro y explore les mécanismes actuels de la biopolitique – ces stratégies de pouvoir qui ne tuent plus directement, mais décident quelles vies méritent protection et quelles vies peuvent être abandonnées, laissées à une mort lente ou vouées à la disparition. S’inspirant de Walter Benjamin et de ses « avertissements d’incendie », elle décrit aussi un monde en proie à des catastrophes écologiques, sociales et politiques imminentes, où la pandémie a accéléré une gestion différentielle des existences : qui protéger ? Qui sacrifier ?
Comme le soulignait Hannah Arendt analysant le totalitarisme, « la disparition du social est au cœur des intentions de certains gouvernements actuels, surtout de ces nouvelles droites » insiste Pilar Calveiro dans son introduction, reproduite sur le portail argentin elDiarioAR. Elle met en lumière l’importance des résistances locales. Portées par des communautés indigènes, des mouvements autonomes ou des collectifs urbains, ces alternatives marginales mais vitales agissent comme des « contre-feux » pour préserver la diversité des vies et s’opposer à la destruction systématique du lien social et de la nature.
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La Chine a inventé la poudre à canon et l’imprimerie, mais son invention « la plus influente » est le Gaokao, le concours anonyme, écrit Daniel Bell, professeur de théorie politique à l’université de Hong Kong. On pense souvent que c’est le Parti communiste qui assure la stabilité du système chinois, mais sa légitimité repose en dernière analyse sur la restauration de ce système après la Révolution culturelle. Il est le fondement d’une méritocratie sans équivalent dans le monde occidental, car elle draine les talents de la quasi-totalité des jeunes Chinois. Ce sont les meilleurs résultats au Gaokao qui garantissent l’accès aux universités d’élite, qui forment les plus brillants des ingénieurs et des scientifiques mais aussi des futurs apparatchiks du Parti.
Si les examens ont été d’abord inventés sous la dynastie Sui, à la fin du VIe siècle – à l’époque où l’empire romain d’Occident s’était effondré –, le principe du Gaokao fut véritablement mis en place sous les Song, du temps de nos cathédrales. Afin que l’anonymat fût garanti, les copies des candidats étaient réécrites avant d’être soumises aux examinateurs, de sorte qu’ils ne puissent pas reconnaître l’écriture. Sous les Ming (1368-1644), des quotas furent établis afin que les candidats venant de régions pauvres ne soient pas pénalisés. Sous les Qing, au XIXe siècle, le Gaokao, sclérosé, fit eau de toutes parts, si bien qu’il fut aboli en 1905 – six ans avant l’effondrement de l’empire lui-même.
Aujourd’hui le Gaokao est « peut-être l’institution chinoise la moins corrompue », écrit Daniel Bell en rendant compte dans la Literary Review de ce livre qu’il juge « définitif ». Les deux auteurs (chinois) ne manquent pas de souligner l’énorme pression exercée par ce concours sur les familles et la société dans son ensemble. Ils montrent aussi que le système est moins égalitaire qu’il le prétend : les familles urbaines riches favorisent leur enfant (le plus souvent unique) en le plaçant dans des écoles secondaires triées sur le volet et en lui faisant donner des leçons particulières. En revanche les auteurs ne mentionnent pas l’existence du concours hypersélectif qui, à la sortie de l’université, donne accès à la haute administration et aux responsabilités politiques. Bell rappelle aussi que l’on peut faire fortune sans avoir brillé au Gaokao : tel Jack Ma, le fondateur d’Alibaba.
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Un jour que Maurice Ravel était en train de parler de Puccini en termes enthousiastes à l’un de ses étudiants, celui-ci, avec l’impertinence de la jeunesse, se mit à ricaner. Éclatant de rage, Ravel s’assit au piano et joua de mémoire l’intégralité de Tosca, s’interrompant une cinquantaine de fois pour faire remarquer la qualité d’un passage. Puis il prit la partition pour souligner la perfection de l’orchestration. Ravel n’est pas le seul compositeur du XXe siècle à avoir fait l’éloge de Giacomo Puccini. Stravinsky, Schoenberg et Webern exprimèrent également leur admiration pour son talent. Selon le critique américain Jay Nordlinger, deux catégories de personnes aiment Puccini : d’un côté le grand public, de l’autre côté les vrais musiciens, dont font partie les compositeurs. Influencés par une partie de la critique et du monde musical, qui le considère avec dédain, les mélomanes ordinaires ont tendance à juger ses opéras faciles, vulgaires et empreints de sentimentalisme. Lorsqu’ils sont touchés malgré tout par sa musique, ils répugnent à l’avouer.
La réputation de Puccini ne cesse cependant de s’améliorer. Ses œuvres moins connues sont redécouvertes. Son génie dramatique et musical, mieux appréhendé, est analysé en profondeur. On s’intéresse à sa vie, en cherchant à y repérer des liens avec les sujets et l’atmosphère émotionnelle de ses opéras. Au cours des dernières années, de gros livres en italien lui ont été consacrés par, respectivement, Virgilio Bernardoni et Michele Girardi, deux spécialistes de son œuvre. Le second, le plus récent, est une version considérablement revue et enrichie d’un ouvrage plus ancien du même auteur, décédé il y a quelques mois.
Né en 1858, Giacomo Puccini est issu d’une dynastie de musiciens établie dans la ville de Lucques, en Toscane. Son père, compositeur de musique sacrée, mourut lorsqu’il avait 5 ans. Toute sa vie, il resta très attaché à sa famille. La mort de sa mère, quand il avait 25 ans, l’affecta profondément. Il commença à étudier la musique au conservatoire de sa ville natale avant de s’inscrire à celui de Milan, où il ne suivit que les cours qui l’intéressaient. Une légende veut qu’il ait découvert sa passion pour l’art lyrique lors d’une représentation d’Aïda de Verdi. Son premier opéra, Le Villi, attira l’attention du tout puissant éditeur de musique Giulio Ricordi. Les éditeurs, à l’époque, ne se contentaient pas d’établir et publier les partitions des œuvres. Ils jouaient aussi le rôle d’imprésarios. Ayant repéré le talent de Puccini, Ricordi prit celui-ci sous son aile. Il lança sa carrière, qu’il continua à soutenir durant près de trente ans. Lorsqu’il mourut, en 1912, son fils Tito prit le relais. Bien que leurs relations fussent cordiales, Puccini n’eut jamais pour Tito l’affection intense, quasiment filiale, qu’il avait pour son père.
Deux autres personnes indissociables de la vie artistique de Puccini sont les librettistes que Ricordi lui assigna, Luigi Illica et Giuseppe Giacosa. Ils travaillaient en tandem : le premier était chargé d’élaborer les scénarios, le second de transformer le texte en vers élégants. Calme et d’un naturel conciliant, Giacosa aida à fluidifier les relations entre Puccini et Illica, qui étaient souvent tendues. Il faut aussi mentionner le chef d’orchestre Arturo Toscanini avec lequel, en dépit de quelques brouilles passagères, il resta lié toute son existence. Parce que Ricordi n’appréciait pas son style de direction sans complaisance et rigoureusement fidèle à la partition, Toscanini n’eut l’occasion de créer que trois opéras de son ami. Mais il s’en fit le champion en dirigeant ses œuvres dans le monde entier.
Le succès vint pour Puccini avec Manon Lescaut, en 1894. Suivirent, en quelques années, trois de ses œuvres les plus célèbres : La Bohème (1896), Tosca (1900) et Madame Butterfly (1904). Puis le rythme se ralentit. Explorant des voies nouvelles, il produisit en 1908 La Fille du Far West, ensuite un « triptyque » de trois courtes œuvres avant de revenir au grand opéra avec Turandot, qu’il ne parvint pas à achever avant sa mort, en 1924 (d’un cancer de la gorge). Un final fut composé par Franco Alfano, que l’on joue aujourd’hui généralement raccourci. L’Histoire a toutefois retenu que, lors de la première, Toscanini, qui dirigeait, abaissa sa baguette après la dernière partie que Puccini avait composée lui-même. Se tournant vers le public, dans des termes variant selon les témoignages, il déclara qu’à cet endroit le maître s’était arrêté, avant de laisser le rideau s’abaisser.
Comme Verdi, Puccini resta toujours attaché à sa région d’origine. Il ne cessa de voyager à travers le monde pour superviser les premières de ses opéras à Paris, Londres, New York, Budapest, Madrid ou Buenos Aires, se faisant dans ces villes de nombreuses relations dans les milieux littéraires et artistiques. Mais lorsque ses premiers succès lui apportèrent l’aisance financière, il fit construire, pour s’y installer, une villa à Torre del Lago, un petit bourg situé à quelques dizaines de kilomètres de sa ville natale. Il aimait y chasser le canard, un de ses passe-temps favoris avec l’automobile, dont il fut un des premiers adeptes en Italie. Cette deuxième passion lui valut d’être victime d’un accident de la route qui l’obligea à rester immobilisé de nombreux mois. Il en garda des séquelles sous la forme d’une boiterie permanente. À Torre del Lago, il passait de longues soirées au café avec des amis. Sociable, appréciant les plaisirs simples, mais aussi un certain luxe, il ne recherchait pas la gloire et détestait les mondanités. Contrairement à Verdi, la politique le laissait indifférent. Le sort des plus démunis le touchait, mais jamais il ne songea à mettre son art au service d’une cause, en particulier la cause nationale. S’il accepta d’être nommé sénateur par le régime fasciste à la fin de sa vie, c’est avec beaucoup de détachement et parce que son confrère Pietro Mascagni l’était.
En 1886, il entama une liaison avec une jeune femme à qui il donnait des leçons de musique, Elvira Gemignani. Mariée, mère de deux enfants, elle en attendit bientôt un troisième de lui. Très amoureuse, elle quitta son mari, emmenant avec elle sa fille et lui laissant leur fils. Ce n’est qu’à la mort de son époux, vingt ans plus tard, qu’elle et Puccini purent enfin se marier. Leur union ne fut pas de tout repos. Il lui était attaché et elle ne cessa jamais de le soutenir. Mais elle était dévorée de jalousie, non sans raisons. Homme sensuel et enclin à tomber amoureux, il eut de nombreuses aventures. Parfois, il ne s’agissait que d’engouements, qui s’exprimaient surtout sous forme épistolaire. Dans le cas de Sybil Seligman, épouse d’un banquier londonien, ce fut essentiellement une amitié profonde, très enrichissante pour l’un comme pour l’autre ainsi qu’en atteste leur correspondance. Mais son comportement dans ce domaine et le soupçon permanent qu’il alimentait eurent des conséquences tragiques. Injustement accusée par Elvira d’être la maîtresse de Puccini, une de leurs jeunes servantes se suicida. À la suite de cet épisode, le musicien sombra dans la dépression et ses relations avec sa femme se détériorèrent pour un temps.
On s’est souvent interrogé sur ce qui se reflète de la personnalité de Puccini dans ses opéras. Hédoniste, il était aussi incontestablement porté à la mélancolie. Une vision sombre et pessimiste de la vie se dégage de ses œuvres. La passion amoureuse y joue un rôle central, mais elle n’y trouve jamais d’issue heureuse. Bien sûr, il s’agit là d’une règle dans l’opéra romantique, notamment italien : les femmes n’y survivent pas au dernier acte. Mimi, la jeune compagne des artistes parisiens de La Bohème, est ainsi emportée par la maladie, et Manon Lescaut, envoyée en exil, meurt d’épuisement dans les bras du chevalier des Grieux. Mais la cantatrice Tosca, avidement convoitée par le chef de la police le baron Scarpia, Cio-Cio San (Madame Butterfly), abandonnée par l’officier américain Pinkerton qu’elle a épousée, et Liù, la jeune esclave torturée sur ordre de la glaciale princesse Turandot, se suicident toutes les trois. La première par désespoir d’avoir perdu l’homme qu’elle aimait, fusillé sur instruction de Scarpia pour le meurtre duquel elle va de surcroît être arrêtée ; la seconde parce qu’elle est déshonorée et que Pinkerton est revenu pour lui prendre leur fils ; la troisième pour sauver le prince Calaf, qu’elle aime mais qui aime Turandot, en ne révélant pas son nom qu’il a mis la princesse au défi de découvrir au prix de sa vie. Turandot, de son côté, avant de tomber dans les bras de Calaf par un coup de théâtre invraisemblable, se montre d’une cruauté inhumaine. Quand les femmes ne souffrent pas, elles font souffrir. Les drames de Puccini sont d’une terrible dureté. Le chef d’orchestre Lorin Maazel avouait ne pas pouvoir regarder la dernière scène de Madame Butterfly, tant la mort de celle-ci après avoir dit adieu à son petit garçon est poignante. Une telle mise en exergue de la détresse et du malheur relève-t-elle simplement des conventions du genre ? C’est loin d’être sûr.
Comme Julian Budden dans un excellent ouvrage de 2002, Michele Girardi analyse longuement la technique musicale de Puccini à l’aide d’extraits de partitions et de portées commentées. Au moment où le compositeur entama sa carrière, l’opéra italien était dominé par les grandes ombres de Verdi et Wagner. Le premier avait porté à son sommet le grand opéra romantique, tout en introduisant dans le genre, avec Othello, une série d’innovations qu’il développa davantage encore avec Falstaff. Wagner, de son côté, avait inauguré une toute nouvelle conception de l’opéra comme drame total, intégrant le chant et la musique en un flux continu. Pour les compositeurs de la Giovane Scuola (Puccini, Mascagni, Leoncavallo, Catalani), l’enjeu était de poursuivre la tradition de l’opéra italien tout en la renouvelant, sans imiter ces deux géants. C’est Puccini qui y parvint le mieux.
De la tradition du bel canto, il avait hérité l’art de composer des mélodies inoubliables, conçues pour faire éclater le public en applaudissements. Il l’exploita avec brio. « Sola, perduta, abbandonata » (Manon Lescaut), « Che gelida manina » (La Bohème), « E lucevan le stelle » et « Vissi d’arte » (Tosca), « Un bel dì vedremo » (Madame Butterfly), « O mio babbino caro » (Gianni Schicchi), « Non piangere, Liù » et « Nessun dorma » (Turandot), sont des morceaux de bravoure que sopranos et ténors inscrivent systématiquement au programme de leurs récitals. Ces arias, que Puccini apprit progressivement à insérer de manière de plus en plus naturelle dans le récit, ne sont pas seulement très prenants. Ils sont aussi d’une remarquable subtilité. Des sentiments et des émotions parfois contradictoires s’y expriment, ce qui les rend difficiles à interpréter.
Contrairement à ce qui se passe chez Verdi, où le chant entraîne l’orchestre, chez Puccini, c’est l’orchestre qui porte le chant. Mélodiste de talent exceptionnel, il était surtout un orchestrateur de génie, et c’est dans ce domaine qu’il a le plus profondément renouvelé le genre. D’une richesse peu commune, sa palette orchestrale fait entendre des sonorités nouvelles en empruntant avec intelligence aux traditions musicales étrangères, qu’il avait étudiées avec soin : japonaise (Madame Butterfly), américaine (La Fille du Far West), chinoise (Turandot). Les chœurs sont mis à contribution d’une façon inédite, inventive et variée. C’est dans le domaine de l’harmonie qu’il se montre le plus audacieux, avec un recours intense au chromatisme, l’utilisation d’accords de tons entiers et des dissonances proches de l’atonalité. L’intégration étroite de la musique et de l’action, l’utilisation qu’il fait des leitmotivs, plus souple que celle de Wagner, et l’emploi régulier des ostinatos en font par ailleurs le plus cinématographique des compositeurs. Tous ces procédés se trouvent combinés de la manière la plus accomplie dans Turandot, qui représente l’apothéose de son art. Cette œuvre d’une splendeur barbare marque la fin d’une époque. Avec elle, le grand opéra romantique italien jetait somptueusement ses derniers feux.
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Le nom de Francis Crick est associé avec celui de son cadet James Watson, récemment décédé, à l’identification, en 1953, de la structure de l’ADN, la molécule qui contient l’information génétique utilisée par les organismes vivants pour se développer, fonctionner et se reproduire. Cette découverte fondamentale, qui a valu à ses auteurs et à leur collègue Maurice Wilkins le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1962, ne représente pourtant qu’une partie de la contribution du chercheur anglais aux sciences du vivant. Dans les années qui suivirent, Crick joua un rôle central dans les progrès de la biologie moléculaire qui découlèrent de leur exploit. Au cours d’une seconde carrière, aux États-Unis, il contribua par une série d’intuitions, de méthodes et de travaux à l’essor des neurosciences. Qu’est-ce qui lui a permis de se distinguer à ce point dans deux domaines différents ? Cette question court tout au long de la remarquable biographie que vient de lui consacrer Matthew Cobb. Tout en étant très précis et complet sur le plan scientifique, le livre, qui évoque largement la vie privée de Crick, met en lumière les liens entre sa personnalité et sa créativité.
Né dans une famille de classe moyenne provinciale dans l’Angleterre du début du siècle dernier, enfant à l’évidence intelligent mais, de son propre aveu, « moyennement brillant », Crick entreprit sans enthousiasme des études de physique. L’éclatement de la Seconde Guerre mondiale vint interrompre le doctorat qu’il préparait sur un sujet qu’il qualifiera plus tard comme « le plus ennuyeux qu’on puisse imaginer ». Nommé au laboratoire de recherche de la force navale de Teddington, dans la banlieue de Londres, pour y développer des systèmes de contrôle des mines, il y fit la rencontre du mathématicien, logicien et philosophe d’origine autrichienne Georg Kreisel. Avec cet homme doté d’un intellect puissant, ancien étudiant de Wittgenstein à Cambridge, il pouvait parler de tout. Sous le feu de ses critiques et de ses objections, il apprit à organiser ses idées. Personnage étrange qui, dans une lettre à la philosophe et romancière Iris Murdoch, avoue n’être intéressé que par l’argent, le sexe et les mathématiques, Kreisel ne sortit jamais de la vie de Crick, avec qui il entretint durant des décennies une abondante correspondance. Ses lettres interminables mêlaient considérations philosophiques et scientifiques, ragots, propos graveleux et aperçus très crus d’une vie sentimentale débridée.
À l’issue de la guerre, après avoir songé à travailler dans l’industrie ou comme journaliste scientifique, Crick décida de revenir à la vie de chercheur. La lecture de l’ouvrage d’Erwin Schrödinger Qu’est-ce que la vie ? et celle d’un article du chimiste américain Linus Pauling dans lequel il décrit la technique de diffraction des rayons X à l’étude des molécules biologiques le convainquirent de se tourner vers les sciences du vivant. Les sujets qui l’attiraient, sur lesquels il aimait particulièrement discuter, étaient les problèmes situés à la frontière du vivant et du non-vivant ainsi que ceux liés au fonctionnement du cerveau. Les uns et les autres semblaient insolubles et donnaient parfois lieu à des explications irrationnelles qu’il jugeait inacceptables : toute sa vie, Crick fut un matérialiste convaincu, « agnostique inclinant vers l’athéisme », disait-il, et hostile à la religion.
Après une formation accélérée en biologie, il rejoignit en 1949 une nouvelle unité du Medical Research Council (MRC) créée pour l’étude de la structure moléculaire des systèmes biologiques au laboratoire Cavendish de physique de Cambridge dirigé par Sir Lawrence Bragg. Elle était placée sous la houlette du cristallographe d’origine autrichienne Max Perutz, qui allait devenir un de ses meilleurs amis. Crick y étudiait la structure des protéines. Lorsque le chimiste américain du Caltech Linus Pauling proposa, pour la structure de plusieurs protéines, des modèles différents de ceux de Bragg et son équipe en montrant que ces derniers étaient incorrects, ce fut une humiliation pour les chercheurs de Cambridge, mais pour Crick une illumination. Audacieusement, Pauling avait en effet pris le parti d’ignorer certaines données des images de cristallographie qui ne lui semblaient pas pertinentes, pour construire en s’appuyant sur ses connaissances en chimie et son intuition un modèle destiné à être testé dans un second temps. Cette approche correspondait parfaitement à la tournure d’esprit de Crick, enclin depuis toujours à s’appuyer avant tout sur la logique et l’imagination. Il l’adopta immédiatement et l’appliqua tout au long de sa carrière sous le nom de « don’t worry method », toute la question étant bien sûr de distinguer à bon escient entre les données significatives et celles que l’on peut négliger.
Watson et Crick l’ont toujours affirmé : s’ils n’avaient pas identifié la structure de l’ADN, quelqu’un d’autre l’aurait bientôt fait – les idées étaient dans l’air. Pas plus que son aîné, le jeune Américain ne travaillait sur l’ADN. Ses recherches portaient sur la structure des virus. Lorsqu’ils apprirent qu’une autre équipe du MRC basée au King’s College de Londres, dirigée par Maurice Wilkins et comprenant notamment Rosalind Franklin, envisageait une structure hélicoïdale pour l’ADN, Watson et Crick décidèrent de se pencher ensemble sur la question. Watson proposa un modèle qui se révéla erroné, et ils passèrent tous les deux à autre chose. Quand parvint au laboratoire le manuscrit d’un article de Linus Pauling (à nouveau lui) qui présentait un modèle de structure également incorrect, comprenant qu’il allait rapidement réaliser son erreur et risquait de trouver le bon modèle, Bragg, bien qu’en froid avec Crick qu’il trouvait arrogant, sans avertir l’équipe de Kings’s College, autorisa les deux chercheurs à reprendre leurs travaux ainsi qu’ils le lui demandaient. Au bout de cinq semaines de labeur acharné, ils produisirent le modèle qui s’avéra être le bon : une double hélice composée de deux brins de sucres et de phosphates réunis par quatre bases s’appariant deux par deux.
Matthew Cobb tord le cou à la légende selon laquelle Watson et Crick auraient volé à Rosalind Franklin des données, notamment celles fournies par une photo obtenue par cristallographie par diffraction de rayons X, la privant ainsi de l’honneur de la découverte : les résultats obtenus par elle et Wilkins étaient connus à Cambridge, Rosalind Franklin savait que Watson et Crick en avaient connaissance et, au moment où ils ont effectué leur découverte, elle ne travaillait plus sur la structure de l’ADN. Il reste que les deux hommes ne se sont pas conduits correctement avec elle : ils auraient dû lui demander l’autorisation d’utiliser ses données, ce qu’ils n’ont pas fait. Cela n’empêcha pas Franklin de développer des liens d’amitié avec eux, plus particulièrement avec Crick, avec lequel elle collabora intensivement par la suite.
Dans son livre de souvenirs intitulé La Double Hélice, paru en 1968, Watson donne de Franklin une image peu flatteuse, en lui prêtant un mauvais caractère et en minimisant ses compétences scientifiques. Il revint plus tard sur ce jugement, en reconnaissant ses mérites. L’ouvrage présente l’histoire de la découverte de la structure de l’ADN comme une espèce d’énigme policière, ce qui en rend la lecture plaisante. Mais il prend un certain nombre de libertés avec les faits à des fins dramatiques, et le récit qu’il présente n’est pas totalement fiable. Son ton impertinent et irrévérencieux, les portraits caricaturaux qu’il contient et le tableau sans fard ni indulgence qu’il offre de la vie dans les laboratoires choquèrent beaucoup de scientifiques, à commencer par Crick, qui s’opposa longtemps à sa publication. Il chercha même un moment à le faire interdire, avant de renoncer à l’idée. L’affaire jeta un froid entre les deux hommes, qui se réconcilièrent au bout de quelques années.
Dans les vingt années à Cambridge qui suivirent, Crick joua un rôle clé dans la plupart des développements de la génétique, en plein essor : la définition du contenu des gènes comme une information transmise sous la forme d’un code, le déchiffrement de ce code, basé sur des séries de trois bases (les codons), la distinction entre parties codantes et non codantes de l’ADN, l’élucidation du mécanisme de synthèse des protéines, qui implique trois espèces d’ARN (un autre acide nucléique). C’est à lui que l’on doit la première formulation du « dogme central de la génétique », selon lequel l’information passe de l’ADN vers l’ARN et de celui-ci vers les protéines, et jamais de ces dernières vers un des deux acides nucléiques. Durant toute cette période, son interlocuteur privilégié à Cambridge fut le chercheur d’origine sud-africaine Sydney Brenner, avec lequel il se lançait dans des « sessions folles » d’échanges d’idées.
Divorcé en 1947 de sa première épouse, dont il eut un garçon, Crick se maria deux ans plus tard avec une artiste issue d’une famille catholique nommée Odile Speed, qui lui donna deux filles. C’est elle qui dessina la double hélice illustrant l’article du journal Nature dans lequel Watson et Crick firent part de leur découverte. Odile déchargea son mari de tous les soucis domestiques, dont il était aussi peu enclin à s’occuper que des problèmes d’organisation en général. Leur mariage était ouvert. Crick avait toujours eu de nombreuses aventures et il ne perdit pas cette habitude une fois marié. Mais leur couple était solide et ils vieillirent ensemble. Avec le temps, il avait acquis une certaine notoriété. Les journaux tabloïds firent grand cas des fêtes que le couple organisait dans sa maison de Cambridge et le cottage qu’il avait acquis à la campagne. Scientifiques et artistes s’y pressaient, buvant et dansant dans l’esprit des « swinging sixties », et la liberté de mœurs caractéristique de l’époque y régnait. Admirateur du poète californien Michael McClure, Crick s’intéressait aux drogues psychédéliques. D’un autre côté, il restait attaché aux vues eugénistes professées par beaucoup de scientifiques au début du XXe siècle. Après quelques déclarations sur ce sujet, arrivé à la conclusion qu’il n’avait ni talent ni intérêt pour les questions liées aux rapports de la science et de la société, il s’abstint sagement de toute prise de position publique en la matière.
À la fin des années 1970, conscient que le progrès des connaissances en biologie moléculaire et génétique se faisait à présent largement sans lui, il décida de s’installer définitivement à La Jolla, en Californie, pour y mener des recherches sur le cerveau, au Salk Institute où il avait régulièrement séjourné pour des périodes limitées. Sous l’intitulé « étude de la conscience », il n’entendait pas développer une théorie générale, qui aurait toutes les chances d’être fausse, mais, plus modestement, identifier les corrélats neuronaux de la conscience, en commençant par ceux de la vision. Il le fit au cours de la vingtaine d’années suivante, en collaboration avec plusieurs chercheurs, particulièrement un jeune théoricien des neurosciences d’origine allemande, Christof Koch. On ne peut attribuer à Crick de percée décisive dans ce domaine. Mais un grand nombre de ses idées (par exemple sur le fonctionnement des réseaux de neurones, ou l’étude des neurones à l’aide de leur manipulation génétique) ont inspiré les chercheurs qui l’ont suivi.
Crick a bénéficié toute sa carrière de conditions exceptionnelles, inimaginables aujourd’hui. Jamais il n’a dû enseigner et il n’a rédigé une demande de financement qu’une seule fois dans sa vie. Mais sa productivité intellectuelle hors du commun s’explique surtout par ses qualités propres. Matthew Cobb insiste à juste titre sur la fécondité de sa manière de travailler, en dialogue constant avec un interlocuteur : il ne réfléchissait jamais aussi bien qu’en discutant. Il souligne aussi la puissance de son approche des problèmes : mauvais expérimentateur, il était un théoricien d’un caractère particulier, qui n’avançait jamais d’explications générales mais proposait, sur des sujets bien définis, des modèles et des hypothèses pouvant être testées par d’autres, au risque de se tromper, ce qu’il fit des milliers de fois. Enfin, son esprit ne s’arrêtait jamais, il avait les idées extraordinairement claires et la capacité de les exprimer de façon concise et lumineuse, comme le montrent ses articles scientifiques, des modèles du genre.
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