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Chaque fois que vous allumez votre portable ou votre ordi, que vous changez la pile d’un jouet de votre enfant ou que vous démarrez votre voiture électrique, vous alimentez sans le savoir, ou peut-être en le sachant, une chaîne d’approvisionnement au bout de laquelle suent et s’usent enfants et quasi-esclaves.

Nicolas Niarchos est le petit-fils du célèbre armateur grec, nous apprend Jeevan Vasagar dans The Observer. Il fait patrie d’une espèce en voie d’extinction, les journalistes qui paient de leur personne en allant enquêter sur place, pour voir de leurs yeux, en prenant des risques. Niarchos est un grand connaisseur du Congo, l’ex-Congo belge. Pour avoir un peu trop fouillé les conditions dans lesquelles le lithium de nos batteries est récolté, il a été arrêté dans le bar d’un hôtel de Lubumbashi, la deuxième ville du Congo, rapporte Chris Stokel-Walker dans Nature. Embarqué dans un avion pour Kinshasa, il y a été détenu et interrogé avant d’être expulsé du pays. Car les conditions sordides dans lesquelles sont souvent (pas toujours, faut-il croire) extraits les métaux rares qui alimentent nos batteries, lithium et cobalt en tête, sont protégées tant par l’État congolais que par les entreprises qui les exportent, essentiellement vers la Chine, pour être traités. « Le Congo est l’exemple phare du modèle “extractif” de gouvernance d’État (c’est-à-dire corrompu, autocratique et écologiquement irresponsable) décrit par Daron Acemoğlu et James Robinson dans Pourquoi les nations échouent », écrit Martin Vander Weyer dans la Literary Review. Il précise que les autorités congolaises n’ont laissé partir Niarchos qu’à la condition qu’il signe un engagement de ne jamais rapporter ce qu’il a vu dans le pays. Le journaliste a signé mais pas honoré son engagement. Il a été entendu par une commission du Congrès qui s’intéresse aux conditions d’extraction des minéraux qui entrent dans la composition des batteries.

La batterie est au cœur de la révolution énergétique en cours, mais pas seulement : c’est elle qui alimente les drones de la guerre en Ukraine. Elle alimente peut-être aussi les poches profondes de Donald Trump. En échange d’une trêve négociée entre le Rwanda et le Congo, ce dernier a cherché à prendre des intérêts dans une compagnie minière congolaise. En signant l’accord de paix (non respecté), le président américain a déclaré : « Il y a une incroyable richesse dans cette terre magnifique ». 

[post_title] => La sale filière de nos batteries [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => la-sale-filiere-de-nos-batteries [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2026-02-12 19:31:35 [post_modified_gmt] => 2026-02-12 19:31:35 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=133741 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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La Renaissance, les « grandes découvertes » et la révolution scientifique sont autant de moments clés de l’entrée de l’Europe occidentale dans la modernité. Respectivement définis par la naissance de l’humanisme, les premiers longs voyages d’exploration sur les océans et l’essor de la science expérimentale, ces épisodes historiques, avant d’impliquer l’ensemble du continent, se sont amorcés dans trois régions différentes : l’Italie pour l’humanisme, les pays du Nord, plus particulièrement l’Angleterre, pour la science expérimentale et, en ce qui concerne les grandes découvertes, la péninsule Ibérique. C’est sur les côtes espagnoles et portugaises que les premiers bateaux européens ont largué les amarres et hissé les voiles pour s’aventurer sur des mers inconnues. 

Onésimo Teotónio Almeida est bien conscient des difficultés que suscite le terme de « découvertes », une bonne partie des territoires « découverts » étant en réalité habités : « L’Europe occidentale a découvert qu’il existait d’autres mondes au-delà d’elle-même ; ce furent des découvertes du point de vue européen. » Il sait aussi parfaitement que ces voyages d’exploration étaient avant tout des entreprises à finalité économique et commerciale, souvent animées par des ambitions de conquête territoriale. Dans O Século dos Prodígios, livre qui rassemble des textes publiés au cours des quatre dernières décennies, il n’entend pas étudier ces aspects. Son objectif est de montrer que l’âge des grandes expéditions fut aussi une période de découvertes scientifiques – qu’elles aient rendu ces voyages possibles ou en aient résulté – et que celles-ci furent en grande partie le fait de savants portugais.

Cette réalité n’est pas appréciée à sa juste mesure, déplore-t-il. Les historiens portugais ont souvent exagéré l’importance des grandes découvertes dans la naissance de la science moderne. À l’inverse, leurs confrères anglo-saxons l’ont généralement ignorée. Autant et même davantage qu’une histoire de la science portugaise durant cette période, le livre est donc une histoire critique de la perception dont cette histoire a fait l’objet. À côté des savants de l’époque, Almeida cite abondamment les historiens des sciences. Parmi les auteurs portugais coupables d’avoir surestimé le rôle joué par leurs compatriotes, il commente par exemple les vues de l’historien Joaquim Barradas de Carvalho. 

Le régime d’António Salazar, sous lequel ce dernier a vécu, exaltait le passé impérial du Portugal, mais Carvalho était un militant communiste opposé à l’Estado Novo et ses idées trouvent leur origine ailleurs. Elles s’appuient sur les vues du philosophe marxiste français Louis Althusser. La science portugaise de cette époque, affirme-t-il, et elle seule, a opéré une véritable « coupure épistémologique », en opposant l’expérience à l’autorité comme source des connaissances et en encourageant la mathématisation du réel grâce à l’utilisation des chiffres arabes. La valeur de l’expérience, remarque Almeida, avait toutefois déjà été proclamée par des auteurs de la fin du Moyen Âge comme l’Anglais Roger Bacon. Et si l’introduction de la numérotation arabe, en même temps qu’elle facilitait le commerce, a eu un impact bénéfique considérable sur le travail scientifique, elle s’est produite en même temps partout en Europe, sans marquer de véritable rupture. À la vision dogmatique de Carvalho Almeida oppose celle d’autres historiens portugais qui ont mieux situé les travaux de leurs compatriotes dans le contexte de ce qui se passait ailleurs en Europe au même moment, ainsi que dans la continuité du progrès des connaissances de la fin du Moyen Âge à l’âge des Lumières. 

Pour l’essentiel, la contribution des savants portugais du XVIe siècle est liée aux sciences et aux techniques de la navigation. Celles-ci se sont développées à la faveur des premières excursions maritimes dans l’Atlantique lancées à l’initiative du roi Henri le Navigateur et se sont considérablement perfectionnées dans le prolongement des grandes expéditions qui les ont suivies : celles de Diogo Cão, qui a découvert l’embouchure du fleuve Congo en 1482 ; Bartolomeu Dias, le premier à avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, en 1488 ; Vasco de Gama, qui a atteint les Indes en traversant l’océan Indien en 1498 ; Pedro Álvares Cabral, découvreur du Brésil en 1500 ; Afonso de Albuquerque, arrivé en Malaisie en 1511. Sans oublier Fernand de Magellan, Portugais entré au service de l’Espagne, qui après avoir contourné l’Amérique du Sud par le détroit qui porte à présent son nom, traversa le Pacifique et débarqua aux Philippines en 1521.  Après sa mort dans une bataille avec des autochtones, un de ses officiers, Juan Sebastián Elcano, ramena un des bateaux de la flotte à Séville en contournant l’Afrique, réalisant, sans que cela ait jamais été le but du voyage, le premier tour du monde.

Les constructeurs portugais améliorèrent deux types de navires utilisés au Moyen Âge, la caravelle et la caraque. Aux savants, on doit notamment l’adaptation à son usage en mer de l’astrolabe, instrument de mesure de la hauteur du Soleil et des astres au-dessus de l’horizon permettant d’estimer l’heure et la latitude du lieu. Les cartographes ont établi de nombreux portulans, cartes marines conçues pour le cabotage à proximité des côtes. Comme la plupart des historiens, Almeida conteste l’existence d’une « École de Sagres » qui aurait été constituée par Henri le Navigateur après que ses troupes se furent emparées de Ceuta au Maroc. Il souligne par contre le rôle déterminant joué quelques années plus tard par quelques savants familiers des problèmes de la navigation, dont certains se connaissaient : Fernando Oliveira, cartographe et ingénieur naval ; João de Castro, réputé pour la rigueur et la précision de ses mesures hydrographiques et astronomiques et la découverte de perturbations locales du champ magnétique terrestre ; Pedro Nunes, mathématicien à qui on doit la définition de la trajectoire loxodromique sur une sphère, qui coupe tous les méridiens du globe terrestre sous le même angle et correspond à une route qu’on peut tenir sans changer de cap ; Garcia de Orta, médecin, herboriste et naturaliste, qui étudia à Goa et Bombay les propriétés des plantes médicinales ; et Duarte Pacheco Pereira, un des premiers Européens à avoir étudié scientifiquement les relations entre les marées et les phases de la Lune, auteur du livre de navigation Esmeraldo de Situ Orbis, un inventaire des connaissances de toute nature sur les terres découvertes par les Portugais qui ne sera publié qu’au XIXe siècle. 

Tous ces hommes, souligne Almeida, défendaient une conception du savoir basée sur l’observation et l’expérimentation. Leurs travaux les plus théoriques étaient liés aux problèmes pratiques auxquels ils se trouvaient confrontés au cours de leurs voyages. Duarte Pacheco Pereira et João de Castro dialoguaient constamment avec les marins. Pedro Nunes lui-même, qui ne quitta jamais la péninsule Ibérique, était en contact étroit avec le monde de la navigation.  

Lisbonne, à l’époque où ils exerçaient leurs talents, était un centre d’attraction pour toute l’Europe. Leurs travaux n’ont cependant jamais débouché sur de grandes percées théoriques comparables aux découvertes de Copernic, Kepler, Isaac Newton ou Robert Boyle. Inspirés par une vision de la connaissance qui renouait avec l’empirisme d’Aristote et de Galien et dont on trouve des échos chez le poète Camões et le philosophe Francisco Sanches, ils participaient toutefois de l’esprit qui allait s’exprimer pleinement dans la révolution scientifique du XVIIe siècle, dans une histoire faite de continuités autant que de discontinuités. 

Pour quelles raisons l’historiographie ne leur accorde-t-elle pas plus de place ? À quelques exceptions près comme les Américains George Sarton et Daniel Boorstin, les historiens des sciences et de la connaissance anglo-saxons (A. C. Crombie, David Wootton, Anthony Grafton) n’ont pas fait grand cas de la science portugaise de l’époque des découvertes. Parmi ceux qui ont pris le mieux la mesure de ses richesses, Onésimo Téotonio Almeida mentionne un italien, Carlo Cipolla, un Hollandais, Reijer Hooykaas, et le Portugais Luís de Albuquerque. Le peu de familiarité de la majorité des historiens avec les sources originales dans une langue relativement peu connue, dit-il, et le fait que les quelques travaux sur le sujet ont été mal diffusés expliquent le manque de visibilité de cet épisode.  

On peut aussi se demander pour quelle raison le dynamisme de l’activité scientifique au Portugal à l’âge des découvertes s’est interrompu au bout de quelques décennies. Comme les Espagnols, les penseurs portugais se sont interrogés sur le médiocre niveau de développement scientifique et technique de leur pays au XIXe siècle. De nombreuses causes ont été avancées, des effets tardifs de l’Inquisition à l’esprit de la Contre-Réforme en passant par la mentalité provinciale et l’exode des Juifs sommés de se convertir par le roi Manuel 1er. Dans un texte longuement commenté par Almeida, le philosophe Sant’Anna Dionísio invoque un mystérieux « caractère ibérique » fait d’un mélange de faible capacité de concentration, de goût pour le brio, de tendance au mysticisme et d’orgueil, dans des termes rappelant la manière dont, chacun dans son style, Miguel de Unamuno et José Ortega y Gasset décrivent le caractère hispanique. 

Si des facteurs psychologiques et culturels ont pu jouer, les succès de la science appliquée au Portugal à l’époque des découvertes attestent en tous cas qu’ils n’exercèrent pas leurs effets tout au long de l’histoire du pays. Des éléments de nature économique et politique doivent être pris en compte pour expliquer les phases d’épanouissement et de déclin. En l’absence de déterminisme culturel, il n’y a pas de fatalité. Au début du livre, Almeida reconnaît d’ailleurs que les pages consacrées à l’analyse de Sant’Anna Dionísio, qu’il a écrites il y a 35 ans, ont aujourd’hui perdu de leur actualité, compte tenu de la vitalité de la recherche scientifique au Portugal au cours des dernières décennies. 

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Après plus d’un an de silence, Neil Gaiman, auteur de Sandman et American Gods, publie une déclaration vigoureuse affirmant que les accusations d’agressions sexuelles portées contre lui sont fausses et constituent, selon lui, une « campagne de diffamation ». Il dit détenir des preuves contredisant ces allégations, tout en soulignant l’impact médiatique et professionnel de l’affaire, qui a suspendu une adaptation télévisée et fait perdre des collaborations à l’auteur. 

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Un député du Rassemblement national a déposé une proposition de loi pour instaurer une classification par âge des ouvrages jeunesse, avec pictogrammes et mentions imprimés sur les couvertures. L’initiative s’inspire des systèmes du cinéma et des jeux vidéo, mais suscite l’opposition d’éditeurs et d’auteurs qui estiment que cela porte atteinte à la liberté de création et peut conduire à des dérives normatives. 

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En Chine, le livre ne disparaît pas, mais la pratique de la lecture traditionnelle est confrontée à la domination des formats courts et des vidéos rapides sur les écrans. Si les ventes ne chutent pas drastiquement, le temps de lecture et l’attention des lecteurs évoluent vers des contenus ultra rapides, contraignant libraires et éditeurs à repenser la place du livre face à l'algorithme et au scroll continu. 

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Le site Bato.to, considéré comme le plus grand site de piratage de mangas au monde, a été démantelé, entraînant l’arrêt de dizaines de sites miroirs tels que xbato.com ou mangapark.io. Cette fermeture intervient après une opération coordonnée entre éditeurs japonais, partenaires chinois et la police, suite à une perquisition dans la région autonome du Guangxi. 

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Face à la gentrification à Madrid, des librairies comme Tipos Infames ferment leurs portes, subissant l’augmentation des loyers, le tourisme de masse et la transformation des quartiers. Ce phénomène redessine le commerce du livre, obligeant certains acteurs à capituler ou à migrer, alors que la dynamique urbaine privilégie d’autres types de commerces, au détriment des librairies indépendantes. 

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« Il est difficile de ne pas conclure que la bataille n’est pas déjà perdue et que, d’ici une ou deux générations, une Chine implacable, hypernationaliste, brutalement mercantile et inexorablement revanchiste mettra le monde à genoux », écrit Tunku Varadarajan dans le Wall Street Journal. Sa force de frappe : ses ingénieurs, détaille Dan Wang dans un livre qui fait frémir les Américains. Né en Chine, émigré aux États-Unis mais souvent revenu dans son pays, où il a vécu la répression aveugle orchestrée pendant les trois années de Covid, Dan Wang dresse un tableau impressionnant des prouesses industrielles d’un pays qui domine désormais à peu près toutes les technologies de pointe, a construit un réseau autoroutier deux fois grand comme celui des États-Unis, un réseau de trains à grande vitesse quinze fois plus étendu que celui du Japon et produit presque autant de centrales solaires et d’éoliennes que le reste du monde, résume The Economist. La Chine est devenue un « État d’ingénieurs », écrit Dan Wang. Et cela continue. En 2022, 35 % des étudiants chinois en master étaient en ingénierie, contre seulement 11 % des étudiants américains.  

L’auteur ne manque pas de souligner le revers de la médaille. Donner les coudées franches aux ingénieurs, une obsession partagée par Xi Jinping, peut aboutir à des décisions absurdes, comme celle d’avoir naguère confié à un célèbre ingénieur spatial le soin de définir la politique de l’enfant unique, qui a abouti à 321 millions d’avortements, à la stérilisation de 108 millions de femmes et a contribué à une dégringolade démographique qui désormais obère l’avenir. 

La compétition radicale qui oppose désormais les deux premières puissances de la planète dissimule pourtant une réalité rarement observée, ajoute Dan Wang. C’est que les deux peuples se ressemblent étrangement : « Le sang d’un matérialisme souvent grossier coule dans les veines des deux pays, produisant parfois une vénération pour les entrepreneurs à succès, créant parfois l’étalage d’un extrême mauvais goût, contribuant à un esprit de vigoureuse compétition. Ils ont un penchant pour “faire le job” qui produit parfois un résultat hâtif. Les deux pays regorgent d’escrocs qui vendent leurs recettes, spécialement en matière de santé et de richesse. Les deux peuples ont un faible pour le technologiquement sublime : la passion de grands projets qui repoussent les limites physiques. Les élites américaines et chinoises sont souvent en porte à faux par rapport aux vues politiques de la population générale. Mais les masses et les élites se retrouvent dans leur foi d’incarner une nation de puissance sans égale, en droit d’imposer sa volonté si des pays plus petits ne rentrent pas dans la ligne. »

[post_title] => Et si les Américains et les Chinois se ressemblaient ? [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => et-si-les-americains-et-les-chinois-se-ressemblaient [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2026-02-05 16:38:49 [post_modified_gmt] => 2026-02-05 16:38:49 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=133697 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Plus de 125 000 personnes sont portées disparues au Mexique, la grande majorité depuis 2007 – dont beaucoup de mineurs. Dû à la prégnance des cartels de la drogue, le problème s’est encore accentué ces dernières années. Depuis que Claudia Sheinbaum a pris ses fonctions en octobre 2024, quelque 14 000 personnes ont disparu, soit 20 % de plus qu’en 2024, indiquent les statistiques officielles. Plus de 5 700 fosses communes ont été découvertes.  

La romancière mexicaine Alma Delia Murillo aborde cette tragédie dans une œuvre de fiction inspirée par des entretiens avec des mères de disparus. Elle met en scène Ada, à la recherche de son fils Marcos, qui avant d’aller à l’école avait l’habitude de lui laisser une lettre. Il apparaît dans ses rêves, elle le voit tenter de lui dire où on l’a emmené. Ada craint de mourir avant de le retrouver. Elle se persuade qu’elle doit le chercher dans une fosse commune creusée sous un arbre. « Les mères savent lire les forêts, elles savent lire la végétation et détecter où il peut y avoir quelque chose », dit la romancière dans une conférence rapportée par le journal mexicain Crónica. « Elles me le disent : si les arbres pouvaient parler... Cela m’a amenée à réfléchir à l’intelligence végétale. » Elle a découvert que la végétation peut réagir à l’excès d’azote et à d’autres composants biotiques des cadavres qui se désintègrent dans la terre. D’où le titre du roman : « une racine qui ne disparaît pas ».

Le croisement entre l’inexplicable et le réel donne le ton du roman, écrit le journaliste de Crónica. La première phrase du livre est « Ce n’est pas vrai, mais c’est la vérité ». À force d’explorer les horreurs qui nourrissent son roman, Alma Delia Murillo est tombée malade. « Le résultat d’un traumatisme accumulé », dit-elle. 

Elle ne ménage pas la société mexicaine, à commencer par les autorités. « Il y a toujours un procureur, un policier, un militaire impliqué dans une disparition. Il y a parfois des fonctionnaires honnêtes, mais ils sont minoritaires. Peut-être que le gouvernement n’enquête pas parce qu’il devrait enquêter sur lui-même. »

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Grand merci à la très Sainte Inquisition. Tatillonne, très sourcilleuse dans ses investigations, très précise dans ses comptes rendus, ultra rigoureuse dans son archivage, elle nous a légué dans ses dossiers dignes de ceux de la Stasi des mines d’informations anthropologiques sur la vie à la fin du XVIe siècle dans la petite colonie portugaise de Cacheu (actuelle Guinée-Bissau). Crispina Peres, la personne « inquiétée » par les bons pères, était une riche commerçante métisse, mariée successivement à deux capitaines généraux. Or des concurrents jaloux l’avaient dénoncée comme une catholique qui continuait à pratiquer les rites africains hérités de sa mère. Décortiquant les abondantes archives du procès, qui s’est tenu en 1665 à Lisbonne, l’historien britannique Toby Green, spécialiste de l’Afrique coloniale, révèle peu à peu un contexte qui dépasse largement la saumâtre accusation de syncrétisme religieux – « crime » dont tous les habitants de la petite cité étaient coupables puisqu’ils avaient recours au grand jour aux sorciers de l’endroit.

La réalité, c’est qu’à la fin du XVIIe les colonies portugaises en Afrique se trouvaient menacées militairement par les royaumes locaux et commercialement par l’Angleterre et la Hollande, sur fond de rivalité esclavagiste. Pire encore, le style de vie dans ces avant-postes portugais en Afrique témoignait d’une dérive alarmante : non seulement les religions s’y mélangeaient allègrement (islam y compris, sous l’effet d’une vigoureuse prédication de missionnaires soufis), mais les sexes et leurs prérogatives respectives aussi. À Cacheu, les femmes – et notamment l’infortunée Crispina, la plus notable d’entre elles – tenaient en effet le haut du pavé. C’étaient elles qui faisaient commerce des marchandises collectées à travers le continent par leurs hommes (largement absents de la ville, donc) et qui amassaient des fortunes. C’étaient elles aussi qui géraient les relations avec les royaumes voisins, dont elles parlaient toutes les langues. Crispina était polyglotte, et, preuve de sa prééminence, un roi du lieu avait levé une armée de 1 500 hommes pour tenter en vain de la libérer. Enfin ces femmes fortes, libres et puissantes faisaient sans surprise une belle java interraciale avec la participation enthousiaste de l’establishment portugais, clergé compris.

Mais à mille lieues de là, dans l’ultra rigoriste et patriarcale Lisbonne qui s’indignait de cette permissivité tous azimuts et « ressentait aussi la menace de femmes comme Crispina comme une attaque frontale contre la mainmise des hommes portugais sur l’économie locale de l’esclavage », écrit Alan Lester dans History Today, on tenait une bonne proie. Quoi de mieux qu’une condamnation à grand spectacle pour donner un coup d’arrêt à l’atteinte aux convenances religieuses comme aux convenances tout court ? Mais le procès allait tourner en jus de boudin. Une petite ville comme Cacheu était le paradis des cancans, et les volumes de l’enquête inquisitoriale allaient vite éclater sous l’amoncellement des ragots et contre-accusations qui prouvaient au-delà de tout doute que les témoins à charge avaient été achetés (pas bien cher : pour l’esclave de Crispina elle-même, des chaussures et des rubans plus une promesse fallacieuse d’affranchissement). Crispina échappera donc au bûcher mais ne retournera chez elle après trois ans de cellule que pour y mourir. Au lieu d’avoir servi à conforter l’empire portugais, ses souffrances permettront de montrer qu’à Cacheu régnait non seulement le multiculturalisme, la liberté des usages et des mœurs, mais surtout celle de l’esprit. Impardonnable à cette époque mais bien plaisant à découvrir à la nôtre. 

[post_title] => Une sacrée bonne femme [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => une-sacree-bonne-femme [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2026-02-05 16:33:28 [post_modified_gmt] => 2026-02-05 16:33:28 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=133688 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Lors d’un voyage dans les pays communistes de la périphérie de l’URSS juste avant la chute du mur de Berlin en 1989, j’avais emporté avec moi, en manière de guide, l’ouvrage de Custine La Russie en 1839 : je soupçonnais en effet que, outre les ravages causés par le marxisme, j’y verrais les effets funestes de la russification.

Me tenant dans les vastes espaces vides de Pyongyang, je me suis souvenu de ce que Custine avait écrit à propos de Saint-Pétersbourg, où, selon lui, une foule – un grand rassemblement spontané de personnes non organisé par le pouvoir – serait une révolution. Quel meilleur endroit que Pyongyang pour observer la véracité de la formule, rédigée après avoir assisté à un défilé militaire à Saint-Pétersbourg : une tyrannie exige d’immenses sacrifices pour ne produire que des miettes. Custine décrivait le tsar comme un « aigle et un insecte », à la fois surveillant tout d’en haut et s’immisçant dans les moindres recoins de la vie privée1. N’était-ce pas là déjà une description pertinente des régimes communistes ? Le tsar, disait-il, avait déclaré la guerre à la vérité et était sorti victorieux de cette lutte. Comment mieux caractériser, là aussi, le projet communiste, longtemps efficace avant de connaître l’échec. 

Spécialiste de longue date de l’histoire et de la politique russes, Françoise Thom est bien placée pour observer les continuités de la pensée et de la politique russes sur la longue durée. Les dirigeants russes, quels que soient leurs penchants philosophiques ou idéologiques – peut-être en raison d’un effet résiduel du joug mongol –, ont presque toujours fait passer la puissance militaire avant le bien-être de leurs sujets, à un degré rarement égalé ailleurs. C’est comme si la Russie avait été gouvernée éternellement par un Frédéric le Grand, mais un Frédéric le Grand dépourvu de génie organisationnel. C’est pourquoi le mode de guerre russe repose à ce point sur la supériorité numérique, sans le moindre souci d’épargner les pertes humaines.

Ce livre est une série d’articles écrits entre juillet 2021 et septembre 2025, republiés par thème plutôt que dans l’ordre chronologique, sur la guerre de Poutine en Ukraine. Françoise Thom écrit avec une clarté exceptionnelle, tant dans son exposé des faits que dans son analyse. On ne souhaiterait pas être poursuivi en justice par elle, tant sa logique est implacable et précise.

Elle ne veut rien savoir de cette soif de culpabilité qui passe en Occident pour de la générosité intellectuelle et de l’ouverture d’esprit. Elle est très claire : la guerre de Poutine n’était pas une réponse à quoi que ce soit que l’Occident ait fait ou à la menace supposée qu’il représentait, mais la conséquence naturelle d’un mélange toxique d’appétit de pouvoir autocratique, de corruption économique et aussi de slavophilie – ce sentiment profond de supériorité morale et de destin providentiel combiné à la conscience d’une réelle infériorité dans la plupart des domaines de la vie humaine qui afflige de nombreux penseurs russes. Un état d’esprit saisi avec humour dans cette vieille blague soviétique : un soldat demande au commissaire politique, après une conférence, s’il est vrai qu’il y a plus de voitures en Amérique qu’en Union soviétique ; le commissaire réfléchit un instant et répond : « Oui, camarade, c’est vrai, mais en Union soviétique, nous avons plus de places de parking. » La vantardise issue d’une position de faiblesse fondamentale est un état d’esprit inflammable.

Poutine ne croit pas que l’Ukraine soit une nation ayant le droit d’exister séparément, et aucun arrangement autre que l’absorption ne le satisfera, par l’anéantissement complet s’il le faut. Tout accord avec lui ne sera rien de plus qu’une trêve, comme dans le cadre d’un jihad musulman, auquel sa guerre ressemble à certains égards. 

Françoise Thom relie habilement les différents aspects du poutinisme : le militarisme, le faux récit historique utilisé pour justifier l’agression tout en revendiquant une victimisation immémoriale, la kleptocratie rampante, le contrôle plata o plomo des oligarques (la corruption ou la mort), la suppression de toute opposition, le lavage de cerveau de la population dès le plus jeune âge au moyen d’une propagande omniprésente, la peur insufflée du chaos en l’absence d’autocratie et l’utilisation cynique d’incitations financières pour pousser les jeunes Russes (ou les personnes issues de minorités ethniques de la périphérie) à s’engager, sachant que leur mort au combat apportera à leur famille une somme supérieure à une vie entière de travail.

Ce n’est pas pour rien que Poutine a fait carrière au KGB, et Thom est tout à fait claire sur le fait qu’il a appris toutes les ficelles du métier. Il sait comment soudoyer des personnalités éminentes telles que François Fillon et Gerhard Schröder (pas très difficile, apparemment) et a réussi à persuader un certain nombre de personnes de droite qu’il est un défenseur de la civilisation chrétienne contre les rangs serrés des libertins athées. Que certains puissent confondre cet ancien chef du KGB en poste en Allemagne de l’Est avec un véritable croyant a de quoi surprendre, sauf à se souvenir de la longue histoire des illusions occidentales sur les dirigeants russes. 

Je pense que Françoise Thom est sur un terrain moins assuré quand elle évoque le degré auquel Donald Trump doit son ascension à Poutine. Il est certain que Trump a longtemps bénéficié d’investissements russes, lesquels ressemblaient parfois davantage à des cadeaux ou à des pots-de-vin qu’à de véritables transactions d’affaires. Il est également vrai qu’il a fait tout son possible, sans aller jusqu’à l’admettre, pour faire avancer les objectifs de Poutine en Ukraine, comme si Poutine exerçait sur lui un pouvoir de chantage – ce que soutiennent certains théoriciens du complot. Mais le trumpisme a des racines profondes en Amérique – même si elles sont nourries par les excès de l’autre camp. Ayant renoncé à toute forme d’égalitarisme économique, la gauche américaine s’est concentrée sur les revendications identitaires, dont les absurdités, souvent mises en pratique, ont suscité une forte réaction. Ce n’est pas le fruit de l’imagination malade des conservateurs que les candidats à un poste universitaire aient dû prêter serment d’allégeance aux doctrines de la diversité, de l’équité et de l’inclusion, ni que la liberté d’expression ait été sévèrement restreinte dans les universités. Le mouvement Black Lives Matter, intellectuellement corrompu mais très puissant, a suscité exaspération et frustration. L’industrie américaine, comme une grande partie de l’industrie européenne, a été vidée de sa substance par la délocalisation vers la Chine. Il n’y avait pas besoin d’un Poutine pour persuader plus de la moitié de la population américaine que quelque chose devait changer, même si un promoteur immobilier malhonnête, star de téléréalité et rongé par une mégalomanie narcissique, ne semblait pas le candidat idéal pour ramener le peuple vers les pâturages ensoleillés du passé.

Quant à l’Europe, Poutine ne fait que pêcher dans des eaux troubles qu’il n’a pas créées, mais dont il tire profit. Les sources de la faiblesse européenne dépassent le cadre de cet ouvrage, mais suggérer que Poutine en est une cause majeure revient, à mon avis, à exagérer son influence.

J’espère néanmoins que ce livre sera largement lu. 

« Vous ne pouvez pas comprendre la Russie avec votre esprit / Car aucun instrument de mesure n’a été créé pour elle... » écrivait au XIXe siècle le poète Fiodor Tiouttchev, suggérant que l’on peut seulement lui accorder sa foi. Françoise Thom ne croit pas à ce genre d’absurdité pernicieuse et a fait une très bonne tentative pour comprendre la Russie avec son esprit.

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« La séance est ouverte », « Je vous déclare mari et femme », « Je lègue ma montre à mon cousin Paul », « Je parie qu’il pleuvra demain ». Ces phrases sont performatives : elles accomplissent ce qu’elles énoncent en l’énonçant. L’idée du performatif est au cœur de la pensée du philosophe anglais J. L. Austin. Sa découverte est le produit le plus fameux du courant de la philosophie analytique appelé « philosophie du langage ordinaire » ou « philosophie linguistique », selon lequel la réponse aux questions que pose la philosophie passe par l’analyse du langage de tous les jours. Né dans le prolongement des idées développées par le penseur autrichien de Cambridge Ludwig Wittgenstein durant la deuxième partie de sa vie, ce courant s’est développé à Oxford avant de gagner les États-Unis. Austin fut un de ses représentants les plus connus avec son compatriote Gilbert Ryle. Durant plusieurs décennies, il régna sur le département de philosophie d’Oxford, à la fois admiré et craint en raison de son esprit terriblement incisif et de son caractère peu commode. À côté d’un exposé de ses idées, la volumineuse biographie que vient de lui consacrer M. W. Rowe fournit de nombreuses informations sur sa personnalité et sa vie privée. Au milieu du livre, douze chapitres décrivent le rôle clé qu’il joua au cœur des services de renseignement britanniques durant la Seconde Guerre mondiale. 

Né en 1911 à Lancaster, John Langshaw Austin a grandi en Écosse où son père était secrétaire d’un établissement d’enseignement. Entré au collège de Shrewsbury, dans le Shropshire, il y reçut une solide formation classique, qu’il approfondit au Balliol College d’Oxford. Excellent connaisseur de la langue et de l’histoire grecques et latines, il s’efforça toute sa vie de combler ses lacunes en mathématiques et en logique, s’y employant de manière particulièrement assidue à deux reprises. Élu fellow du prestigieux All Souls College, il y fit la connaissance d’Isaiah Berlin, issu d’une famille juive lettone et futur historien des idées, qui allait devenir son plus fidèle ami. « Chaleureux, volubile, polyglotte, immensément érudit, doté d’une réelle capacité de comprendre avec empathie une multiplicité de points de vue et de saisir rapidement le point essentiel d’une question, Berlin, observe Rowe, gravitait naturellement autour de l’establishment politique, avait un goût profond pour les ragots […] et aimait exercer de l’influence en coulisses. » D’Austin, Berlin disait de son côté : « Il avait la passion de l’information précise et factuelle, de l’analyse rigoureuse, des conclusions testables […], détestait le vague, l’obscurité, l’abstraction et le procédé consistant à éviter les problèmes en recourant à des métaphores, à la rhétorique, au jargon ou à des fantaisies métaphysiques. » Les deux hommes s’admiraient mutuellement ; leurs différences de style et de caractère ne les empêchaient pas de s’entendre parfaitement et ils avaient de longues conversations. 

Rebuté par l’attitude tolérante de certains de ses collègues à l’égard du nazisme, et ne trouvant pas à All Souls une atmosphère propice au progrès de ses réflexions, Austin, tout en y conservant son poste, prit une charge de cours au Magdalen College (un autre collège d’Oxford). Il y enseignait les auteurs classiques, notamment Aristote et Leibniz, tout en s’initiant personnellement à deux courants de pensée qui, soutient Rowe, allaient profondément l’influencer. D’un côté, le pragmatisme, notamment celui de l’Américain C.I. Lewis ; de l’autre, la « seconde philosophie » de Wittgenstein, développée par celui-ci lorsque, tournant le dos aux considérations sur la structure logique de la langue, pensée à l’image de celle du monde, il s’est intéressé au langage ordinaire, à ses usages et aux « jeux de langage ». Austin, qui entendait se présenter en pionnier, a toujours nié avoir été influencé par Wittgenstein. M. W. Rowe montre que, même si ses idées allaient déjà dans la même direction que les siennes, il ne peut pas ne pas l’avoir été.  

Austin proposa à Berlin d’organiser au prestigieux All Souls College des séminaires de discussion. Ce format correspondait à son tempérament intellectuel. Pour produire des idées originales, remarque Rowe, il avait besoin d’un élément de contrainte, des attentes d’une audience : « Le moins sociable des hommes, il ne pouvait penser de manière créative qu’en compagnie d’autres personnes. » Isaiah Berlin a laissé une description mémorable de la manière dont se déroulaient ces séminaires : « [Austin] posait une question à la classe. Si, pétrifiés de terreur, tous les participants gardaient le silence, il tendait en avant son long doigt fin et, après avoir oscillé d’avant en arrière durant une minute, il le poussait brusquement comme le canon d’un pistolet et, le pointant en direction de quelqu’un choisi au hasard, s’exclamait d’une voix forte et nerveuse : “Votre réponse ?”. [...] Malgré ces moments terrifiants, le nombre de participants ne diminua jamais. »

Austin profitait de ces occasions pour attaquer avec férocité les idées dont il contestait le bien-fondé, par exemple la théorie positiviste de la perception dite théorie des « données sensorielles » (« sense data »), qui affirme que nous n’accédons pas directement au monde physique mais seulement à des représentations mentales servant d’intermédiaires entre notre conscience et la réalité. Un de ceux qui la défendaient était son collègue et rival à Oxford A. J. Ayer. Les deux hommes s’opposèrent dans des débats sans merci sans qu’aucun des deux ne cède jamais. Leur rivalité était autant personnelle que théorique. Austin n’aimait pas qu’on lui fasse de l’ombre. Ses relations avec Gilbert Ryle, dont il était pourtant plus proche sur le plan des idées, formellement cordiales, ne furent jamais chaleureuses. 

Austin a été initié à l’univers féminin par une ancienne gouvernante de sa famille, une Française nommée Renée Mothe, légèrement plus âgée que lui. Il eut avec elle une longue liaison clandestine et la revit bien des années plus tard lors d’un passage à Paris. Cette aventure lui donna l’assurance nécessaire pour convaincre celle qui allait devenir sa femme, au départ hésitante, de l’épouser. 

Jean Coutts était une jeune femme très sensible, lettrée et cultivée, mais peu sûre d’elle-même. « Austin, suggère Rowe, a dû réaliser que leurs deux variétés d’introversion s’accordaient parfaitement. Jean trouvait le monde extérieur stressant et voulait se retirer dans la vie privée et domestique ; il ne se sentait pas à l’aise non plus en public, mais pouvait […] maîtriser son embarras en adoptant une attitude froide, moqueuse, légèrement intimidante. » Leur mariage fut solide. Ils eurent quatre enfants. Austin, très attaché à la famille qu’il avait fondée, avait les loisirs des hommes de la classe moyenne cultivée de son époque. Il jouait du violon, souvent des partitas de Bach, dessinait, bricolait, jardinait et construisait des maquettes d’avion pour ses enfants. 

Lorsqu’éclata la Seconde Guerre mondiale, il fut tout d’abord affecté à la section MI14 des services de renseignement, qui travaillait en liaison avec le ministère de la Guerre. Réputé pour ses extraordinaires capacités d’analyse des photographies aériennes, il fut apparemment à l’origine d’informations exactes sur l’imminence d’une attaque par les troupes allemandes débarquées en Afrique du Nord, dont le commandement militaire ne tint malheureusement pas compte. Il devint ensuite le meilleur connaisseur de l’ordre de bataille des chars de l’Afrika Korps de Rommel. 

En 1941, une nouvelle section fut créée pour rassembler les informations nécessaires à un débarquement au nord de la France. Au départ composée d’une demi-douzaine de personnes, elle finit par en comprendre plusieurs centaines. Austin était à sa tête. Durant plusieurs années, ce groupe, surnommé « Les Martiens », grâce à l’analyse de photographies aériennes, à des renseignements procurés par la Résistance et à un long travail de recherche et d’étude, put fournir des rapports réguliers sur la géographie des côtes françaises, la pente des plages, la profondeur des eaux, la présence d’obstacles à la navigation, l’emplacement, la nature et l’équipement des forces allemandes, les routes et moyens de communication à l’intérieur du pays.

Quelque temps avant le D-Day, la section produisit en plusieurs milliers d’exemplaires un petit manuel à l’intention des troupes de débarquement nommé « Invade Mecum » (un jeu de mots), contenant sous une forme très synthétique et commode toute une série de cartes et d’informations pratiques. Bien qu’il n’ait pas empêché le désastre d’Omaha Beach, mieux défendue qu’on le pensait, ce travail de renseignement s’avéra décisif pour le succès de l’opération Overlord. En limitant les pertes humaines à 6 % au lieu des 30 % initialement envisagés, il permit d’épargner des dizaines de milliers de vies humaines. 

De retour à Oxford, Austin était un homme changé : « Avant 1940, il était un savant effacé […], mal à l’aise en public […]. Mais durant les cinq années suivantes, il s’était trouvé au centre de la planification et de la stratégie […]. Son temps à l’armée lui fit réaliser qu’une personne seule n’avait qu’un impact limité et que pour être véritablement efficace un individu devait se montrer capable de diriger et de motiver des équipes […]. Il découvrit qu’il était doué pour organiser les discussions et tirer le meilleur des autres. » Pour ce faire, il avait en tête deux modèles : la méthode « thérapeutique » pratiquée par Wittgenstein – la philosophie comme entreprise de clarification du langage – et la vieille méthode orale de Socrate, consistant à poser une question, puis à critiquer la réponse proposée. Il l’appliqua au cours de séminaires organisés tous les samedis matin. 

La discussion partait de l’analyse du langage et des nuances dans l’emploi des mots. Quelle différence y a-t-il entre une disposition, une caractéristique, une habitude, une inclination, une tendance, une susceptibilité ? Quand doit-on dire qu’on a fait quelque chose par erreur, involontairement, par inadvertance ou par accident ? C’est au cours de ces séminaires qu’il développa les idées présentées dans son ouvrage le plus connu Quand dire, c’est faire (traduit aux éditions du Seuil). La théorie des performatifs y est enrichie, complétée, nuancée voire relativisée par la distinction entre trois actes censément réalisés par toute proposition : l’acte locutoire (le fait de dire quelque chose), illocutoire (ce que l’on accomplit en le disant) et perlocutoire (l’effet produit sur l’interlocuteur). À la fin, il propose même de distinguer entre cinq types d’actes de discours.

À plusieurs reprises au cours de années 1950, Austin se rendit aux États-Unis. Il appréciait l’atmosphère de créativité et de liberté intellectuelle qu’on y trouvait, le climat ensoleillé de la Californie et une prospérité qui contrastait avec l’austérité de l’Angleterre d’après-guerre. Invité à rester à Harvard et à Berkeley, il ne s’y installa pas, parce que Jean ne voulait pas s’éloigner de sa famille. Plusieurs de ses anciens étudiants d’Oxford, notamment John Searle et Stanley Cavell, poursuivirent aux États-Unis la tradition de la philosophie du langage ordinaire. À la fin de son existence, il était engagé dans une réflexion sur le symbolisme linguistique – l’idée, en contradiction avec la thèse de l’arbitraire du signe du linguiste Ferdinand de Saussure, qu’il existe parfois un lien entre le son des mots et leurs sens. Il eut l’occasion d’en discuter à Harvard avec Noam Chomsky. 

Mort précocement à 48 ans d’un cancer du poumon, il n’eut que 30 ans de vie active. Il écrivait avec réticence et publiait peu. Mais il exerça une profonde influence sur ceux qui fréquentaient ses séminaires et ses livres sont constamment réédités. La philosophie du langage ordinaire a aujourd’hui un peu perdu du prestige dont elle a bénéficié dans le monde anglo-saxon durant une partie du XXe siècle. Les idées d’Austin et sa manière socratique de pratiquer la philosophie demeurent cependant stimulantes et une source d’inspiration. 

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Le dogecoin est une cryptomonnaie lancée par plaisanterie par des petits malins pour se moquer de la vogue des cryptomonnaies ; ayant bénéficié de tweets de célébrités, sa valorisation a atteint des dizaines de milliards. Le dogecoin est un objet, mais la remarque vaut pour les personnes : leur valeur tient souvent plus à leur aura qu’à des qualités réelles. Comme le dit le Wall Street Journal à propos de ce livre éclairant, « pour beaucoup de patients, le pedigree affiché sur la plaque du médecin l’emporte sur son efficacité ». Professeur dans une business school de Californie, Toby Stuart creuse sous divers angles ce sujet vieux comme le monde et juge que l’explosion des moyens de communication en modifie sérieusement l’importance. 

Il suffit de prendre l’exemple de la monarchie absolue et de l’aristocratie qui la soutenait pour identifier l’un des points soulignés par l’auteur : le lien consubstantiel entre fausses valeurs et hiérarchie sociale. Mutatis mutandis, il n’en va guère différemment de nos jours. Est-ce forcément un mal ? Pas à tous égards, il s’en faut, nous dit Stuart. Toute société a besoin de hiérarchie pour garantir un minimum de stabilité ; même biaisée, elle réduit le taux d’incertitude.

Faisant allusion au principe d’incertitude de la physique quantique, Stuart introduit « l’autre principe d’incertitude », qui selon lui fonde la préférence pour ce qu’il appelle la « statutocratie », ce régime omniprésent qui privilégie les hiérarchies biaisées – dans tous les domaines, culturels y compris. C’est que dans un monde « saturé de choix », résume l’universitaire britannique Sorin Krammer dans Science, « nous n’avons pas le loisir d’évaluer la qualité en direct : il nous faut recourir à des raccourcis », par exemple pour choisir l’école où mettre son enfant, le candidat pour qui voter, l’expert à qui se fier, l’artiste à admirer, le vin à offrir. « Cela permet de réduire la charge cognitive. » Mais en même temps, souligne Stuart, cela tend à renforcer « l’effet Matthieu », d’après lequel les avantages ou désavantages initiaux tendent à se creuser. Et cela accroît le discrédit des « outsiders » de talent, qui peinent à se faire reconnaître. 

Comme le montre l’exemple du dogecoin, à l’heure des réseaux sociaux, les propagateurs de fausses valeurs risquent fort de dominer le marché. 

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