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Espérant ne pas connaître le sort de Saddam Hussein, le colonel Kadhafi invita le patron de Human Rights Watch (HRW), un organisme concurrent d’Amnesty International, à venir en Libye. De façon inattendue, Kenneth Roth produisit une liste bien documentée de 131 prisonniers politiques, dont il demanda la libération. Les officiels explosèrent de rage, raconte-t-il dans son livre, « pensant sans doute trouver les moyens de nous contraindre à ne pas publier la liste ». Il laissa quelque temps les cendres retomber puis les mit devant un choix. Lui et son équipe allaient organiser une conférence de presse en Égypte. Quand les journalistes poseraient des questions sur leur séjour en Libye, il pourrait répondre : « Tout ce qu’ils ont fait, c’est nous crier dessus ». Ou bien : « Les conversations ont été productives, et ils ont promis diverses mesures ». Les officiels ont présenté leurs excuses et les 131 prisonniers ont été libérés.

Cette histoire illustre la philosophie développée par Roth au cours des trente années pendant lesquelles il a présidé HRW (il a pris sa retraite). Quel que soit leur degré de psychopathie, les autocrates ont le souci des apparences – dans une certaine mesure au moins. L’URSS de Staline et l’Allemagne d’Hitler avaient déployé tout un art de dissimulation de leurs exactions. De même la Chine actuelle, qui a publié des cartes sur lesquelles le lieu des camps de travail réservés aux Ouighours avait été blanchi – une maladresse qui servit à les repérer, note The Economist. Le souci des apparences est un point faible que les organisations de défense des droits de l’homme peuvent exploiter, à condition de faire un travail de documentation irréprochable.

La méthode a ses limites. HRW n’a abouti à aucun résultat en Syrie, observent deux responsables de la fondation Soros dans la revue Foreign Policy. Aucune organisation de défense des droits de l’homme n’a pu enrayer les massacres commis par l’armée israélienne à Gaza.

[post_title] => Il a fait plier Kadhafi [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => il-a-fait-plier-kadhafi [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-03-20 17:39:43 [post_modified_gmt] => 2025-03-20 17:39:43 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131568 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Le saviez-vous ? Les virus du rhume et de la grippe peuvent se transmettre par de minuscules poussières, de quelques microns, capables de voyager sur de longues distances. C’est l’une des découvertes racontées par l’excellent journaliste scientifique Carl Zimmer dans son livre sur les pathogènes transmis par l’air que nous respirons. Pasteur a grimpé en haut d’un glacier pour voir si l’air y contient des agents infectieux (la réponse est oui). La première quarantaine efficace a été décidée en 1377 par la ville de Dubrovnik, alors un État indépendant, pour se protéger contre la peste. Et à la fin du XVIIIe siècle les « anticontagionnistes » ont qualifié de « meurtre volontaire » les mesures de quarantaine prises contre la fièvre jaune. On retrouve ce genre d’attitude de nos jours. En 2005, le président George W. Bush annonça un plan de préparation aux pandémies qui n’incluait pas de fonds pour la recherche sur la transmission aérienne. Les autorités sanitaires prétendaient connaître le sujet… En décembre 2019 encore, quand surgit la pandémie du coronavirus, les autorités chinoises et l’OMS ont « étalé au grand jour leur ignorance de la transmission respiratoire », écrit Nathan H. Lents dans Science. Les populations furent invitées à se laver les mains et à désinfecter les surfaces. Il fallut du temps pour préconiser les masques. 

[post_title] => Fâcheuses ignorances [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => facheuses-ignorances [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-03-20 17:37:42 [post_modified_gmt] => 2025-03-20 17:37:42 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131565 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Le Pérou a-t-il dépassé le cercle infernal entre guérilla et dictature ? Dans La lealtad de los caníbales, dernier volet de sa trilogie sur la violence politique dans son pays, Diego Trelles Paz revient à la fois sur l’héritage du Sentier lumineux – un groupe maoïste qui a mené un conflit armé contre l’État péruvien dans les années 1980 et 1990 – et sur le « fujimorisme », idéologie politique associée à l’ancien président péruvien d’origine japonaise, Alberto Fujimori. Après avoir gouverné de 1990 à 2000 en usant de méthodes pour le moins contestées, il a été condamné dans son pays pour crimes contre l’humanité. Il est mort en 2024.

La lealtad de los caníbales est un roman choral, une sorte de radiographie du Lima contemporain où convergent de nombreux personnages dont les destins tragiques s’entrecroisent à un rythme vertigineux. Les histoires se nouent dans le bar du Chinois Tito, un patron naïf et rêveur qui offre des livres à ses employés pour qu’ils améliorent leur vie et s’éloignent de leur téléphone portable. Au fil des pages, nous découvrons une migrante colombienne qui fuit son pays pour échapper à la violence et en affronter une autre ; un curé qui jouit d’une impunité totale lorsqu’il décide d’assouvir ses plus vils désirs ; une belle jeune femme qui cherche à faire valoir ses mérites dans une société machiste ; un père qui refuse de payer la rançon de son fils et juge l’affaire bénéfique. Un jeune responsable des réseaux sociaux fujimoristes dénonce ceux qu’il appelle les « cannibales », dont l’identité est ainsi résumée par Iván Farías dans Letras Libres : « tous ceux qui trahissent leurs principes de vie et sont prêts à réaliser l’horreur anthropophage de se “manger” les uns les autres ». Mais la figure la mieux construite est celle d’Arroyo, flic cruel, corrompu et kidnappeur : l’un des produits les plus accomplis du « fujimorisme », c’est lui qui mènera l’intrigue à son terme. Il est le pendant parfait du Tito le Chinois. Ces deux personnages constituent les deux faces de ce Pérou post-Fujimori, un pays chaotique qui a vu six présidents au cours des cinq dernières années et qui est dorénavant au bord d’une nouvelle explosion. 

[post_title] => Dans l’antre de Lima [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => dans-lantre-de-lima [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-03-20 17:35:21 [post_modified_gmt] => 2025-03-20 17:35:21 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131562 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Sommes-nous déterminés par nos gènes (« nature »), par notre environnement (« culture »), ou par les deux à la fois ? Dalton Conley, un Américain à la fois biologiste et sociologue, spécialiste de cette discipline d’émergence récente qu’est la sociogénomique, propose une réponse plus nuancée mais quasiment révolutionnaire : non seulement gènes et environnement collaborent, mais ils se modèlent et se conditionnent réciproquement, si bien que les opposer l’un à l’autre n’a pas grand sens. Les gènes n’agissent pas seulement à l’intérieur du corps, explique Conley, mais aussi à l’extérieur en influant sur l’environnement qui conditionne largement leur expression ; or les gènes à leur tour – les nôtres comme ceux de notre entourage – influent directement sur la constitution de cet environnement. La boucle est bouclée, une boucle de Möbius, c’est-à-dire un ruban aux deux faces indéfiniment mélangées. 

Prenez par exemple quelqu’un muni du gène du sprinter (il est identifié : c’est le gène ACTN3). Son heureux porteur sera-t-il obligatoirement un futur champion ? Non, car beaucoup d’autres facteurs entrent en jeu : la motivation, le soutien parental, les encouragements reçus, l’accès à des facilités d’entraînement, etc. Or ces éléments environnementaux sont produits en fait par des gènes : ceux du sprinteur lui-même, qui contribuent à ce qu’il se crée un environnement favorable à son développement sportif, et ceux des autres personnes – proches, éducateurs, etc. – aussi appelées à jouer un rôle dans la constitution de cet environnement. Autre exemple de cette boucle de rétroaction nature/culture, c’est-à-dire gènes/environnement : la dépression. Quoique d’origine largement génétique, celle-ci est souvent déclenchée par des accidents de la vie – et les gens prédisposés à la dépression paraissent beaucoup plus exposés que les autres à de tels d’accidents. « Ce n’est aucunement de leur faute, bien sûr ; mais cela confirme que la programmation génétique de ces personnes et le monde dans lequel elles évoluent sont étroitement entremêlés », résume Conley, qui consacre la majeure partie de son livre à démontrer le fondement scientifique de « ce changement de paradigme ».

Tout commence avec le décryptage progressif du génome humain, puis avec la découverte subséquente qu’il fallait aussi prendre en compte des innombrables variants génétiques présents sur les chromosomes. Pour les quelque 20 000 gènes qui constituent notre génome on compte plusieurs millions de variants qui affectent très différemment nos gènes, en quantité comme en qualité (certains gènes ont peu de variants, et certains variants sont beaucoup plus dommageables que les autres). Heureusement, une méthode a été récemment mise au point, l’« index polygénique » (PGI), pour évaluer l’impact probable des variants présents sur un génome, et donc déterminer la présence d’un trait spécifique ou prévoir le risque d’une maladie. Les recherches de Conley se fondent sur le PGI, qu’il utilise quant à lui dans une perspective sociologique pour montrer qu’on ne peut envisager le patrimoine génétique d’un individu sans prendre en compte son contexte culturel et social. 

« Les gènes agissent à travers l’environnement, lequel permet à certaines personnes de se choisir un environnement approprié ou d’agir sur le leur, et en empêche d’autres de laisser leurs gènes s’exprimer à plein du fait de circonstances comme la guerre, la pauvreté, la discrimination… », résume le professeur Glenn C. Altschuler dans Psychology Today. Il ajoute : « aux États-Unis par exemple, un génome comportant une propension à l’agressivité pourra mener l’enfant d’une famille aisée à habiter dans un luxueux appartement tandis que celui issu d’un quartier défavorisé se retrouvera en prison ». Car l’agressivité peut être un plus ou un moins, une « qualité » ou un handicap, selon le contexte dans lequel elle se déploie. Et ce contexte est à son tour structuré par les gènes, comme on le constate dans le cas des relations amicales. L’étude de la corrélation entre PGI et environnement sociologique montre en effet que nous nous lions prioritairement aux gens avec un patrimoine génétique voisin du nôtre – du moins s’agissant de certaines caractéristiques fondamentales comme les capacités cognitives. Pour cet aspect-là, le génome de nos proches amis est aussi voisin que celui de nos cousins germains. « C’est donc avec nos gènes que nous choisissons nos amis, et ce sont avec les leurs qu’ils nous choisissent ! », conclut Dalton Conley. CQFD. 

[post_title] => La nouvelle jeunesse du débat nature/culture [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => la-nouvelle-jeunesse-du-debat-nature-culture [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-03-20 17:33:07 [post_modified_gmt] => 2025-03-20 17:33:07 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131559 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Shanghai fut une grande métropole internationale et cosmopolite bien avant de devenir, au cœur de l’économie mondiale, la vitrine du capitalisme d’État à la chinoise. En 1842, le traité de Nankin, qui mit fin à la première guerre de l’opium, gagnée par l’Angleterre contre l’empire Qing, forçait la Chine à ouvrir cinq ports au commerce avec l’Occident. L’un d’eux était Shanghai, installée sur la rive gauche d’un affluent du fleuve Yangtsé, à proximité de son estuaire. En quelques décennies, la ville se peupla de plusieurs dizaines de milliers de ressortissants étrangers : des Anglais, des Américains, des Français, des Allemands, auxquels viendront s’ajouter dans les années 1920 des milliers de Russes chassés par la révolution communiste puis, au cours des années 1930, de juifs allemands et d’Europe centrale fuyant le nazisme. À Shanghai, ces étrangers vivaient dans deux zones bénéficiant du statut d’extraterritorialité : la concession française et la concession internationale, ouverte sur la rivière par un quai bordé de prestigieux bâtiments de tous les styles européens, le Bund. 

Parmi les citoyens allemands figurait Hermann Waldemar Breuer. Les Chinois qui parlaient allemand l’appelaient HWB (Ha We Be), initiales qu’on utilisait aussi dans sa famille pour désigner celui que ses neveux et ses petits-neveux connaissaient comme « l’oncle de Chine » : de 1906 à 1952, il y travailla dans une entreprise d’import-export dont le siège était à Brême et que possédait son parrain. Après son décès en 1973, en Allemagne à l’âge de 89 ans, sa petite-nièce, Christine Maiwald, entreprit d’explorer ses archives : des agendas, des cartes postales annotées, du courrier d’affaires et les lettres qu’il envoyait à sa famille et ses proches. Dix ans de recherches impliquant d’abondantes lectures, des voyages en Chine et des entretiens avec des personnes qui l’avaient connu lui permirent de rédiger et de publier l’histoire de sa vie à Shanghai. Long de quelque 700 pages, l’ouvrage comprend en annexe un arbre généalogique de la famille, plusieurs dizaines de pages de notices biographiques des principaux personnages cités, des photos d’une étonnante qualité et une très utile chronologie mettant en parallèle, année par année, d’un côté l’histoire personnelle d’HWB et celle de la société Melchers & Co., de l’autre l’histoire de Shanghai, de la Chine et des grands événements dans le monde.  

Né à Bangkok en 1884, Hermann Waldemar Breuer passa ses premières années à Sumatra, où ses parents exploitaient une plantation de tabac. Lorsqu’il eut 6 ans, ils l’envoyèrent à Hanovre pour effectuer ses études secondaires et des études professionnelles. À l’issue de son service militaire et d’un stage de formation, il retourna en Asie. Lors d’une escale en Malaisie, il eut l’occasion de retrouver pour une journée ses parents, qu’il n’avait plus vus depuis seize ans. La société qui l’avait engagé était une des premières sociétés allemandes établies en Chine. Elle en importait des peaux, du tabac, des graines, du suif, des plumes, de la soie, tout en y exportant tout ce que fabriquait l’industrie allemande, notamment des produits chimiques. Le contrat qu’il avait signé l’autorisait à rentrer chez lui après sept ans. En échange, conformément à une pratique fréquente à l’époque, il s’engageait à ne pas se marier durant cette période. Il profitera de son premier congé en Allemagne au bout de ces sept années pour épouser une jeune femme originaire de Hambourg, Erna Wolcke, qui le suivit à Shanghai et lui donna un fils. Comme il le fit plusieurs fois seul par la suite, ils revinrent en Chine, non par bateau, mais par le transsibérien. Leurs relations se détériorèrent progressivement et au bout de treize ans, ils divorcèrent. Quelques années plus tard, il fera la connaissance d’une jeune exilée russe, Jennie Bohanova, en compagnie de qui il vécut jusqu’en 1949 : peu avant l’arrivée des troupes communistes à Shanghai, elle quitta la ville pour aller s’établir à Sydney. Ils continueront à s’écrire mais ne se reverront jamais.  

Les journées d’Hermann Waldemar Breuer à Shanghai se déroulaient entre son domicile, les bureaux de Melchers & Co. et différents lieux de rencontre de la communauté allemande : le club Concordia, le cercle nautique, le cercle hippique, le cercle de théâtre. Chaque communauté nationale avait ses associations et ses clubs, autour desquels tournait sa vie sociale. Les ressortissants d’autres pays pouvaient y être invités, ainsi que des riches Chinois au titre de visiteurs, sans en devenir membres. Dans l’ensemble, les Occidentaux de Shanghai menaient une existence privilégiée, à la fois luxueuse et coûteuse, employant à leur service des Chinois comme secrétaires, chauffeurs, domestiques, jardiniers et bonnes d’enfants. La vie d’HWB, qui n’avait rien d’un aventurier, paraît avoir été celle, assez rangée et sage, d’un honnête commerçant. On cherchera en vain dans sa correspondance et dans le livre de Christine Maiwald un écho de ce qui fit la réputation sulfureuse de la Shanghai des années 1920 et 1930 : l’opium, la prostitution et les jeux. Introduit en Chine par les Anglais pour rééquilibrer leur balance commerciale avec ce pays, le commerce de l’opium est l’origine de la prospérité de la ville. D’abord aux mains d’Indiens et de grandes familles commerçantes juives (les Sassoon, Hardoon et Kadoorie), progressivement interdit, ce trafic passera à partir de 1915 dans les mains de la pègre, dirigée par les célèbres gangsters Huang Jinrong  (également membre de la police de la concession française) et Du Yuesheng (par ailleurs un grand philanthrope). Tous deux mirent plus tard leurs hommes de la « Bande Verte » au service de Tchang Kaï-chek dans sa lutte contre les communistes. Au milieu des années 1930, on comptait en outre à Shanghai quelque 100 000 prostituées de toutes catégories (des courtisanes très recherchées jusqu’aux plus misérables) et de toutes nationalités, mais surtout chinoises et russes. Les jeux de toutes sortes (loteries, paris sur les courses hippiques, jeux de casinos) y faisaient aussi l’objet d’un engouement général. Hermann Waldemar Breuer semble s’être tenu à l’écart de ce qui faisait ainsi de Shanghai la « capitale du vice ». 

La plupart de ses lettres concernent sa vie quotidienne ou des questions familiales, et il n’y est guère question de politique. Mais l’Histoire y est présente ne fût-ce qu’au titre de décor, et il est difficile de raconter sa vie sans faire référence aux multiples événements dramatiques qui ont secoué la Chine en général, et Shanghai en particulier, durant les 46 ans de son séjour dans cette ville. Lorsqu’il s’y est installé, l’empire des Qing connaissait ses derniers jours. En 1911, une révolution « bourgeoise » donnait naissance à la République chinoise, dont Sun Yat-sen fut le premier président, en même temps que le fondateur du Kuomintang, le parti au pouvoir jusqu’à l’arrivée des communistes. Shanghai joua un rôle important dans cette révolution en lui fournissant un programme politique et des hommes, et en se transformant en avant-poste de la modernité économique.  

Trois ans plus tard, la Première Guerre mondiale éclatait en Europe. À Shanghai, la communauté allemande se retrouva ostracisée. Ne pouvant plus faire d’affaires en association avec des sociétés d’autres pays européens, Hermann Waldemar Breuer commença à étudier intensivement le chinois et à développer des liens directs avec des partenaires locaux. L’entrée en guerre de la Chine aux côtés des alliés menaça un moment la présence allemande dans le pays. Mais l’octroi au Japon, par le traité de Versailles, de territoires loués par l’Allemagne à la Chine et que celle-ci espérait récupérer outra les Chinois qui se tournèrent à nouveau vers l’Allemagne et rétablirent les liens commerciaux avec elle. Ils se poursuivirent tout au long de la décennie suivante, en dépit de la terrible inflation qui ravageait l’Allemagne à la suite de la crise économique de 1929. Cette année-là, Melchers & Co. fut au plus haut de son succès. HWB, qui avait effectué un voyage de prospection à Pékin et dans d’autres villes, était devenu le directeur des importations à Shanghai et responsable pour tout le nord de la Chine.  

Mais les années 1930 furent aussi celles de la montée du nazisme. En 1932, une antenne du parti national-socialiste était créée à Shanghai. À moitié juif par sa mère selon les lois raciales du régime, Hermann Waldemar Breuer essaya de garder ses origines aussi discrètes que possible. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata, la communauté allemande de Shanghai fut à nouveau marginalisée. Peu auparavant, avec l’invasion de la Mandchourie par le Japon, la seconde guerre sino-japonaise avait débuté. En 1937, les troupes japonaises s’étaient emparées de la partie chinoise de Shanghai. Après l’attaque de Pearl Harbor et l’entrée en guerre des États-Unis, elles prirent également le contrôle de la concession internationale. À partir de 1942, les Japonais commencèrent à interner dans des camps les ressortissants des puissances ennemies, principalement les Américains et les Britanniques. Comme il s’était efforcé d’aider les réfugiés russes et juifs arrivant à Shanghai, HWB s’employa à soulager la condition de ses anciens partenaires anglo-saxons en leur faisant envoyer par la Croix-Rouge des colis de subsistance à son nom, en dépit du danger que cela représentait pour un Allemand, les colis étant contrôlés par les autorités japonaises. 

Suite à la capitulation du Japon, la Chine fut en proie à de très violents affrontements entre l’armée nationaliste de Tchang Kaï-chek et les troupes communistes de Mao Tsé-toung. Durant quatre ans, ce fut le chaos. Les responsables des sociétés étrangères implantées depuis des décennies à Shanghai s’interrogeaient : fallait-il partir ou pouvaient-elles rester ? La victoire des communistes après des combats sanglants, y compris à Shanghai, précipita les départs. Nommé président de la communauté allemande de la ville, Hermann Waldemar Breuer se chargea d’organiser son évacuation, qui s’étala sur plusieurs années. En 1952, il quittait lui-même définitivement la Chine et gagnait l’Allemagne via Hong Kong, Bangkok, Rome et Zurich. Après un passage par Hanovre et Hambourg, il prit la tête de l’association pour l’Asie orientale de Brême, qu’il présida jusque peu avant sa mort. Il ne retourna en Asie qu’une fois, pour un voyage à Hong Kong et au Japon. Durant les années qui suivirent son départ et tout au long des premières décennies de la République populaire de Chine, Shanghai perdit de son éclat. Tentées de punir la ville pour son passé colonial et impérialiste, plus intéressées, de surcroît, par la mise en valeur des campagnes et le renforcement de l’industrie lourde que par le développement urbain, les autorités communistes de Pékin la délaissèrent. Au milieu des années 1960, la tradition de radicalisme politique qui la caractérisait depuis toujours n’ayant pas disparu, Shanghai fut le laboratoire intellectuel de la Révolution culturelle. Lorsque Deng Xiaoping lança sa politique de réformes et d’ouverture à l’économie de marché, dans un premier temps il oublia la grande métropole, ce que, par la suite, il avoua regretter. Mais à la fin des années 1980, le gouvernement décidait de créer sur la rive droite de la rivière Huangpu, Pudong, un centre d’affaires et un pôle financier. On connaît la suite : peuplée de presque 25 millions d’habitants, Shanghai possède plusieurs des gratte-ciels les plus élevés du monde. Une partie importante des quartiers historiques a été détruite, mais le Bund et certains rues des anciennes concessions ont été préservés. Ils sont toutefois essentiellement devenus des lieux d’attraction touristique, et la vie qui y battait jadis n’y reviendra plus. Le profil des milliers d’expatriés présents aujourd’hui à Shanghai a également changé : des personnalités comme Hermann Waldemar Breuer y sont assurément très rares aujourd’hui. Et il est douteux qu’ils racontent l’existence qu’ils y mènent dans de longues lettres circonstanciées. 

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Voici 101 ans un génial biologiste russe âgé de 30 ans exposait ses raisons de penser que la vie est apparue sur Terre dans un milieu abiotique, privé d’oxygène. Alexandre Oparine contredisait la théorie dominante d’après laquelle la vie était apparue au sein de la photosynthèse. C’est le chloroplaste des plantes qui était considéré comme le laboratoire originel. Instruit par les phénomènes de fermentation anaérobie et par la découverte de composés organiques dans les météorites, Oparine avait compris que l’environnement primitif de la Terre devait receler beaucoup de composés organiques. Il proposait que la vie a émergé de la synthèse et de l’accumulation de composés organiques qui formèrent des gouttelettes ressemblant à du gel à partir desquelles ont évolué peu à peu les premiers organismes, de type bactérien. 

Convaincu de la justesse de la théorie darwinienne de l’évolution, Oparine jugeait que tous les êtres vivants descendent forcément d’un ancêtre commun. Il n’évoque pas le rôle des gènes, car à l’époque la théorie de Mendel était encore considérée comme anti-darwinienne.

Oparine ne s’est jamais inscrit au Parti communiste mais était soutenu par les principaux biologistes soviétiques et publia en 1936 un second ouvrage portant le même titre, dans lequel il affine beaucoup son hypothèse originelle. Ses travaux « visionnaires », écrit le biologiste mexicain Antonio Lazcano dans Science, continuent d’inspirer les recherches actuelles sur l’origine de la vie sur Terre – laquelle demeure un complet mystère. 

[post_title] => La mystérieuse origine de la vie [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => la-mysterieuse-origine-de-la-vie [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-03-13 17:14:47 [post_modified_gmt] => 2025-03-13 17:14:47 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131522 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Y a-t-il un remède au raidissement des opinions politiques, observable des deux côtés de l’Atlantique ? Le psychologue social américain Kurt Gray pense que oui. Mettant à profit un éventail d’expérimentations, il juge que l’indignation face à ce que nous considérons comme des scandales doit s’interpréter avant tout comme une réaction de défense. « Nos réflexes moraux révèlent une motivation innée de nous protéger et de protéger autrui », résume la neuroscientifique Leor Zmigrod dans Nature. Les tenants de la droite ou de la gauche s’affrontent moins sur des principes, comme ils le croient, que sur l’identité des victimes qu’ils cherchent à défendre. Ainsi aux États-Unis les démocrates veulent une réglementation plus stricte en matière d’environnement pour protéger les écosystèmes, tandis que les républicains veulent alléger la réglementation pour empêcher des pertes d’emplois dans les industries fossiles. La motivation morale des uns et des autres étant de même nature, cette division est donc aussi source d’espoir.  

Gray a une vision positive de notre espèce. Il pense qu’à l’âge de pierre nos ancêtres étaient, de même qu’aujourd’hui, moins motivés par le désir d’agresser que par celui de se protéger. Il est aussi un moraliste convaincu. Il récuse l’idée qu’il pourrait exister des actions immorales non dommageables, développée par son collègue Jonathan Haidt dans son livre The Righteous Mind (« Le cerveau vertueux »). Mais il pense aussi, comme Haidt, que ce n’est pas l’épreuve des faits qui vous fait changer d’avis. Ce qu’il convient de faire, c’est de s’approprier les récits de victimisation développés par le camp adverse et tenter de les faire partager par son propre camp. Good luck, conclut Leor Zmigrod, qui prépare un livre sur « le cerveau idéologique ». 

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À l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Franco, l’historien Julián Casanova en propose une nouvelle biographie. Au lieu de se concentrer uniquement sur le personnage, il replace son histoire dans le cadre de celle de l’Europe et des États-Unis. Une approche qu’il qualifie de « télescopique », nouvelle en Espagne. La grande question est de savoir pourquoi ce dictateur sanguinaire a pu maintenir son emprise pendant quatre décennies. « Il n’était pas un militaire extraordinairement doué », explique l’historien dans un entretien sur le site d’information Eldiario.esContrairement à Hitler et Mussolini, il n’était pas non plus un orateur charismatique. Mais il a su organiser « le culte de son pouvoir et de sa personnalité ».

Et puis il a eu de la chance. En 1936, Manuel Azaña, le président de la République, le relègue aux îles Canaries, espérant ainsi l’éloigner de la scène espagnole. Grave erreur : de là, il passe au Maroc, où se trouvent les forces de choc les plus efficaces et les plus sauvages de l’armée espagnole. C’est au Maroc que Franco écrit à Hitler pour lui demander de l’aider à faire entrer les troupes en Espagne. Un coup de maître qui marginalise son principal concurrent, le général Emilio Mola. Celui-ci mourra en 1937 dans un accident d’avion. Contrairement à Staline, Franco n’a pas eu besoin de tuer ses rivaux, tous décédés en diverses circonstances. Dans ce pays très catholique, il a aussi, dès le départ, bénéficié du soutien de l’Église. Il a su habilement rester à l’écart de la Seconde Guerre mondiale et son anticommunisme viscéral lui attirera plus tard les bonnes grâces des États-Unis, sans lesquels son régime n’aurait peut-être pas survécu. Quant au fond de sa personnalité, « nous en savons très peu, dit Julián Casanova. Nous n’avons pas de lettres ni de conversations. Il parlait de lui à la troisième personne et était très distant de ses amis. » Il est mort dans son lit et fut enterré comme un pharaon. Il continue d’être célébré par Vox, le parti espagnol d’extrême droite.

[post_title] => Une dictature consommée [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => une-dictature-consommee [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-03-13 17:10:56 [post_modified_gmt] => 2025-03-13 17:10:56 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131516 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Les PC, iPad et autres Kindle ont bien des mérites, mais aussi quelques désavantages – comme celui de sonner la fin du cabinet de lecture, le studiolo tel qu’on le célébrait à la Renaissance, puis longtemps après. Andrew Hui, professeur à Yale-Singapour, en fait le creuset de l’humanisme moderne. Hélas, « l’ère digitale fait disparaître les livres, et avec eux le besoin de les disposer et de les consulter dans un bureau chez soi », déplore Michael O’Donnell dans The Wall Street Journal. En effet, pourquoi sacrifier de l’argent et de l’espace pour réunir et abriter une bibliothèque digne de ce nom alors qu’on peut loger des centaines de livres digitaux, bon marché et qu’on lit n’importe où et n’importe quand, dans un petit quadrilatère de plastique ? Mais les mérites du studiolo, minutieusement recensés par Andrew Hui, parlent haut et fort.

Pour commencer, c’est une pièce agréable, généralement située au dernier étage, tranquille et bien éclairée, gorgée d’objets et de belles reliures. On en a parfois fait un objet d’art en soi, comme le prouve le « studiolo de Gubbio » du duc de Montefeltro à Urbino, « une des plus exquises constructions du monde », aujourd’hui transposée au Metropolitan Museum de New York. D’ailleurs les artistes de la Renaissance ont souvent repris pour décor voire comme motif ces studioli remarquables – par exemple celui de saint Jérôme (en fait saint Augustin) peint par Carpaccio pour la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni à Venise. Nombre d’écrivains ont aussi décrit avec délectation le studiolo où ils lisent et écrivent – Pétrarque, Montaigne, Machiavel, d’autres encore… Le Prospéro de Shakespeare jugeait le sien aussi « vaste qu’un duché entier ». Car le lieu est en lui-même magique, à la fois tourné vers l’extérieur (Montaigne dans sa tour se réjouissait d’observer « ses gens » à la tâche), mais clos sur l’intérieur – entouré d’une sorte de Gore-Tex intellectuel où la circulation ne s’opère que dans un seul sens. Andrew Hui insiste sur ce concept de « privacy » (qu’on ne peut surtout pas traduire par « privauté »), sorte « d’intimité poreuse » à laquelle seuls de rares privilégiés (masculins, tous) ont accès. Même si, en effet, la puissante et lettrée Isabelle d’Este s’est construit un magnifique studiolo, le cabinet de lecture – et les prérogatives allant avec – sont en principe l’apanage des hommes. Ainsi le riche polymathe génois Leon Battista Alberti se targuait « de n’avoir jamais autorisé son épouse à pénétrer dans ce lieu, ni en ma présence ni en mon absence ». Il faudra attendre le XXe siècle pour que Virginia Woolf revendique pour ses consœurs le droit « à une pièce toute à elles » (et les revenus concomitants). Quant aux « amis » reçus dans un studiolo, il s’agit bien sûr des grands auteurs. Après s’être dignement vêtu, le soir venu Machiavel se consolait de son triste exil en allant « dialoguer » avec eux tous. « C’est ici que j’ai établi ma Rome, mon Athènes, ma patrie spirituelle. C’est ici que j’ai réuni tous mes amis, passés et présents, ceux que j’ai côtoyés comme ceux qui moururent il y a des siècles et que je ne connais que par leurs livres… Je suis là où je souhaite être », écrivait-il. À la Renaissance, la diffusion des livres imprimés a en effet explosé (dès 1600, il y en avait déjà 180 millions en circulation), et leur usage « auparavant réservé au dialogue des mystiques avec Dieu, va alors s’élargir au dialogue avec les grandes voix de l’Antiquité ».

À l’instar de la Bibliothèque de Babel que Borges imagine infinie et vaste comme l’univers, le studiolo et son contenu permettent de transvaser le monde entier dans l’âme de l’usager du lieu, qui du coup peut s’affranchir de toute implication physique. Ce qui n’est pas sans danger : si Don Quichotte a sombré dans la folie, c’est à cause de son enfermement dans un studiolo mental peuplé de romanesques chevaliers. « Sa bibliothèque, où il était tombé de la bibliophilie dans la bibliomanie, offre une allégorie formidablement presciente d’une technologie digitale devenue hors de contrôle », dit Andrew Hui. Le studiolo d’aujourd’hui est un objet bourré de composants électroniques, moins beau et moins délectable que son ancêtre de pierre, mais bien plus performant et démocratique – et beaucoup plus dangereux mentalement.

[post_title] => Mais où est donc passé le cabinet de lecture ? [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => mais-ou-est-donc-passe-le-cabinet-de-lecture [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-03-13 17:08:54 [post_modified_gmt] => 2025-03-13 17:08:54 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131513 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Est-ce vraiment le largage, au mois d’août 1945, de deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki qui a mis fin à la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique ? En lisant le dernier livre de l’historien britannique Richard Overy, on comprend que cette terrifiante démonstration de puissance n’a été qu’un des éléments qui poussèrent les Japonais à cesser les combats. On réalise aussi à quel point la décision du commandement américain de recourir à l’arme atomique s’inscrivait dans le prolongement d’une campagne de bombardements massifs des villes japonaises à l’aide de bombes incendiaires, dont l’un, celui de Tokyo, fut tout aussi meurtrier : le nombre exact de victimes ne sera jamais connu, mais il est estimé à quelque 100 000, soit le même ordre de grandeur qu’à Hiroshima et Nagasaki. Dans un gros livre précédent, Richard Overy avait étudié l’application, sur le front européen, des concepts de « bombardement stratégique » (visant des infrastructures) et de « bombardement de zone » (sur des aires entières plutôt que des objectifs précis). Il a ensuite publié une monumentale histoire générale du conflit sur les différents théâtres d’opération. Dans le sillage de ces deux livres, Rain of Ruin, beaucoup plus court, se concentre sur les derniers mois de la guerre contre l’empire du Soleil-Levant, sur lequel il jette une lumière nouvelle.   

L’idée que les moyens aériens étaient appelés à jouer un rôle clé dans une possible guerre entre les États-Unis et le Japon fut introduite dans les plans stratégiques américains de défense contre une offensive japonaise dans le Pacifique peu après la Première Guerre mondiale. L’objectif était, en combinant blocus naval et attaques aériennes, de se passer d’une invasion terrestre jugée condamnée d’avance, tant pour des raisons logistiques que du fait de la férocité avec laquelle les troupes japonaises allaient défendre le territoire du pays. Bien qu’ayant pris de plus en plus d’importance dans les versions successives de ces plans stratégiques, le principe ne séduisait cependant qu’une partie de l’état-major. Au cours des années 1920, l’idée fut abandonnée au profit de celle de l’utilisation des avions en simple soutien aux forces terrestres. La construction des bombardiers lourds B-17 fut arrêtée. C’est le président Franklin Roosevelt qui, après la conférence de Munich en septembre 1938, ressuscita l’intérêt pour les bombardements aériens. À son initiative, et avec l’appui de son nouveau chef d’état-major le général George Marshall, la fabrication des B-17 fut relancée et le développement d’un bombardier plus puissant et à plus longue portée, le B-29, fut approuvé. Lorsque la guerre avec le Japon éclata, ces avions furent tout d’abord utilisés à partir de bases situées en Inde et en Chine. Sans grand succès, et avec de très lourdes pertes d’aviateurs, en raison d’accidents causés par de mauvaises conditions météorologiques et les multiples problèmes techniques qui affectaient les B-29. 

La situation changea en 1944, lorsque les troupes américaines eurent conquis les îles Mariannes, d’où les B-29 commencèrent à décoller. À la tête des forces aériennes de bombardement du Pacifique, un officier particulièrement déterminé fut nommé : le major général Curtis LeMay. Au bout de quelques mois, celui-ci modifia la tactique utilisée, qui passa du bombardement de cibles industrielles, de jour et à haute altitude, en formation, à des raids de nuit, à basse altitude, en vol séparé, visant délibérément à calciner le centre des villes à l’aide de bombes incendiaires. Ce type de bombardement indiscriminé, qui se traduit nécessairement par la mort de civils en quantité massive, avait été pratiqué au cours des années précédentes par la Royal Air Force britannique en Europe, dans l’objectif de démoraliser la population allemande. Sans résultat sur ce plan, et à la désapprobation explicite des autorités militaires américaines, qui le condamnaient officiellement. Ceci ne les empêcha pas d’y recourir eux-mêmes au Japon après avoir étudié la meilleure manière de procéder : les villes japonaises étaient jugées particulièrement inflammables et des tests d’efficacité furent menés sur des maquettes de quartiers ouvriers construits dans le style du pays.  

Durant la nuit du 9 au 10 mars 1945, une flotte de 275 bombardiers américains largua plus de 1 600 tonnes de bombes incendiaires sur le centre de Tokyo. Rapidement, aidées par un vent violent, les flammes se propagèrent dans toute la ville. Les témoignages rapportés par Overy ont le caractère de visions dantesques : « Dans la chaleur intense, les étincelles remplissaient l’atmosphère, mettant le feu aux vêtements et aux cheveux qui devenaient autant d’objets combustibles. » Au total, 276 000 bâtiments disparurent complètement, sur une surface de plus de 40 kilomètres carrés. Le nombre de personnes qui périrent en trois heures est supérieur à celui des civils tués en un seul jour dans n’importe quelle guerre du XXe siècle. Durant les cinq mois qui suivirent, 66 villes furent bombardées de la même manière, pour un bilan total de quelque 300 000 morts. Jamais Curtis LeMay ne manifesta le moindre regret d’avoir, pour reprendre les termes de ses Mémoires, « roussi, ébouillanté et cuit à mort » des dizaines de milliers d’innocents. 

On peut se demander ce qui a poussé l’armée de l’air à s’engager dans de telles opérations. Une des raisons était le souhait d’offrir aux forces aériennes le moyen de s’affirmer, par une contribution décisive à la victoire, face à l’armée de terre et à la marine. Richard Overy mentionne aussi l’évidente envie de venger l’humiliation de l’attaque de Pearl Harbor et les atrocités commises par les troupes japonaises, notamment lors de la prise des Philippines. Il faut aussi tenir compte de la haine et du mépris éprouvés dans les rangs de l’armée et la population américaine pour un peuple jugé, pour reprendre les mots du président Harry Truman dans son journal, composé de « sauvages, impitoyables, sans merci et fanatiques ». Conscientes du caractère critiquable de telles actions, les autorités américaines ont cependant toujours veillé à les distinguer des bombardements indiscriminés de la Royal Air Force en Allemagne, et à les présenter comme ciblées sur des objectifs industriels et des sites de production de matériel de guerre, « malheureusement petits et disséminés » dans des réseaux d’ateliers urbains, « étroitement liés aux maisons des ouvriers ». Cette campagne de bombardement des villes, observe Overy, a de toute évidence préparé le terrain pour l’« apothéose de destruction indiscriminée » qu’ont été les deux attaques atomiques d’août 1945 : « En infligeant des dommages massifs dans des zones urbaines civiles à l’aide de bombes classiques incendiaires, on rendait le seuil du bombardement atomique plus facile à franchir. »

L’histoire de la mise au point de la bombe atomique a été racontée à de nombreuses reprises. Richard Overy la résume à grands traits : la décision de Roosevelt de lancer un programme de recherche, la création du centre de Los Alamos et son fonctionnement sous la direction du général Groves et de Robert Oppenheimer, l’essai réussi « Trinity » et l’enthousiasme qu’il a suscité. Il retrace aussi les étapes du processus de décision ayant conduit au lancement, le 6 août 1945, d’une bombe à l’uranium de 15 kilotonnes sur Hiroshima et, trois jours plus tard, d’une bombe au plutonium d’un type plus sophistiqué (à implosion) de 21 kilotonnes sur Nagasaki. Une liste de villes pouvant servir de cibles avait été établie, dont l’ancienne capitale Kyoto fut exclue à l’initiative du secrétaire d’État à la guerre Henry Stimson. Un groupe de scientifiques engagés dans le projet, emmenés par Leo Szilard, tenta de persuader les autorités de procéder à une explosion de démonstration pour convaincre les Japonais de se rendre, mais ils ne furent pas écoutés. Richard Overy souligne le caractère « entièrement militaire » de la conception des deux opérations, dont l’exécution fut un peu contrariée dans le cas de la seconde : Nagasaki n’était qu’un deuxième choix et n’a été bombardée qu’en raison de la combinaison de problèmes techniques et de mauvaises conditions météorologiques au-dessus de la cible initialement prévue, Kokura. Il décrit aussi les effets des deux explosions. Ainsi, à propos d’Hiroshima : « L’impact au sol éclipsa jusqu’aux horreurs de l’incendie de Tokyo. Dans un rayon d’1,5 kilomètre […] des corps entiers furent vaporisés […] par la chaleur intense [...]. Le souffle ajouta une nouvelle vague de blessures occasionnées par les fragments de verre, de pierre et de bois. […] Beaucoup de ceux qui avaient été blessés, [...] trop faibles pour échapper à la tempête de feu, furent carbonisés par les flammes, comme à Tokyo. » Bien que la bombe fût plus puissante, les destructions furent moins importantes à Nagasaki, en raison de la topographie locale. Initialement évalué à respectivement 70 000  morts (Hiroshima) et 40 000 (Nagasaki), le bilan total à moyen terme de ces deux attaques a plus tard été porté par des experts japonais à 140 000 et 70 000 morts.    

Contrairement à ce qui a été parfois soutenu, Overy estime que l’objectif de ces deux bombardements n’était pas essentiellement d’impressionner les dirigeants soviétiques. Il conteste aussi l’idée qu’ils ont eu un effet immédiat et déterminant. Les autorités japonaises mirent du temps à comprendre et admettre que leur pays avait été frappé par une arme d’un type inédit. L’impact sur la fin des hostilités ne fut pas décisif, mais un ingrédient au sein d’un cocktail de facteurs. Une partie du gouvernement japonais songeait depuis un certain temps à arrêter les combats. L’Empereur lui-même était acquis à cette idée. Isolé par le blocus naval, meurtri par les bombardements, le pays était exsangue, sans ressources pour continuer l’effort de guerre et même pour survivre. La production de matériel de guerre avait vertigineusement baissé. La population était affamée, et l’on craignait des rébellions et des révoltes. À l’initiative de certains militaires, des contacts avaient été pris avec les Soviétiques dans l’espoir qu’ils servent de médiateurs. Lorsque le 8 août, à l’issue de la conférence de Potsdam, l’URSS entra également en guerre contre le Japon, il n’en fut naturellement plus question. L’invasion de la Mandchourie par les troupes soviétiques ne fit au contraire que fortifier le sentiment du gouvernement japonais, terrifié à l’idée de voir le patrie connaître le sort des pays d’Europe de l’Est, qu’il fallait mettre fin à la guerre. 

Le problème auquel se heurtaient les partisans de la paix en son sein était de nature culturelle et psychologique. Dans la déclaration de Potsdam adoptée dix jours avant le lancement de la première bombe atomique, les alliés en appelaient à une reddition sans conditions du Japon. Mais l’idée de capitulation était totalement étrangère à la mentalité japonaise. Depuis des siècles, le pays n’avait pas connu la défaite et le culte de l’honneur obligeait à se battre jusqu’à la mort. Une partie des militaires y était d’ailleurs résolue et tenta un coup d’État, qui échoua. Le souci de préservation de la continuité historique et spirituelle du pays exigeait aussi que l’Empereur demeurât sur le trône, ce que les Américains finirent par accepter. Sous la forme de deux édits exceptionnels appelés « décisions sacrées », Hirohito « termina » donc la guerre sans que les mots « défaite » ou « capitulation » fussent employés. L’objectif du gouvernement des États-Unis et de l’armée américaine en lançant une campagne de bombardements massifs sur les villes japonaises, puis les deux bombes atomiques, était de mettre fin à la guerre le plus rapidement possible, en évitant de devoir effectuer un débarquement qui se solderait inévitablement, estimaient-ils, par la perte d’un demi-million de jeunes Américains. Était-il nécessaire pour cela de recourir à des procédés qui violaient, même à l’époque, le droit de la guerre, et impliquaient la mort de très nombreux civils, ce que le gouvernement n’ignorait pas, même s’il présentait le plus souvent ces bombardements comme visant des objectifs industriels et militaires ? La question, conclut en bon historien Richard Overy, « n’est pas de savoir si c’était nécessaire ou non, mais pour quelle raison il a été jugé à l’époque que ce l’était ». 

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