WP_Post Object ( [ID] => 86375 [post_author] => 8 [post_date] => 2020-07-02 07:00:00 [post_date_gmt] => 2020-07-02 07:00:00 [post_content] =>En Slovaquie, les listes de best-sellers font généralement la part belle aux romans sentimentaux et aux polars – dans cette dernière catégorie, les indéboulonnables Dominik Dán, Juraj Červenák et Jozef Karika remportent cette année encore les suffrages des lecteurs. Fait nouveau, le journaliste d’investigation Ján Petrovič a fait irruption dans ce club très sélect.
Certes, son livre Slovenská mafia n’est pas à proprement parler un polar mais une enquête journalistique qui en a emprunté les codes. Le chroniqueur du quotidien Sme avoue avoir été « surpris par le style et le genre du livre, atypiques pour un ouvrage de non-fiction », car Petrovič décrit les pires crimes avec un luxe de détails, « comme s’il en avait été le témoin ». Une décapitation minutieusement réalisée au couteau, des braquages dignes d’un thriller, des règlements de comptes entre clans rivaux, de trahisons intrafamiliales, des éliminations de témoins avec la bénédiction de l’État… Rien ne manque, pas même les tueurs à gages amadoués par les sentiments que leur inspirent leurs cibles.Pour autant, Ján Petrovič affirme dans une interview accordée au magazine en ligne Refresher avoir « tenté de relater les histoires aussi véridiquement que possible, à partir des témoignages des parties prenantes tels que la justice les a validés » et suggère que son enquête ne prend pas beaucoup de libertés avec la réalité.
Avec une belle unanimité, la presse salue son travail documentaire : le livre comporte en effet des photos et témoignages inédits, une carte exhaustive des différents clans, un registre de leurs membres ainsi que des infographies.
La critique salue en outre la détermination de Petrovič, qui a arpenté pendant vingt ans scènes de crime, salles d’audience et arrière-salles de tripots clandestins pour interviewer enquêteurs, procureurs, avocats, hommes de main et parrains, jusqu’au premier d’entre eux, Mikuláš Černá.
Ce livre est « l’enquête la plus complète sur l’histoire du crime organisé en Slovaquie depuis la chute du communisme, moment où l’histoire de la mafia a véritablement commencé dans notre pays », affirme Peter Bárdy dans le quotidien en ligne Aktuality.sk, rendant hommage au passage au prédécesseur de Ján Petrovič sur le terrain mafieux, le journaliste d’investigation Paľo Rýpal, dont la disparition en 2008 dans des conditions jamais élucidées « pourrait bien être attribuée à des personnages que le lecteur croisera dans le livre ».
En 2018, le jeune journaliste Ján Kuciak était assassiné avec sa compagne alors qu'il enquêtait sur les liens de responsables politiques slovaques avec la mafia calabraise. La fiction est moins risquée.
[post_title] => Histoire de la pègre [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => histoire-pegre [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2020-06-25 13:07:32 [post_modified_gmt] => 2020-06-25 13:07:32 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=86375 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
WP_Post Object ( [ID] => 86390 [post_author] => 8 [post_date] => 2020-07-02 07:00:00 [post_date_gmt] => 2020-07-02 07:00:00 [post_content] =>En octobre 2000, le dernier spécimen d’ara de Spix (Cyanopsitta spixii), un mâle solitaire, disparaissait de la nature au Brésil. L’espèce n’est pas à strictement parler éteinte : quelques dizaines d’individus survivent dans des zoos et des volières de collectionneurs, mais elle se trouve désormais au royaume des morts-vivants, où elle restera jusqu’à ce que le dernier individu meure ou, ce qui est moins probable, que l’espèce soit ressuscitée dans le cadre d’une réintroduction réussie dans la nature 1.
D’ici la fin du siècle, elle figurera à coup sûr dans une édition augmentée du livre d’Errol Fuller Extinct Birds. L’auteur y retrace l’histoire des quelque 80 espèces d’oiseaux qui se sont éteintes à cause des êtres humains ou de leurs commensaux – rats, chats, chiens, cochons et autres animaux, plantes et microbes. Si le rythme actuel se poursuit, l’édition 2100 comptera 15 volumes – et ce qui est arrivé aux oiseaux constitue un bon élément d’appréciation pour évaluer les chances d’autres organismes vivants. Parce qu’ils sont facilement observables, leur extinction est mieux documentée. Nous pouvons être à peu près sûrs que toutes les espèces d’oiseaux ou presque qui sont parvenues jusqu’au XXIe siècle ont été décrites et classées, ce que l’on ne peut dire d’aucun autre groupe d’animaux (à l’exception, peut-être, des mammifères) 2.
Les perroquets tels que l’ara de Spix sont particulièrement menacés d’extinction. Au moins 12 espèces ont disparu et 50 autres sont officiellement en danger ; elles risquent de s’éteindre dans les prochaines années ou décennies si aucun effort de conservation n’est entrepris, et même dans ce cas. Ces oiseaux ont été victimes de leur beau plumage ou de leur loquacité, qui les ont condamnés à finir en ornement de chapeaux ou dans des volières. Comme les orchidées (qui sont un peu les perroquets du monde végétal), de nombreuses espèces de psittacidés ont des populations réduites, très circonscrites géographiquement, et présentent un cycle reproductif particulièrement lent – un cocktail mortel.
Parce qu’ils vivaient sur des îles océaniques tropicales ou subtropicales, la plupart des oiseaux évoqués par Fuller n’ont pas été exposés à des prédateurs dangereux au cours du temps long de l’évolution. C’est cela qui a causé leur perte et met bien d’autres espèces en danger : faute de prédateurs, ils n’ont pu acquérir un instinct de fuite. Certains étaient même incapables de voler, une aptitude que l’évolution fait disparaître en l’absence de concurrents terrestres (les rongeurs, par exemple, ne font généralement pas partie de la faune endémique des îles du Pacifique). D’autres traits de comportement deviennent également des faiblesses lorsque la population est réduite et menacent certaines espèces de disparition.
Le kakapo (Strigops habroptila) est un gros perroquet terrestre originaire de Nouvelle-Zélande. Les mâles émettent lors de la parade nuptiale un son caverneux que l’écrivain britannique Douglas Adams a comparé aux premières mesures d’un morceau de Pink Floyd. Son système d’accouplement le rend unique chez les perroquets : les femelles choisissent parmi des mâles qui s’exhibent ensemble dans une arène. Mais, maintenant qu’il ne reste plus en Nouvelle-Zélande que 50 individus sauvages dispersés, les mâles sont souvent solitaires et les femelles ne parviennent pas à se trouver un partenaire 3.La crécerelle de Maurice (Falco punctatus) était probablement l’oiseau de proie le plus rare du monde dans les années 1970. C’était dû à son régime alimentaire : elle se nourrissait exclusivement de geckos, qui se raréfiaient en raison de la destruction de leur habitat insulaire. Les parents oiseaux apprenaient à leurs petits à ne chasser que les geckos, malgré la présence d’autres proies. Les écologues menant des programmes de reproduction en captivité ont constaté que les petits n’étaient pas difficiles et qu’on pouvait les entraîner à attraper d’autres proies. En cessant d’être monophages, ces oiseaux ont obtenu une sorte de sursis. La crécerelle de Maurice est-elle toujours une crécerelle de Maurice si elle ne s’alimente pas que de geckos – ou est-elle en un sens une espèce éteinte ? L’extinction n’admet pas une définition claire et précise.
Le grèbe de l’Atitlán (Podilymbus gigas), éteint depuis 1990, est un cas d’extinction taxonomique mais pas génétique : les derniers individus se sont hybridés avec une autre espèce de grèbe, préservant ainsi une certaine cohérence dans leur évolution grâce à un nouvel avatar. La séquence des événements qui ont conduit à cette semi-extinction est implacable. Le grèbe de l’Atitlán a été décrit pour la première fois dans les années 1920, époque où il a été découvert sur les rives couvertes de roseaux et dans les eaux du lac Atitlán, au Guatemala. Comme d’autres oiseaux menacés, il avait perdu l’aptitude au vol. Dans les années 1960, sa population était tombée à quelque 80 individus : son habitat avait été considérablement réduit, d’abord par la coupe des roseaux destinés à la fabrication de nattes, puis par la Pan Am (laquelle a fini par disparaître à son tour). La compagnie aérienne américaine avait transformé le lac en station de pêche de loisir et introduit le black-bass, ou perche d’Amérique, qui mangeait les crabes et les petits poissons constituant l’alimentation des grèbes. L’écologue Anne LaBastille avait aménagé un petit refuge pour eux sur la rive, et la population était parvenue à se maintenir à 200 individus avant de succomber, victime d’une nouvelle opération de défrichement des roselières – cette fois pour bâtir des résidences de vacances. Puis un tremblement de terre assécha à moitié le lac, ce qui abaissa le niveau de l’eau de 6 mètres et isola le refuge. Finalement, les rives furent envahies par des grèbes à bec bigarré (Podilymbus podiceps), une espèce plus petite et capable de voler, qui s’hybridèrent avec les quelques grands grèbes restants, produisant une progéniture qui – à la grande surprise des écologues – s’envola. Les gènes du grèbe à bec bigarré géant sont probablement encore dans la nature au Guatemala, mais l’espèce elle-même a disparu.
L’extinction d’un autre oiseau a également été accélérée par un événement géologique : la dernière grande colonie de reproduction du grand pingouin (Pinguinus impennis) se trouvait sur Geirfuglasker, une île au large des côtes islandaises engloutie lors de l’éruption d’un volcan sous-marin en 1830. Les deux derniers individus dont on avait connaissance furent étranglés, et leur seul et unique œuf fut cassé quatorze ans plus tard par des pêcheurs chargés par un marchand de collecter des spécimens sur l’île voisine d’Eldey.
Pour chaque oiseau du livre, Fuller a tenté de trouver au moins un dessin, une peinture ou une gravure : beaucoup sont l’œuvre du grand illustrateur du XIXe siècle J. G. Keulemans. Il agrémente aussi autant que possible son récit historique de portraits et de petites biographies des marins, explorateurs et naturalistes qui ont décrit une espèce (et parfois contribué à leur extinction). Bien sûr, la plupart de ces espèces ont disparu avant que nous ne disposions de pellicules suffisamment sensibles pour photographier la nature. Il existe toutefois une série de trois photos de nettes à cou rose (Rhodonessa caryophyllacea), une espèce apparentée au canard que l’on a pu observer pour la dernière fois dans la nature dans les années 1920 : sur le premier cliché, on voit un couple de nettes en captivité dans un parc du Surrey, sur le suivant, il n’y a plus qu’un seul oiseau, et le troisième montre un spécimen empaillé sans socle gisant sur le dos au Musée national d’Écosse. La photo la plus célèbre d’un oiseau disparu est aussi reproduite dans le livre : il s’agit de Martha, le dernier pigeon migrateur américain, mort au zoo de Cincinnati le 1er septembre 1914 à 13 heures – sans doute, remarque Fuller, l’extinction la plus précisément datée de l’histoire naturelle.
Les recherches menées par Fuller pour trouver des récits d’époque n’ont pas toujours été fructueuses. Dans certains cas, il n’a rien trouvé d’intéressant, la vie et la mort de nombreuses espèces étant passées quasiment inaperçues (ce qui rend d’autant plus remarquable le fait que Fuller ait pu dénicher autant d’images). Cela n’est pas surprenant quand on sait que les premiers inventaires naturalistes ne remontent guère qu’au XVIIIe siècle. L’objectif premier à l’époque était la collecte de merveilles inconnues, ce qui s’accompagnait souvent de massacres inutiles.
Aujourd’hui, nous disposons d’une masse d’informations sur la biologie des populations, les habitudes de reproduction et l’écologie comportementale des espèces d’oiseaux ou de mammifères en voie d’extinction ; dans de nombreux cas, nous avons des données génétiques et, pour ce qui est des populations reproductrices dans les zoos, des registres généalogiques établis selon les normes internationales en vigueur. Désormais, nous en savons davantage sur les espèces éteintes que sur nombre de celles qui existent toujours. Mais sur beaucoup des oiseaux qu’évoque Fuller, il n’y a à peu près rien. Le nicobar ponctué (Caloenas maculata), dont on ne connaît que le spécimen empaillé légué au musée de Liverpool par le naturaliste Edward Smith-Stanley, 13e comte de Derby, est une espèce « originaire d’une île indéterminée du Pacifique Sud ». La perruche de Tahiti (Cyanoramphus zealandicus), originaire de Polynésie, « était et reste un oiseau des plus mystérieux ». Plus terrible encore, « on ne dispose d’aucun élément sur le ptilope de Dupetit-Thouars (Ptilinopus dupetithouarsii), endémique des îles Marquises ». Et voici comment on a aperçu pour la première et la dernière fois la gallicolombe de Tanna (Alopecoenas ferrugineus) : ce colombidé fut collecté en 1774 sur l’île de Tanna, dans les Nouvelles-Hébrides, par le naturaliste Johann Reinhold Forster, qui accompagnait le navigateur James Cook à bord du Resolution (« Je suis allé à terre, nous avons abattu une nouvelle sorte de pigeon ») ; son fils George le peignit, et on n’en revit plus jamais.
Tout comme les perroquets, les colombes et les pigeons semblent avoir subi un nombre disproportionné d’extinctions par rapport aux autres oiseaux, sans que rien dans leurs caractéristiques biologiques ne permette de l’expliquer. Deux des espèces éteintes de pigeons les plus connues – le dodo et le pigeon migrateur américain – avaient très peu en commun.
Le dodo (Raphus cucullatus) était condamné pour les raisons habituelles : insulaire, incapable de voler, il constituait une proie facile pour les marins, les colons et les espèces invasives qui les accompagnaient (cochons, chats, chiens, rats). Il s’agit, pourrait-on dire, d’une extinction banale, comme il s’en est produit tant au cours de l’expansion coloniale et de la migration humaine vers les îles océaniques. Le dernier dodo a probablement été aperçu à la fin du XVIIe siècle, et tout ce qu’il en reste, à part de nombreuses illustrations et descriptions d’une précision douteuse, ce sont quelques fragments de peau et d’os et une tête au muséum d’histoire naturelle d’Oxford.
Le pigeon migrateur américain ou ectopiste voyageur (Ectopistes migratorius), en revanche, semble avoir été l’une des espèces d’oiseaux les plus abondantes qui aient jamais existé : il se déplaçait en vastes volées au-dessus de l’Amérique du Nord et nichait en colonies sur des dizaines de kilomètres. Ses habitudes et ses caractéristiques ont été décrites, comme celles de la plupart des autres oiseaux d’Amérique du Nord, dans les années 1830 par l’ornithologue Jean-Jacques Audubon, et on en sait beaucoup plus sur lui que sur la plupart de ses congénères disparus. Des parties de chasse organisées sur le passage des pigeons les faisaient exploser en vol à leur arrivée sur leurs lieux de nidification. La ressource semblait inépuisable, mais, à un moment donné dans les années 1870, leur nombre chuta en dessous d’un point critique que les biologistes de la conservation d’aujourd’hui appellent le seuil de viabilité démographique. Les chasseurs avaient cessé à ce stade de s’y intéresser (tirer sur des oiseaux isolés était nettement moins palpitant que de les abattre en masse), mais l’ectopiste voyageur ne parvint pas à se rétablir et s’éteignit vers 1900 (le dernier spécimen observé dans la nature fut abattu en mars de cette année-là). Bien que les pigeons migrateurs aient été plus nombreux dans leurs dernières décennies d’existence que ne l’ont jamais été les dodos, quelque chose dans l’histoire de leur évolution semblait exiger qu’ils vivent en grands groupes ou pas du tout.
Le livre de Fuller ne fait pas un inventaire exhaustif de tous les espèces d’oiseaux éteintes. Elles sont sans doute beaucoup plus nombreuses à avoir disparu au cours des quatre derniers siècles, en particulier dans les îles océaniques, sans laisser de trace probante de leur existence. Pour les seuls perroquets, Fuller énumère 14 « espèces hypothétiques » pour lesquelles il n’existe aucun élément fiable, si ce n’est des récits succincts ou ambigus de voyageurs (selon le code international de nomenclature, une espèce n’en est une que si un spécimen de référence a été déposé dans un muséum), et il existe de nombreuses autres espèces mystérieuses, comme le supposé dodo blanc de la Réunion. Et d’autres oiseaux ont sans aucun doute succombé à une chasse intensive avant 1600. Il y avait par exemple en Nouvelle-Zélande de 12 à 20 espèces de moas ou dinornithiformes – des parents géants de l’autruche et de l’émeu – qui ont toutes disparu à une rapidité étonnante après l’arrivée des ancêtres des Maoris, au XIIIe siècle. Les archéologues ont retrouvé quantité d’ossements de moas datés de périodes relativement rapprochées, ce qui laisse supposer que la ressource s’est rapidement épuisée. Ces oiseaux de grande taille mettaient de nombreuses années à devenir adultes et pondaient en petite quantité ; il semble qu’ils soient vite tombés en deçà du seuil de viabilité démographique. Deux ou trois espèces de moas étaient encore en vie lorsque les premiers Européens sont arrivés en Nouvelle-Zélande, en 1642, mais elles n’ont pas tardé à s’éteindre.
Comme le montre le sort des moas, une population humaine n’excédant pas quelques centaines ou milliers d’individus peut rapidement anéantir, sans même disposer d’armes à feu, toute une série d’espèces vivant sur des terrains accidentés, boisés et généralement inhospitaliers. Cette guerre éclair a des parallèles bien plus anciens dans l’histoire des migrations humaines, notamment en Australie et dans les Amériques. Si le changement climatique a pu jouer un rôle, tout porte à croire aujourd’hui que beaucoup d’espèces d’oiseaux et de mammifères de grande taille (ce qu’on appelle la mégafaune du pléistocène) ont disparu peu après l’arrivée des humains – il y a environ 46 000 ans en Australie et 14 000 ans dans les Amériques. Parmi les autres espèces australiennes éteintes figure un parent du moa, Genyornis, l’un des plus grands oiseaux ayant jamais vécu.
Ces extinctions préhistoriques laissent leurs fantômes : les étranges arbustes divariqués de Nouvelle-Zélande, dont les feuilles se cachent derrière un couvert de rameaux – apparemment pour éviter de se faire brouter par les moas –, ou les grosses graines de certaines espèces d’arbres des forêts d’Amérique centrale, autrefois transportées vers de nouveaux sites dans la panse des mégaherbivores et aujourd’hui trop lourdes pour être dispersées. Les fantômes écologiques abondent également à Hawaii, d’où 40 espèces endémiques d’oiseaux ont disparu et où beaucoup d’autres sont en danger d’extinction. Ce petit archipel représente à lui seul près de la moitié des extinctions recensées dans le livre de Fuller. Une famille d’oiseaux, les drépanidinés de Hawaii, comptait à l’origine au moins 41 espèces ; aujourd’hui, treize d’entre elles, peut-être plus, sont éteintes, et, parmi les autres, seules trois ne sont pas en danger. Avec de telles disparitions, des écosystèmes entiers perdent leur cohérence et sont encore plus exposés à l’invasion d’espèces exotiques.
En milieu terrestre, l’extinction provoquée par l’homme s’est déroulée en trois phases. Il y a eu d’abord les extinctions de la mégafaune consécutives aux migrations humaines vers des continents auparavant inhabités ; puis les extinctions insulaires et les extinctions par surexploitation (qui constituent le gros de celles que décrit l’ouvrage) ; et, enfin, les extinctions à l’échelle des continents et de la planète que nous sommes en passe d’infliger du fait de la destruction et de la fragmentation des habitats, de l’introduction d’espèces et du changement climatique, faisant subir au monde entier ce qu’a connu Hawaii.
En milieu marin, de nouveaux éléments indiquent que la surexploitation remanie profondément le vivant depuis des siècles, voire des millénaires, de sorte que nulle part dans le monde les eaux côtières ne ressemblent à ce qu’elles étaient avant l’arrivée des humains. Peu de biologistes doutent aujourd’hui qu’une nouvelle extinction massive soit en cours, qui entraînera la disparition d’une grande partie des espèces de l’écosystème mondial. Le taux d’extinction est estimé à plus de cent fois le taux naturel d’extinction, calculé à partir des données paléontologiques, lesquelles montrent, de façon grossière, que la durée d’existence moyenne d’une espèce est comprise entre cinq et dix millions d’années.
Des extinctions massives se sont déjà produites par le passé et constituent certains des principaux jalons de l’histoire géologique et évolutive de la Terre. Ce qui distingue l’extinction massive d’aujourd’hui, c’est qu’elle est clairement provoquée par une seule espèce. Les cinq précédentes, pour autant qu’on puisse en juger, ont toutes été causées par des événements physiques, le plus célèbre étant l’impact d’une énorme météorite au Mexique il y a 65 millions d’années, qui a induit un changement climatique immédiat, scellant le sort des dinosaures et de bien d’autres organismes vivants. Les écologues, qui se soucient de plus en plus de maintenir la faune et la flore dans des paysages aménagés par l’homme, doivent à présent faire face aux effets réels et prévus du changement climatique, qui pourrait déplacer les zones de préférence écologique d’espèces et d’écosystèmes entiers de plusieurs centaines de kilomètres ou les faire tout bonnement disparaître. Dans ces conditions, leurs efforts de préservation ne donneront guère de résultats.
— Andrew Sugden est rédacteur en chef adjoint de la revue Science.
— Cet article est paru dans la London Review of Books le 23 août 2001. Il a été traduit par Catherine Mantoux.
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WP_Post Object ( [ID] => 86396 [post_author] => 8 [post_date] => 2020-07-02 07:00:00 [post_date_gmt] => 2020-07-02 07:00:00 [post_content] =>Il y a 500 millions d’années, après que l’explosion cambrienne eut créé une quantité impressionnante de nouvelles espèces, il n’y avait toujours pas de vie sur la terre ferme. Pas de vie complexe en tout cas. Pas de plantes, pas d’animaux, rien de comparable à la grande diversité de la vie dans les océans, qui grouillaient de trilobites, de crustacés, de vers velus et de mollusques dans le genre du calmar. La plupart des grands groupes d’espèces animales qui existent aujourd’hui ont pris naissance dans la mer à cette époque.
C’est à présent le milieu terrestre qui compte un nombre étourdissant d’espèces. En particulier des plantes à fleurs, des champignons et des insectes, tant de satanés insectes. Selon une estimation, on recense aujourd’hui cinq fois plus d’espèces terrestres que d’espèces marines. Mais comment se fait-il que la biodiversité des mers et les océans – qui avaient une longueur d’avance et représentent la majeure partie de la surface de la planète – ait été reléguée si loin derrière celle de la terre ? La question intrigue depuis longtemps les biologistes. Robert May, écologue à l’université d’Oxford, est le premier à avoir couché cette énigme par écrit dans un article de 1994 intitulé « Biodiversité : différences entre terre et mer » 1.
Vingt-cinq ans plus tard, la question reste entière, alors même que nous avons progressé dans l’exploration des grands fonds océaniques. Les chercheurs estiment aujourd’hui que 80 % des espèces évoluent sur la terre ferme, 15 % en milieu marin et les 5 % restants dans l’eau douce. De leur point de vue, cet écart n’est pas entièrement dû au fait que le milieu terrestre a été plus amplement étudié.
« Il y a certes des tas et des tas d’espèces dans les océans, mais il en faudrait un sacré paquet pour combler la différence », estime Geerat Vermeij, un chercheur en écologie et paléoécologie marine qui s’est penché sur le sujet avec Rick Grosberg, un de ses collègues de l’Université de Californie à Davis. Ce manque apparent de biodiversité dans les océans ne dérive donc pas seulement, affirment Vermeij et Grosberg, de notre tendance à privilégier le milieu terrestre dans lequel nous évoluons – une déformation dont ils ne sont que trop conscients en tant qu’océanologues.
Alors quelle est donc cette spécificité des écosystèmes terrestres qui fait qu’ils favorisent la biodiversité ? Robert May et d’autres chercheurs avancent comme raison possible l’agencement physique des habitats terrestres, qui sont à la fois plus fragmentés et plus diversifiés. Par exemple, comme Charles Darwin l’a bien montré pour les Galápagos, les îles sont des foyers de diversification. Au fil du temps, du fait de la sélection naturelle ou même du hasard, deux populations différentes d’une même espèce présentes sur deux îles peuvent devenir deux espèces.
Les océans, en revanche, sont des grandes masses d’eau communicantes, dotées de moins de barrières physiques susceptibles d’isoler les populations. Et ils enregistrent moins de ces températures extrêmes qui favorisent la diversification en milieu terrestre.
La terre ferme possède aussi une « architecture complexe », pour reprendre l’expression de May. Les forêts, par exemple, ont recouvert une grande partie de la surface terrestre, et les feuilles et les pousses des arbres créent de nouvelles niches écologiques que les différentes espèces peuvent exploiter. Les coraux font de même dans les océans, bien sûr, mais ils ne recouvrent pas une aussi grande partie des fonds marins.
Les plantes jouent de toute évidence un rôle primordial. Le point de bascule, ce moment où la vie a cessé d’être essentiellement marine pour devenir terrestre, s’est produit il y a environ 125 millions d’années, pendant le crétacé, période où les premières plantes à fleurs ont évolué pour connaître un succès extraordinaire sur terre. Les végétaux ont besoin de la lumière du soleil pour la photosynthèse ; or il y en a peu dans les océans, en dehors des zones côtières peu profondes : la terre est de ce fait plus prolifique que les profondeurs froides et sombres de la mer. « Les grands fonds sont comme un immense réfrigérateur dont la porte est restée longtemps fermée », explique Mark Costello, professeur de biologie marine à l’Université du Nord, en Norvège, qui a récemment publié un inventaire de la biodiversité marine.
Fait intéressant, souligne Mark Costello, l’accroissement de la biodiversité sur la terre ferme après la diversification des plantes à fleurs semble également avoir contribué à accroître celle des écosystèmes marins. Le pollen, par exemple, peut être une source importante de nourriture sur le plancher océanique. Des chercheurs ont récemment décelé dans le Pacifique, à 10 000 mètres de profondeur, du pollen provenant probablement de plantations de pins en Nouvelle-Zélande.
La diversification des plantes à fleurs tient aussi au fait qu’elles ont évolué avec les insectes. Certaines plantes ont développé au fil du temps des fleurs à longs tubes que seules pouvaient atteindre les abeilles à longue langue qui les butinent. « Entre les plantes et les insectes, ça a été la grande course », résume Costello. Cette coévolution a contribué à créer un nombre stupéfiant d’espèces. La grande majorité des plantes sont des plantes à fleurs, et la grande majorité des animaux sont des insectes. On estime que ces derniers représentent 80 % des espèces de la planète.
Mais les insectes, à qui le milieu terrestre réussit si bien, sont quasi absents des océans. Geerat Vermeij et Rick Grosberg attribuent cela aux différences de propriétés entre l’air et l’eau. Les petits organismes comme les insectes ont plus de mal à se déplacer dans l’eau parce qu’elle est beaucoup plus dense que l’air. Les phéromones et les informations visuelles ne voyagent pas aussi bien dans l’eau, ce qui limite le rôle de la sélection sexuelle comme moteur de la diversification. La sélection sexuelle développe des caractères qui peuvent ne pas sembler avantageux mais sont appréciés des partenaires potentiels ; la queue du paon en est un exemple classique.
En s’appuyant sur les travaux du biologiste marin Richard Strathmann, Geerat Vermeij et Rick Grosberg tentent également de comprendre pourquoi une relation comme celle qui unit plantes à fleurs et insectes ne pourrait pas exister en milieu marin. L’eau de mer regorge de sources d’alimentation possibles, comme le zooplancton. En allant d’une hypothétique fleur de mer à une autre, un organisme marin trouverait en chemin largement de quoi se nourrir dans l’eau. Alors pourquoi se donner le mal de nager jusqu’à une autre fleur ? En revanche, quand un insecte vole d’une fleur à l’autre pour s’alimenter de nectar, il ne fait que passer, car il n’y a pas de nourriture en suspension dans l’air. Et cela a des conséquences sur l’évolution : une hypothétique fleur de mer devrait offrir beaucoup plus de nectar pour attirer les pollinisateurs qui se nourrissent paresseusement de nourriture flottante ; cela n’en vaut donc pas la peine.
Comme tout ce qui a trait à l’histoire de la vie sur notre planète, il n’est matériellement pas possible de mener une expérience qui prouverait l’une ou l’autre de ces hypothèses. On ne peut qu’échafauder des théories. Lorsque May se demandait dans son article de 1994 pourquoi la biodiversité était tellement plus terrestre que marine, il avançait certaines de ces explications, tout en admettant : « Il s’agit moins de réponses que d’une liste de questions. » Nous en sommes toujours là.
— Sarah Zhang est journaliste au magazine américain The Atlantic, où elle couvre les sujets science et santé.
— Cet article est paru dans The Atlantic le 12 juillet 2017. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.
[post_title] => Biodiversité : la terre plus riche que la mer [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => biodiversite-terre-riche-mer [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2020-07-02 15:33:38 [post_modified_gmt] => 2020-07-02 15:33:38 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=86396 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
WP_Post Object ( [ID] => 86420 [post_author] => 8 [post_date] => 2020-07-02 07:00:00 [post_date_gmt] => 2020-07-02 07:00:00 [post_content] =>Dans son nouveau livre Never Home Alone, l’écologue américain Rob Dunn nous ouvre les yeux sur la vie foisonnante avec laquelle nous cohabitons. Avec ses collègues, il a recensé quelque 200 000 espèces, dont les trois quarts sont des bactéries, présentes sur notre corps, dans la poussière, l’eau et la nourriture. « Les mammifères sont recouverts d’une couche épaisse de bactéries, il n’y a rien de plus normal. Nous ne sommes jamais vraiment nus, et il en va de même pour toutes les surfaces de la maison », écrit Dunn. Parmi les autres espèces, on trouve surtout des champignons, mais aussi des arthropodes (insectes, etc.), des plantes et autres organismes. Et encore, les virus ne sont pas comptabilisés.
Dunn décrit l’incroyable diversité que peut receler le « biofilm » d’un pommeau de douche : « En ce moment même, dans votre pommeau de douche […], de minuscules “piques” [des bactéries prédatrices] s’accrochent à d’autres bactéries, percent un orifice dans leurs flancs et libèrent des produits chimiques qui les digèrent. Le biofilm d’un pommeau de douche contient également des protistes qui dévorent les “piques” et même des nématodes qui mangent les protistes, ainsi que les champignons qui font leur popote fongique. Voilà tout ce qui se jette sur vous lorsque vous prenez un bain ou une douche. » Dans le moindre recoin de la maison, Dunn et son équipe ont trouvé une vie foisonnante. Même les carreaux de plâtre tout juste sortis de l’usine sont truffés de champignons.
Pourquoi avons-nous occulté toute cette vie ? Entre autres parce qu’il s’agit en grande partie d’organismes microscopiques et qu’il a fallu les progrès de l’analyse de l’ADN pour prendre conscience de leur diversité. Mais il y a une raison plus profonde, c’est que les biologistes ne s’intéressent pas beaucoup à ce qui se trouve sous leur nez chez eux – ou alors ils supposent que quelqu’un s’y est déjà intéressé et préfèrent des terrains plus exotiques.
Passant à l’échelle macroscopique, Dunn consacre un chapitre au grillon des cavernes, un habitant des grottes déjà représenté sur les gravures rupestres et qui se plaît aujourd’hui dans les maisons d’Amérique du Nord. La blatte germanique, qui prospère, a droit à un chapitre entier, de même que les chiens et les chats, ces derniers étant visiblement les plus problématiques. Ils sont en effet porteurs de Toxoplasma gondii, l’espèce de parasite qui fait adopter aux souris un comportement suicidaire en présence d’un félin et qui pourrait bien agir également sur le comportement humain 1.Vous serez peut-être tenté d’aller chercher de l’eau de Javel, des pesticides et des antibactériens censés tuer « 99 % des germes ». N’en faites rien, surtout. D’abord, si cela peut vous rassurer, parmi ces milliers d’espèces, seule une cinquantaine de bactéries représente un danger pour la santé humaine. Même en comptant les virus, le nombre reste inférieur à cent. Le propos de Dunn est que la biodiversité de nos foyers nous est en réalité extrêmement bénéfique – c’est l’absence de biodiversité qui est néfaste. En devenant des Homo interiorus (selon l’expression de Dunn) qui vivent dans des intérieurs immaculés à l’abri du monde extérieur, nous avons développé toute une série de troubles tels que l’asthme et les allergies, qui étaient autrefois rares et sont aujourd’hui courants, probablement à cause du milieu relativement stérile dans lequel nous vivons.
Certaines espèces qui grouillent autour de nous peuvent servir à produire de nouveaux médicaments et de nouvelles enzymes ou nous aider à éliminer une partie de nos déchets. Mais la fonction la plus importante de cette biodiversité est peut-être de combattre naturellement les agents pathogènes et les parasites. Quand nous cherchons à stériliser notre environnement, cette neutralisation ne se fait plus. En l’absence de concurrence, les agents pathogènes les plus résistants ont le champ libre. Tenter de les exterminer a pour effet de favoriser les mutations, ce qui crée des espèces de plus en plus robustes – comme le montre l’apparition de bactéries résistantes aux antibiotiques –, et la bataille devient impossible à gagner. Si nous persistons dans cette voie, nous courons à la catastrophe. Les effets de notre guerre malavisée contre la biodiversité domestique se font déjà sentir.
— Nigel Andrew est professeur d’entomologie à l’Université de Nouvelle-Angleterre, en Australie.
— Cet article est paru dans le numéro d’août 2019 de la Literary Review. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.
[post_title] => Nous vivons entourés de microbes et de bactéries [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => vivons-entoures-microbes-bacteries [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2020-07-20 20:09:22 [post_modified_gmt] => 2020-07-20 20:09:22 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=86420 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
WP_Post Object ( [ID] => 86430 [post_author] => 8 [post_date] => 2020-07-02 07:00:00 [post_date_gmt] => 2020-07-02 07:00:00 [post_content] =>Un matin du printemps 2014, en consultant mes courriels, je suis tombé sur une photo du paléontologue Diego Pol. Il faisait semblant de dormir allongé sur un fémur de dinosaure de la taille d’un canapé. Ce scientifique argentin charismatique et facétieux venait de faire une découverte spectaculaire.
Au cours de fouilles en Patagonie, son équipe avait mis au jour un mastodonte : un sauropode herbivore dont on a estimé la longueur à 40 mètres, la hauteur à 20 mètres et le poids à 85 tonnes, soit l’équivalent de 14 éléphants d’Afrique adultes. Il surpassait le célèbre Argentinosaurus, un autre sauropode de Patagonie qui détenait jusque-là le titre du plus grand dinosaure du monde.
Quelques mois plus tard est venu s’ajouter un fossile du même acabit. En septembre, une équipe internationale dirigée par des chercheurs de l’université Drexel, à Philadelphie, annonçait la découverte en Patagonie d’un nouveau titanosaure baptisé Dreadnoughtus [en référence au dreadnought, un type de cuirassé], d’une longueur estimée à 25 mètres pour un poids de 65 tonnes.
Ce même mois de septembre, une équipe travaillant au Maroc décrivait la découverte des restes d’un Spinosaurus, un grand dinosaure carnivore vieux d’environ 100 millions d’années. Décrit pour la première fois en 1915, Spinosaurus a un squelette et un crâne qui suggèrent une adaptation très inhabituelle à un mode de vie semi-aquatique, un peu comme un crocodile mais en beaucoup plus grand. Il mesurait 15 mètres, soit 3 de plus que ce célèbre prédateur géant qu’est Tyrannosaurus rex.
Les nouvelles découvertes s’accumulent comme des records olympiques. Nous sommes à l’ère des microprocesseurs et de l’exploration de la planète Mars, et pourtant certaines de nos découvertes scientifiques les plus passionnantes et les plus extraordinaires sont des espèces disparues dans les archives fossiles de la Terre. Ces espèces livrent des informations précieuses sur l’histoire de l’évolution que l’on ne pourrait tirer de l’étude d’organismes vivants. Des fossiles récemment mis au jour de poissons de 385 millions d’années qui avaient conservé leurs membres souples apportent la preuve du passage du milieu marin au milieu terrestre. De multiples fossiles d’animaux et de plantes montrent que, il y a environ 100 millions d’années, l’Antarctique était une serre, avec des forêts luxuriantes baignant dans la chaleur.
Ces preuves qui s’accumulent rapidement nous donnent également une idée beaucoup plus précise de ce qui s’est produit lors des grandes extinctions massives du passé, qui ont chacune anéanti de 50 à 90 % des espèces. Sans les fossiles, nous ne pourrions pas comprendre que l’extinction fait partie intégrante de l’évolution du vivant et qu’elle est en même temps une réalité matérielle – à ce stade de l’histoire de l’humanité, à mille lieues des préoccupations scientifiques.
Les 1,8 million d’espèces d’organismes vivants décrites à ce jour ne représentent qu’une part infime de la vie sur Terre. Grâce aux données livrées par les fossiles, si incomplètes soient-elles, nous pouvons estimer que plus de 99 % des espèces ayant un jour existé ont disparu. Au fond, notre vision de l’avenir de l’évolution est inscrite dans le passé.
Quand j’ai fait part à des camarades de fac, il y a des années, de mon intention de m’orienter vers la paléontologie, ils se sont demandé pourquoi j’avais envie de me consacrer à une discipline aussi ennuyeuse qu’hermétique. Il est vrai que le travail de terrain n’est pas forcément glamour. La recherche de sauropodes et d’autres grands dinosaures conduit les paléontologues sur les terres arides de la Patagonie, de l’ouest de l’Amérique du Nord, de la Chine, de la Mongolie et de l’Afrique du Sud. En été, les températures dépassent facilement les 38 °C. Il n’y a pratiquement pas d’ombre ; le vent hurle sans relâche. Même avec une équipe, la prospection est souvent un travail solitaire, qui implique de zigzaguer pendant des kilomètres dans des lits de cours d’eau asséchés et dans des canyons balayés par le vent.
Une grande découverte est excitante, mais la paléontologie n’est pas une aventure à la Indiana Jones, c’est une activité scientifique, une affaire sérieuse. Ces découvertes, bien sûr, font progresser notre discipline, mais les grandes extinctions massives sont aussi riches d’enseignements et d’informations sur la décimation des espèces et des habitats à laquelle nous assistons aujourd’hui. Les chercheurs estiment que la destruction actuelle des milieux naturels et les perturbations induites par le changement climatique pourraient provoquer la disparition de 20 à 50 % des espèces vivantes d’ici la fin du siècle.
Les données livrées par les fossiles nous apprennent que les extinctions massives ont été si dévastatrices qu’il a fallu des centaines de milliers, voire des millions d’années pour que les quelques espèces rescapées se diversifient et prospèrent à nouveau et que les écosystèmes se rétablissent. Autrement dit, le passé nous enseigne que nous sommes dans une phase véritablement dramatique de l’histoire de la planète qui pourrait avoir des répercussions sur une bonne partie du vivant, y compris notre espèce.
Les sauropodes constituaient un groupe dominant de l’un de ces anciens règnes biologiques qui ont prospéré pendant le mésozoïque, une ère lointaine qui a commencé il y a 250 millions d’années et s’est terminée il y a 65 millions d’années par un cataclysme dû à un astéroïde. Ils sont les seuls animaux sur Terre, avec les plus grandes baleines, à avoir jamais dépassé la barre des 50 tonnes.
Mais le gabarit n’est pas tout. Parmi les dinosaures les plus importants d’un point de vue scientifique figurent des fossiles moins imposants, de la taille d’une autruche, qui indiquent que les oiseaux actuels sont une branche évolutive des dinosaures. Ces théropodes – un groupe diversifié qui comprend le vélociraptor, le sinistre prédateur du film Jurassic Park – nous montrent que le geai bleu des jardins des banlieues américaines est un descendant de l’énorme Tyrannosaurus et de ses cousins.
L’accumulation des preuves de cette transition est l’une des grandes réussites de la paléontologie, et une bonne part de ces éléments n’a été découverte que récemment. Les lits de lacs fossiles du nord de la Chine conservent de magnifiques échantillons de ces dinosaures de transition, dont beaucoup sont dotés de fines empreintes de plumes. Grâce à des techniques d’imagerie modernes comme la tomodensitométrie, la reconstruction et l’animation 3D ainsi que la microphotographie de tissus osseux, les paléontologues sont désormais en mesure d’extraire des informations qui nous permettent de mieux appréhender les dinosaures en tant qu’animaux vivants : leurs modes de déplacement, le rythme de croissance et parfois même leur couleur.
Nous ne devons certainement pas cette série de découvertes paléontologiques à un afflux de financements ; les postes de chercheur sont rares dans ce domaine. Mais la discipline s’internationalise, et de plus en plus de personnes sont formées et travaillent dans leur pays. En outre, les changements de régime ouvrent parfois des perspectives : ainsi, l’effondrement imminent de l’Union soviétique nous a ouvert, en 1990, le pays des merveilles fossiles du désert de Gobi, en Mongolie, un terrain qui était resté inaccessible aux chercheurs occidentaux pendant plus de soixante ans.
C'est là, dans le cadre de l’expédition scientifique conjointe du Muséum américain d’histoire naturelle et de l’Académie des sciences de Mongolie, que j’ai dirigée avec Mark A. Norell, que nous avons découvert en 1993 un site extraordinairement riche. L’un de nos véhicules s’était enlisé dans le sable. Pendant que les chauffeurs le dégageaient, nous avons décidé d’explorer brièvement des falaises toutes proches que nous avions laissées de côté lors de nos deux saisons de fouilles précédentes.
En l’espace d’une matinée, nous avons compris que nous étions tombés sur un trésor : des dizaines de squelettes de dinosaures, une multitude de squelettes fragiles de mammifères et de lézards, des nids avec des œufs contenant des embryons et des dinosaures en train de faire leur nid étaient éparpillés sur le sol d’un amphithéâtre rocheux pas beaucoup plus grand qu’un terrain de base-ball. Les oviraptors que nous avons trouvés blottis sur une couvée d’œufs ont été les premières preuves tangibles de ce qui n’était jusqu’alors qu’une hypothèse : les soins parentaux existaient chez les dinosaures.
Les fossiles du désert de Gobi ainsi que des couches de terrain du nord de la Chine recèlent également d’extraordinaires échantillons de minuscules mammifères ressemblant à des musaraignes qui donnent des pistes sur les origines du groupe moderne de mammifères auquel nous appartenons. Les découvertes se poursuivent, notamment celle, à Madagascar, d’un crâne remarquablement préservé d’un mammifère ressemblant à une marmotte, âgé de 70 millions d’années.
Depuis 2000, nous avons identifié cinq types d’hominidés primitifs, nos proches parents préhistoriques. Et si vous pensez que les fossiles ne livrent que des informations sur des évolutions survenues il y a plusieurs millions d’années, détrompez-vous. Pas plus tard qu’il y a 50 000 ans – une fraction de seconde à l’échelle du temps long de la paléontologie –, au moins trois et peut-être quatre espèces de la lignée humaine cohabitaient sur notre planète. Pourtant, dans ce court intervalle de temps, il n’y a que la nôtre qui ait passé avec succès le crible de l’évolution.
Comme toujours lorsqu’on repousse les frontières du savoir, des problèmes se posent et des perspectives s’ouvrent. Certaines régions du monde comme l’Afrique du Nord détiennent peut-être la clé pour comprendre l’évolution des principaux groupes d’animaux, mais elles sont encore insuffisamment explorées. Si certaines zones deviennent accessibles à la faveur des évolutions politiques, d’autres cessent de l’être quand y éclatent des conflits. Le pillage de fossiles est monnaie courante dans de nombreuses régions, et il faut y mettre fin avant que cela n’empêche l’avancée des connaissances.
Il est d’autant plus important de résoudre ces problèmes que l’on sait ce que la science paléontologique apporte au savoir humain. L’étude des seules espèces vivantes n’aurait pas permis de deviner l’existence de libellules grosses comme des mouettes ou de dinosaures de la taille de grandes baleines capables de vivre sur la terre ferme. De telles découvertes fournissent des indications précieuses sur la capacité des organismes à évoluer, à s’adapter et à survivre. Après tout, les sauropodes se sont maintenus pendant environ 150 millions d’années. Ce n’est pas ce qu’on appelle une expérience d’évolution ratée.
— Michael J. Novacek est un paléontologue américain.
— Cet article est paru dans The New York Times le 8 novembre 2014. Il a été traduit par Catherine Mantoux.
[post_title] => Combien pèse un dinosaure ? [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => combien-pese-dinosaure [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2020-06-25 14:53:47 [post_modified_gmt] => 2020-06-25 14:53:47 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=86430 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
WP_Post Object ( [ID] => 86445 [post_author] => 8 [post_date] => 2020-07-02 07:00:00 [post_date_gmt] => 2020-07-02 07:00:00 [post_content] =>Le mammouth et le tigre à dents de sabre ne sont que deux des animaux emblématiques de la mégafaune, cet ensemble d’espèces animales de grande taille dont la disparition s’est échelonnée entre 48000 et 10000 avant notre ère. Comme pour toutes les extinctions de masse, plusieurs hypothèses ont été émises, mais la plus connue est celle de Paul S. Martin. Pour ce paléoécologue américain, c’est la chasse à outrance pratiquée par les hommes du pléistocène qui en serait la cause.
Dans End of the Megafauna, le paléomammalogiste Ross MacPhee examine cette idée à la loupe, en pèse le pour et le contre et explique l’attrait qu’elle exerce toujours. S’agirait-il, pour paraphraser Aldous Huxley, d’une « belle hypothèse réduite à néant par un vilain petit fait » ?
Paul S. Martin a formulé sa thèse dans les années 1960 : quand nos ancêtres ont essaimé sur la planète et investi de nouveaux territoires, ils ont chassé la mégafaune jusqu’à en provoquer l’extinction. Dans les Amériques, surtout, il semble y avoir eu un lien étroit entre l’apparition des humains et la disparition de ces grands animaux. Martin a défendu cette idée tout au long d’une carrière de cinquante ans qui a culminé en 2005 avec la publication de son livre « Le crépuscule des mammouths » 1.
MacPhee commence par expliquer à quoi ressemblait le monde au cours du quaternaire (qui a commencé il y a 2,6 millions d’années), avec son climat marqué par de nombreuses périodes glaciaires et des épisodes interglaciaires plus chauds, et sa mégafaune singulière comprenant des paresseux terrestres, d’énormes oiseaux incapables de voler et des espèces plus exotiques comme les glyptodons ou les gomphothères (lesquels pesaient des centaines de kilos, voire plusieurs tonnes). Le livre est illustré par de magnifiques planches de Peter Schouten, qui donnent vie aux paysages et aux animaux de l’époque.
L’essentiel de l’ouvrage porte toutefois sur les deux principales théories à propos des extinctions : le changement climatique et, surtout, la chasse à outrance. En se fondant notamment sur le peuplement des Amériques, Martin supposait que, dans leur migration du nord au sud du continent – de l’Alaska à la Patagonie –, les humains avaient anéanti en un millénaire environ toute la faune sur leur passage – il parle même à ce propos de blitzkrieg. Et il voyait ce même processus à l’œuvre dans des extinctions plus récentes à d’autres endroits du globe. L’idée, saisissante, était rendue crédible par le fait que l’extinction d’espèces insulaires telles que le dodo était de toute évidence due à la chasse pratiquée par les humains.
Pourtant, souligne MacPhee, quand on y regarde de plus près, il y a plusieurs choses qui clochent. Des espèces qui n’étaient pas chassées (tels le cheval et le chameau) ont disparu, alors que d’autres qui l’étaient (tel le bison) ont survécu – avant d’être quasi exterminées à une époque plus récente. La datation est essentielle ; or les données livrées par l’archéologie et l’ADN fossile donnent de plus en plus à penser que les Amériques ont été peuplées avant l’apparition de la culture Clovis, il y a 12 000 ans. En Afrique et en Eurasie, pendant ce temps, les humains et la mégafaune ont cohabité « harmonieusement » pendant des milliers d’années.
Martin invoquait aussi la naïveté des proies : n’ayant jamais rencontré d’humains, les animaux de grande taille étaient selon lui dépourvus d’instinct de fuite. Cela est vrai de certaines espèces insulaires mais paraît peu plausible chez les animaux continentaux. On voit mal comment des groupes de chasseurs-cueilleurs munis d’armes de l’âge de la pierre auraient pu causer une telle hécatombe. Des études ethnographiques montrent que les humains peuvent s’unir brièvement pour des expéditions de chasse annuelles mais qu’ils se dispersent par la suite. Enfin, on ne dispose d’aucune preuve archéologique de l’existence de sites de tueries de masse.
MacPhee en conclut que cette piste de recherche nous a menés dans une impasse. Bien que des arguments solides militent en faveur de l’hypothèse de la chasse à outrance, qui a de toute évidence été la cause de certaines extinctions, il est manifestement impossible de généraliser à partir de ces quelques cas.
Comme le note aussi Ross MacPhee, il est séduisant d’attribuer les extinctions à une cause unique, et les médias sont friands de ce genre d’explications univoques. Le débat autour de l’extinction crétacé-paléogène qui s’est produite il y a 66 millions d’années en est un parfait exemple (impact massif d’astéroïde, activité volcanique intense ou bien un peu des deux ?). Et la question n’intéresse pas qu’une poignée de spécialistes. MacPhee fait une remarque très perspicace : l’hypothèse de la chasse à outrance influe sur l’idée que nous nous faisons de l’actuelle crise d’extinction, et stopper ce processus nous apparaît comme un devoir moral afin de racheter notre péché passé.
— Leon Vlieger est un biologiste néerlandais.
— Cet article est paru sur son blog, The Inquisitive Biologist, le 24 décembre 2018. Il a été traduit par Laurent Bury.
[post_title] => Pléistocène : pourquoi les mammouths ont disparu ? [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => pleistocene-pourquoi-mammouths-disparu [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2020-07-23 11:04:59 [post_modified_gmt] => 2020-07-23 11:04:59 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=86445 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
WP_Post Object ( [ID] => 86454 [post_author] => 8 [post_date] => 2020-07-02 07:00:00 [post_date_gmt] => 2020-07-02 07:00:00 [post_content] =>Selon les scientifiques, il existe sur Terre plus de 400 000 espèces de plantes, dont la moitié au moins sont comestibles par les êtres humains. En fait, nous pourrions tout à fait cuisiner 300 000 espèces végétales. Et pourtant, nous n’en utilisons qu’une fraction. Homo sapiens, la plus cosmopolite des espèces, qui prospère parce qu’elle est généraliste, ne mange que quelque 200 plantes. De manière étonnante, trois cultures seulement – le maïs, le riz et le blé – représentent plus de la moitié des calories et des protéines que nous tirons des végétaux.
Curieusement, on n’a fait que quelques rares tentatives pour expliquer pourquoi nous consommons si peu d’espèces parmi toutes celles qui sont comestibles. Leur goût n’est pas la réponse. Ni leur valeur nutritionnelle. Les plantes que nous mangeons ont été améliorées par des générations de sélections au cours desquelles les agriculteurs ont favorisé les espèces ayant la meilleure palatabilité, la plus grande valeur nutritionnelle et le rendement le plus élevé. Même si l’on déteste le brocoli, il est probable qu’il ait plus de goût que la plupart des 300 000 autres espèces comestibles. Les plantes sauvages ont le goût de plantes sauvages parce qu’elles sont restées des plantes sauvages. Mais pourquoi ?
Dans son essai De l’inégalité parmi les sociétés, le géographe Jared Diamond explique que la raison de notre régime alimentaire limité tient aux plantes elles-mêmes. Il affirme que, aux débuts de l’agriculture, nos ancêtres ont su identifier de manière remarquablement efficace les rares espèces pouvant être domestiquées – c’est-à-dire celles qui n’étaient pas toxiques. La logique semble imparable, et il est vrai que la grande majorité des 400 000 espèces végétales de la planète contient des défenses chimiques – des poisons – pour se protéger des herbivores.
Mais, malheureusement pour la théorie de Diamond, plusieurs de nos principales cultures sont également bourrées de toxines, à tel point que, si on les introduisait aujourd’hui, on les considérerait probablement comme impropres à la consommation. Citons la tomate, sa cousine la pomme de terre et de nombreux autres tubercules et racines comme le manioc, qui contient du cyanure, le taro, truffé d’oxalates, et l’igname, doté de défenses chimiques qui imitent les hormones féminines.
En fait, de nombreuses plantes que nous cultivons et trouvons délicieuses, comme les piments, la moutarde, le raifort et le wasabi, sont appréciées précisément parce qu’elles sont riches en substances chimiques potentiellement nocives. Ce qui distingue les cultures alimentaires des autres plantes n’a rien à voir avec le goût, la valeur nutritive ou le fait qu’elles contiennent des poisons. Les plantes que nous mangeons sont atypiques en raison de leur vie sexuelle particulièrement fade.
De nombreux biologistes pensent que, s’il existe autant d’espèces de plantes à fleurs, c’est parce que chacune d’elles a développé une dépendance à une espèce unique d’insecte qui a évolué parallèlement à la plante pour la polliniser. En d’autres termes, ce sont des plantes avec une vie sexuelle élaborée. Plus le mécanisme de pollinisation par un insecte est inhabituel, plus la différentiation génétique entre les plantes est importante, presque comme si elles avaient évolué sur des îles différentes.
C’est la raison pour laquelle il existe quelque 25 000 espèces d’orchidées. Ce sont les exhibitionnistes coquines du monde végétal. Nombre d’entre elles arborent des fleurs extrêmement complexes qui ont évolué de manière à faire croire aux abeilles ou aux guêpes mâles qu’elles pouvaient s’accoupler avec elles, assurant ainsi leur pollinisation régulière. Ce processus explique pourquoi nous ne cultivons pas les orchidées pour notre alimentation. Séduire les abeilles et les guêpes est un mode de fonctionnement possible pour quelques fleurs, mais il n’est pas applicable à l’échelle de l’agriculture. Il n’y aurait pas assez de guêpes ou d’abeilles mâles pour polliniser toute une récolte, et, si tel était le cas, nul doute qu’elles se lasseraient rapidement ou se rendraient compte de l’astuce. Et surtout, parce que les guêpes ne se trouvent pas partout, la culture des orchidées ne serait pas possible en dehors de leur aire de répartition d’origine.
En revanche, la plupart des cultures alimentaires peuvent être pollinisées par toutes sortes d’insectes. Elles peuvent donc être cultivées dans le monde entier en se faisant féconder par les insectes disponibles. Les cultures les plus communes – le blé, le maïs et le riz, donc – sont des herbes qui dépendent du vent pour leur pollinisation. D’autres, comme la pomme de terre et l’igname, se propagent de manière végétative et sont rarement multipliées au moyen de semences. D’autres encore – comme le colza –, qui seraient naturellement pollinisées par des insectes, le sont par le vent lorsqu’on les cultive à l’échelle industrielle.
Un régime alimentaire végétal plus aventureux est possible. Mais il devrait s’adapter à la vie sexuelle inventive des plantes que nous choisirions d’y inclure.
— John Warren est professeur de botanique à l’université d’Aberystwyth, au Royaume-Uni.
— Cet article est paru sur la plateforme internationale d’analyses et de commentaires Project Syndicate le 14 janvier 2016. Il a été traduit par Julia Gallin.
[post_title] => Pourquoi nous ne mangeons pas les orchidées [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => pourquoi-mangeons-pas-orchidees [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2020-06-25 15:25:36 [post_modified_gmt] => 2020-06-25 15:25:36 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=86454 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
WP_Post Object ( [ID] => 86465 [post_author] => 8 [post_date] => 2020-07-02 07:00:00 [post_date_gmt] => 2020-07-02 07:00:00 [post_content] =>La touffeur de la forêt nous coupe le souffle. L’humidité ambiante se confond avec la transpiration de la peau. Lorsque le soleil est au zénith, une angoisse muette plane au-dessus de la canopée : personne ne résiste à la canicule.
Lors de notre visite à la station biologique Chajul, dans la forêt lacandone [dans l’État du Chiapas, dans le sud-est du Mexique, à la frontière avec le Guatemala], le niveau de la rivière Lacantún était plus bas qu’à l’ordinaire : il n’avait pas plu depuis longtemps. Nous avons avancé dans notre canot à moteur pour essayer de trouver un point d’où, malgré le nuage de fumée produit par les brûlis du village voisin, le photographe Santiago Arau pourrait faire décoller son drone afin d’observer du ciel à la fois la majesté des arbres et la dévastation croissante de la réserve de biosphère de Montes Azules.
Lorsque nous avons enfin trouvé le bon endroit pour faire voler le drone, Julia Carabias est apparue à l’écran pour nous expliquer les limites territoriales de la réserve et l’emplacement des implantations illégales qui constituent aujourd’hui l’une des plus grandes menaces pour la conservation d’un site abritant l’une des biodiversités les plus riches du monde.
« Julia est infatigable, nous dit sa complice et collaboratrice Rosaura Cadena. Non seulement elle peut passer des heures à mesurer les plantes ou le niveau de la nappe phréatique et à ramasser les ordures sans s’arrêter une seconde, mais elle le fait toujours avec le même enthousiasme. » Après ces journées exténuantes, la biologiste de la conservation profite des soirées pour développer l’un des projets phares de la station : la formation des jeunes.
Pendant notre séjour, Julia Carabias a passé toute une soirée à nous projeter un diaporama expliquant que la déforestation progresse dans la forêt lacandone, que les écosystèmes peuvent mettre des siècles à se régénérer et que les politiques de conservation ont permis le rétablissement de populations d’espèces animales menacées. Elle en a consacré une autre à travailler avec l’un des jeunes bénéficiaires du système de bourses que son association, Natura y Ecosistemas Mexicanos, a créé en collaboration avec des ONG : le garçon veut devenir chef cuisinier et travailler dans l’une des structures d’écotourisme de la région. Des centaines d’enfants et d’adolescents sont venus participer à des ateliers de sensibilisation à la protection des ressources naturelles. Certains d’entre eux se sont vu accorder une bourse pour se former à la biologie ou à la gastronomie, dans l’idée qu’ils retournent ensuite dans leurs villages pour y lancer des projets de développement en lien avec la conservation.
Après une longue carrière dans l’administration et des organisations internationales telles que l’ONU – ce qui lui a notamment valu la médaille Belisario Domínguez, la plus haute distinction décernée par l’État mexicain, et une chaire au Collège national [l’équivalent du Collège de France] –, Carabias fonde en 2005 Natura y Ecosistemas Mexicanos avec le biologiste Javier de la Maza. L’association consacre l’essentiel de ses efforts au suivi d’espèces animales menacées et à l’élaboration de projets de développement durable pour les villages bordant la réserve de biosphère de Montes Azules – par exemple, des structures d’écotourisme qui permettent aux visiteurs de faire l’expérience de la forêt sans l’endommager et génèrent des revenus ou des emplois pour la population locale.
La région de la forêt lacandone abrite des espèces animales menacées comme l’ara rouge, le jaguar et le tapir, environ la moitié des espèces d’oiseaux, un peu moins de la moitié des papillons diurnes et un quart des mammifères du Mexique. On estime aujourd’hui que seulement 10 % de la superficie est en bon état de conservation ; 5 % est classée aire naturelle protégée. La région a été toujours été très convoitée en raison de la richesse de ses ressources naturelles. De l’exploitation du bois d’acajou par des compagnies forestières britanniques et espagnoles, à la fin du XIXe siècle, aux invasions territoriales et au trafic d’espèces d’aujourd’hui, la forêt lacandone a été constamment assiégée. Sans le travail de Natura, les dégâts seraient bien plus importants.
La population qui y vit appartient principalement à trois peuples indiens mayas : les Lacandons, les Ch’ols et les Tzeltals. Dans les années 1970, la création d’une entité territoriale, la Communauté lacandone, entraîna des transferts de population complexes parmi les groupes ethniques vivant dans la région. Les Lacandons se virent concéder des terres les premiers, puis, quelques années plus tard, ce fut au tour des peuples ch’ol et tzeltal. Certains de leurs membres vivaient déjà sur le territoire, mais la plupart venaient des hautes terres des États du Chiapas et du Tabasco, ce qui compliqua la question des droits fonciers. En 1978 fut créée la première aire naturelle protégée de la région, la réserve de biosphère de Montes Azules. La lutte pour le contrôle du territoire a été tendue et parfois violente. Au cours des cinquante dernières années, la forêt lacandone a perdu les trois quarts de ses écosystèmes naturels, du fait de conflits de propriété, de concessions illégales de terres et d’« invasions ».
Rien qu’entre 2002 et 2007, on a dénombré plus de 30 implantations irrégulières dans la réserve de biosphère de Montes Azules, dont la plupart ont été déplacées, au terme de longs processus de négociation, sur d’autres terres de la Communauté lacandone mais en dehors de la réserve. À cette occasion, le gouvernement mexicain avait dépensé près de 1,5 milliard de pesos [environ 120 millions d’euros] pour indemniser les communautés expulsées, même si, bien sûr, une bonne partie de cette somme s’est volatilisée en cours de route. Entre 2013 et 2014 commença une nouvelle vague d’invasions et de régularisation des droits fonciers. Une fois de plus, les Lacandons et Julia Carabias s’y opposèrent ; c’est sans doute ce qui valut à la biologiste de se faire enlever en avril 2014.
« C’était la semaine avant Pâques », me raconte Julia au cours du dernier des six entretiens que j’ai eus avec elle. Cette fois, elle va parler de l’enlèvement dont elle a été victime.
Elle avait décidé de profiter de quelques jours de vacances pour accompagner dans la forêt des étudiants du Centre de recherche sur le changement mondial et le développement durable avec qui elle travaillait dans l’État voisin du Tabasco. À l’époque, son opposition à la régularisation des invasions lui attirait des menaces.
Arrivés à la station Chajul, ils se lancèrent dans un travail de terrain intense au cours duquel Julia Carabias attrapa une insolation. De retour à la station, elle décida de prendre du paracétamol, ce qu’elle ne faisait jamais. « Ça m’a assommée. Et puis, aux alentours de 22 heures, une des étudiantes est venue me secouer pour me prévenir qu’un de ses camarades était pris de convulsions. »
Elle s’habille en deux temps trois mouvements et se précipite dans le bâtiment où logent les étudiants. L’un d’eux fait une crise d’épilepsie. Ils parviennent à le calmer. De retour dans sa chambre, Carabias s’inquiète : « Ben ma vieille, cette gamine n’a eu aucun mal à parvenir jusqu’à ton lit… », et, pour la première fois de sa vie, elle ferme sa chambre ainsi que le bâtiment des chercheurs à clé. Il n’y a personne d’autre à la station cette nuit-là. « Encore sous l’effet du paracétamol, je me retrouve dans un état de demi-sommeil, et là, tout d’un coup, je vois des lumières de torches au plafond. »
« Crac ! Soudain, j’entends qu’on déchire la moustiquaire et qu’on se dirige vers ma chambre. Ils essaient de forcer le verrou sans y arriver, ils tapent à la porte, ils crient. Quand je sens qu’ils sont sur le point d’entrer dans ma chambre, je cherche à m’enfuir, mais là, je tombe sur deux types armés de kalachnikovs. Les étudiants sont allongés par terre, le gardien a été maîtrisé. »
Les hommes cagoulés lui disent qu’ils viennent de la part du sous-commandant Marcos, ce qui est absurde : elle cherche à rencontrer le leader zapatiste depuis plusieurs mois. Elle demande à aller chercher ses chaussures de marche et quelques médicaments, sans quoi elle ne fera pas long feu. L’un des hommes retourne lui chercher sa boîte de paracétamol et lui prend dans la remise une paire de chaussures trop grandes pour elle.
Ils lui bandent les yeux et la font monter dans un canot à moteur. Elle essaie de deviner s’ils se dirigent vers l’amont ou vers l’aval. Impossible. La seule chose qui pourrait lui permettre de s’orienter, ce serait de palper la végétation. À peine sortie du bateau, elle s’accroupit pour toucher les plantes et comprend immédiatement qu’elle ne se trouve pas dans la forêt mais dans le secteur des exploitations agricoles collectives, les ejidos, car c’est de l’herbe qui tapisse le sol. Arrivés à un pont, ils montent jusqu’à la route. Les hommes envoient avec leurs torches des signaux qui restent sans réponse. Une voiture passe, et ses ravisseurs la précipitent à terre. « OK, il y a un truc qui a foiré dans leur plan », se dit Carabias. Lorsque le véhicule s’éloigne, ils se relèvent et reprennent la route. Ils arrivent à un point que Carabias reconnaît : ils ont franchi la frontière guatémaltèque. Ils font une halte devant un arbre à l’aube, l’enchaînent par un pied au tronc et s’écartent pour délibérer.
Suivent des heures d’attente et de pourparlers. Il y a eu un raté, quelqu’un a fait une boulette ou bien il y a eu un imprévu qui a obligé à revoir l’opération. Toujours est-il que Carabias engage la conversation avec ses ravisseurs, tandis que Javier de la Maza et Rosaura Cadenas, avec qui la biologiste a mené tous ses combats, élaborent une stratégie de négociation avec l’aide d’une unité anti-enlèvements de la police.
Les heures passent et Carabias commence à avoir froid, faim et surtout soif : « Je savais que nous étions du côté des ejidos ; si ces types ne m’abattaient par sur place, c’est une dysenterie qui me tuerait si je buvais l’eau des ruisseaux où s’abreuve le bétail. »
Les appels de demande de rançon se succèdent, les ravisseurs exigent 10 millions de pesos [environ 400 000 euros]. Carabias fait connaître sa position dès le premier appel passé à Javier de la Maza avec un téléphone portable des ravisseurs : « Je leur ai expliqué que nous n’étions absolument pas en mesure de rassembler ne serait-ce qu’un dixième de la somme qu’ils réclamaient. »
Finalement, après les menaces et plusieurs moments de tension, les ravisseurs reviennent et demandent : « Mais avec tout ça, vous êtes qui, madame ? » C’est la première fois qu’ils la traitent avec respect. « Vous auriez peut-être dû chercher à le savoir avant de faire tout ce cinéma, non ? Bon, allez, asseyez-vous et je vais vous le dire », rétorque-t-elle. « Nous nous sommes assis en cercle et j’ai commencé à leur parler des problèmes de la déforestation, du fait que la faune ne peut plus vivre comme avant, de la pollution des cours d’eau et du changement climatique, autant de choses qui ont aussi fait augmenter la pauvreté. Je leur ai raconté ce que nous faisons à la station, les projets de développement que nous avons lancés dans la région, avec des personnes de leur communauté, d’ailleurs, et qui ont amené des emplois et de la richesse sans avoir à déboiser. »
Ils ont peu à peu compris la situation, et, quand ils ont réalisé que leurs chefs les avaient lâchés ou trompés et que les tractations n’avaient aucune chance d’aboutir, ils ont décidé de lui rendre sa liberté. Non sans avoir demandé au préalable à se prendre en photo avec elle. Ils ont scellé la paix avec une photo dont Carabias ne conserve qu’un souvenir étrange et triste. Elle a marché toute la nuit dans la direction que ses assaillants lui avaient indiquée et, à l’aube, a croisé un paysan qui l’a ramenée à la station sur sa moto. Elle est arrivée déshydratée et les pieds en sang. Tout le monde était en pleurs, le visage défait.
Dans un pays où près de la moitié de la population vit dans la pauvreté ou l’extrême pauvreté, la question du développement durable se pose en termes particuliers : « On ne peut pas freiner la croissance économique quand 80 millions de personnes ont du mal à se nourrir ou à accéder aux services de base. D’où la nécessité de promouvoir d’autres formes de croissance, idéalement avec des énergies propres qui ne produisent pas de gaz à effet de serre, des ressources naturelles renouvelables et des investissements conséquents dans des programmes d’éducation et de sensibilisation à d’autres modes de consommation. » Mais tout cela semble à mille lieues des objectifs du gouvernement actuel.
L’un des projets touristiques phares du président Andrés Manuel López Obrador concerne le Sud-Est tropical humide du Mexique : une ligne de chemin de fer, le très controversé « train maya », doit relier la péninsule du Yucatán à l’État du Chiapas dans le but de créer « des centaines de milliers d’emplois dans la région ».
« D’accord, cela va apporter des emplois, mais cela ne peut pas se faire au détriment de ce qu’il reste des écosystèmes naturels de la péninsule du Yucatán, s’insurge Carabias. Le train maya, c’est parfait dans les secteurs où il existe déjà des voies ferrées, à condition que cela se fasse dans le strict respect de l’impact environnemental et de la réglementation sur l’utilisation des terres. Mais le tronçon que l’on veut construire est inacceptable. Il est aussi prévu de créer deux villes de 50 000 habitants là où il n’y a pas de population aujourd’hui. C’est-à-dire qu’on va y transplanter des personnes d’ailleurs. Et dans quel but ? Pour accueillir les millions de touristes que l’on attend sur place, on va anéantir ces derniers espaces naturels de la forêt maya parce qu’on les considère comme des terres improductives. Bref, c’est aux antipodes de ce qu’il faut faire aujourd’hui, et le gouvernement ne mène aucune réflexion sur ce que peut être une croissance sans destruction des ressources naturelles. »
Un élément central de la vision environnementale de Julia Carabias est précisément de ne pas opposer conservation et croissance économique : « La croissance doit être découplée de la consommation de ressources ; plus de croissance, moins de consommation de ressources. » Comment y parvenir ? « Entre autres, en utilisant des énergies alternatives et non des énergies fossiles », une idée qui fait aujourd’hui consensus dans les pays développés, alors qu’ici on défriche la mangrove et on aplanit le terrain pour construire une grande raffinerie. Malheureusement pour le combat que Carabias et son équipe mènent depuis des décennies en faveur de toutes les espèces vivantes du Mexique, l’idée du long terme, la primauté de la vie et la défense de valeurs sont contraires à l’obtuse « logique » à court terme des politiciens.
Comme le déplorait récemment la dirigeante amérindienne María de Jesús Patricio Martínez, dite Marichuy, dans un entretien accordé au quotidien espagnol El País, le gouvernement mexicain ne s’intéresse aux communautés autochtones que pour leur folklore et la prétendue légitimité ancestrale qu’il peut obtenir d’elles. S’il a vraiment la volonté de remédier à des siècles d’abandon et de cupidité dans des territoires comme celui de la forêt lacandone, poursuivait Marichuy, il doit commencer par favoriser des modes de développement compatibles avec leur préservation et leur pérennité.
« Je continue et continuerai à travailler dix-huit heures par jour parce que c’est ma vie et que c’est ma passion », affirme Julia Carabias. Malgré les dangers, l’épuisement des ressources, le passage des années et la fatigue qui s’accumule.
— Diego Rabasa est un journaliste, écrivain et éditeur mexicain.
— Cet article est paru dans le mensuel mexicain Gatopardo le 29 novembre 2019. Il a été traduit par Isabelle Lauze.
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WP_Post Object ( [ID] => 86880 [post_author] => 8 [post_date] => 2020-07-02 07:00:00 [post_date_gmt] => 2020-07-02 07:00:00 [post_content] =>La forêt tropicale humide est l’écosystème le plus riche en biodiversité : chaque kilomètre carré recèle des centaines d’espèces d’arbres, d’oiseaux et de mammifères, ainsi que d’innombrables autres organismes vivants. L’idée que ces espaces pourraient se vider de toute vie animale paraît donc ridicule. Et pourtant, les oiseaux, les mammifères et d’autres espèces sont bel et bien en train de disparaître des forêts d’Indonésie. Le « syndrome de la forêt vide » devient de plus en plus une réalité dans le pays. C’est le biologiste américain Kent H. Redford qui, en 1992, a forgé le concept de la « forêt vide » dans un article scientifique pour parler des forêts qui avaient perdu tous leurs grands mammifères.
La forêt elle-même peut être écologiquement intacte, posséder de grands arbres et présenter une canopée bien structurée, mais la chasse et la collecte de faune sauvage en ont éliminé presque tous les grands animaux.
J’ai un bon exemple de forêt vide près de chez moi, au siège du Centre de recherche forestière internationale (Cifor), à Bogor, sur l’île de Java. Cette petite zone forestière, dont les arbres atteignent une taille non négligeable, est entièrement entourée de villages. Le site est souvent choisi pour le tournage de sinetrons, les feuilletons indonésiens. Si vous avez déjà vu à la télévision des guerriers javanais mystiques voler dans les airs, il y a des chances qu’ils aient été filmés dans la forêt du Cifor.
Mais, à part les acrobaties des maîtres de kung-fu, il n’y a pas beaucoup d’activité dans cette forêt. Pas d’oiseaux qui chantent, pas de geckos lançant des cris d’appel, rien qui remue par terre, et je n’y ai pas vu d’écureuils depuis belle lurette. Il y règne un silence étrange. Je ne sais pas exactement ce qu’est devenue la faune de cette forêt, mais le plus probable est qu’on ait chassé presque tous ses mammifères et ses oiseaux.
Le lotissement où j’habite, à Djakarta-Sud, offre un contraste intéressant. Il est entièrement ceinturé de banlieues, mais les promoteurs ont conservé bon nombre de grands arbres, et les maisons ont des jardins avec des buissons et des arbustes. Même si la végétation du lotissement est loin d’être aussi naturelle que la forêt du Cifor, j’y ai dénombré à ce jour 40 espèces d’oiseaux, 7 de mammifères – j’y aperçois régulièrement des loutres, entre autres – et 9 de reptiles et de batraciens. Le matin, surtout, la cacophonie des cris d’oiseaux se mêle au brouhaha des embouteillages voisins. Pour autant que je sache, la principale différence entre ces deux espaces est que, dans un cas, les habitants du coin capturent des animaux à tout-va et que, dans l’autre, ils ne le font pas.
La capture et la chasse de la faune ne se limitent toutefois pas à des zones densément peuplées comme la province de Java occidental. Les programmes de suivi de la faune sauvage par piégeage photographique dans des forêts de l’intérieur de Kalimantan (la partie indonésienne de l’île de Bornéo), situées à au moins 100 kilomètres de la ville la plus proche, montrent que les braconniers n’hésitent pas à s’aventurer dans les secteurs les plus reculés pour capturer ou collecter des spécimens d’espèces prisées. Ils recherchent des produits forestiers de valeur, comme le calambac (ou bois d’aloès), utilisé par la médecine traditionnelle et l’industrie des cosmétiques, mais ils chassent aussi toute la faune d’intérêt commercial : les fourmiliers, les calaos – dont le bec est très prisé par les guérisseurs – et les oiseaux chanteurs.
Un kilo de bon bois d’aloès vaut 400 millions de roupies [environ 25 000 euros], un pangolin, ou fourmilier écailleux, peut rapporter 2 millions [125 euros] et un bulbul à tête jaune, très apprécié comme oiseau de compagnie et aujourd’hui quasiment éteint à l’état sauvage, une somme équivalente. De toute évidence, ces expéditions de collecte et de chasse sont très rentables. D’un bout à l’autre de l’Indonésie, les humains s’enfoncent de plus en plus profondément dans les forêts pour y prélever tout ce qui a une valeur marchande ou nutritive.
Il existe en Asie du Sud-Est une très forte demande d’animaux sauvages, morts ou vifs. Geckos, calaos, pangolins, pythons, cacatoès et toutes sortes d’oiseaux chanteurs figurent parmi les nombreuses espèces qui font l’objet d’un commerce florissant dans la région. Ce qui fait fureur en ce moment, c’est l’écureuil volant, charmante petite bête à la fourrure soyeuse qui se vend par milliers en tant qu’animal de compagnie. Comme l’archipel indonésien possède encore les plus vastes forêts d’Asie du Sud-Est et que la faune sauvage a été décimée sur le continent, le pays est en passe de devenir le principal fournisseur de la région.
Pour éviter le syndrome de la forêt vide en Indonésie, il faut donc agir de toute urgence. Une meilleure gestion des aires protégées serait un bon début, mais surveiller toutes les zones forestières et marines reculées relève de la mission impossible. Le moins que le gouvernement puisse faire est d’affirmer haut et fort que l’Indonésie possède un trésor naturel qu’elle risque de perdre si elle ne trouve le moyen d’encadrer durablement la chasse. Il ne serait pas inutile d’actualiser la liste des espèces protégées et de la diffuser (la version actuelle date pour l’essentiel de l’époque où le pays était une colonie néerlandaise) et d’étendre l’interdiction des activités nuisibles au braconnage d’espèces menacées.
Les instances officielles chargées de la protection de l’environnement y travaillent. C’est un effort louable. J’ai eu accès en 2012 à un projet de loi visant à réformer la législation sur la protection de la nature. Le texte était convaincant et prévoyait toute une batterie de sanctions contre l’utilisation de pièges et de collets. Cette loi a suscité un intense débat, certains jugeant le montant des amendes excessif. L’article 87 prévoyait ainsi une amende de 10 milliards de roupies pour la pose d’un collet et l’article 86 une amende de 7 milliards pour la capture, la mise à mort ou le commerce d’espèces protégées. Dans la loi de 1990 qui est en vigueur, les amendes ne dépassent pas 200 millions de roupies.
Peu importe, au fond, le montant de ces amendes puisque les contrevenants sont rarement condamnés, pour ne pas dire jamais. J’imagine mal un juge infliger une amende de 10 milliards de roupies à un braconnier qui aurait posé un collet dans la forêt. Il vaudrait mieux prévoir des sanctions moins lourdes qui auraient plus de chances d’être appliquées. Quoi qu’il en soit, à ma connaissance, ce projet de loi n’a toujours pas été adopté.
Les autorités doivent engager une réflexion sérieuse sur la façon non seulement de préserver les forêts indonésiennes et les nombreux services qu’elles rendent à la société, mais aussi de s’assurer qu’elles soient écologiquement fonctionnelles et qu’elles abritent de la faune sauvage. En fin de compte, une forêt sans animaux c’est un peu comme une voiture sans moteur : la plupart des pièces essentielles sont là, elle peut être belle à regarder, mais vous pouvez toujours essayer de la faire démarrer.
— Erik Meijaard est un biologiste de la conservation établi en Indonésie.
— Cet article est paru dans le quotidien Jakarta Globe le 13 avril 2014. Il a été traduit par Laurent Bury.
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WP_Post Object ( [ID] => 87131 [post_author] => 7 [post_date] => 2020-06-30 16:13:09 [post_date_gmt] => 2020-06-30 16:13:09 [post_content] =>« La critique littéraire est une activité à risque », estime la sociologue Phillipa Chong. Elle parle en connaissance de cause, puisqu’elle a enquêté auprès de quarante critiques qui publient dans de grands quotidiens américains comme The New York Times ou The Washington Post. Elle les a interrogés sur l’origine de leur vocation, leur vision du rôle de la critique et leur éthique professionnelle.
Dans Inside the Critics’ Circle, Chong met en évidence la spécificité de la critique en littérature : s’il est rare que les critiques de cinéma soient aussi metteurs en scène ou que les critiques gastronomiques soient de grands chefs étoilés, les critiques littéraires sont, pour la plupart, également écrivains. Autrement dit, ils jouent dans la même catégorie que ceux qu’ils évaluent, et cela influe sur leur travail : « Ils s’inquiètent des répercussions que pourraient avoir leurs recensions sur leur position au sein du milieu littéraire et sur la façon dont leurs livres seront à leur tour chroniqués. Selon Chong, cela les incite à jouer la prudence », note David Gelber dans The Literary Review. Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, voilà, semble-t-il, l’une des règles d’or de la profession.
Une autre est de « ne cogner que dans la catégorie supérieure » – être clément envers les primo-romanciers, mais ne pas hésiter à tirer à boulets rouges sur Stephen King ou Ian McEwan. La réception critique d’Inside the Critics’ Circle, toutefois, contredit quelque peu les thèses de son auteure. Bien qu’il s’agisse d’un premier livre, certains commentateurs ne mâchent pas leurs mots. À l’instar de Peter Conrad, qui reproche à la sociologue de céder au jargonnage universitaire : « Je n’avais pas réalisé que j’étais censé servir d’“intermédiaire de marché” ou – avec un peu de chance – de “consécrateur culturel” », ironise-t-il dans le quotidien britannique The Guardian. Sam Leith, lui, est même plus sévère : « Chong est juste une écrivaine maladroite », lâche-t-il dans The Times Literary Supplement. Visiblement, la critique de la critique littéraire est, elle aussi, une activité à risque.
À lire aussi dans Books : Les pures raisons de la critique, novembre 2015.
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