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Pour la dernière fois de son existence, le papillon de nuit s’est élancé dans le ciel du ­Trøndelag [région du centre de la Norvège]. Ses ailes évoquaient une peinture abstraite avec leurs touches de noir, de blanc et de brun – un superbe spécimen d’hépiale des brandes.

Était-il en quête d’une compagne ? Une de celles qui se tiennent dans la végétation et attirent à elles les mâles comme lui, dans l’espoir de s’engager dans un corps-à-corps qui peut durer jusqu’à sept heures et se solder par la ponte de 500 œufs ? Quoi qu’il en soit, il a fini par trouver le chemin d’une installation ressemblant à une toile de tente.

Il est entré dedans, est monté, les murs se sont resserrés, il a continué à monter, jusqu’à ce que le toit et les murs se resserrent autour d’un orifice latéral. Il est entré. Et là, il a découvert le carnage. Des monceaux de cadavres, gisant dans une mer d’alcool. Il était trop tard pour notre papillon de nuit, qui a terminé son existence, macule jaunâtre au milieu d’une bouillie de mouches, de guêpes et de collemboles. Il n’a pas trouvé l’âme sœur, mais il n’aura pas non plus vécu en vain. Si l’on veut venir en aide aux insectes, certains d’entre eux doivent en effet mourir.

Notre papillon est mort depuis longtemps quand une main débouche le flacon dans lequel lui et des milliers d’autres ont involontairement donné leur corps à la science. La main est celle d’Arnstein Staverløkk. En ce jour pluvieux de juillet, dans une forêt des envi­rons de ­Trondheim, son collègue Jens Åström et lui sont dehors pour relever les prises dans 20 flacons installés dans cinq types de milieux différents. Arnstein Staverløkk n’est pas particulièrement enchanté par la météo de cet été dans le Trøndelag. Les insectes n’aiment pas voler sous la pluie. Néanmoins, les pièges sont suffisamment garnis.

Arnstein Staverløkk a toujours été fasciné par les insectes. À l’âge de 4 ou 5 ans déjà, il commençait à retourner les pierres. Ingénieur en chef à l’Institut norvégien de sciences naturelles (Nina), il est au cœur d’un projet pilote lancé par l’Agence norvégienne de l’environnement : comment effectuer au mieux le suivi des populations d’insectes de Norvège ? Son collègue du Nina, Jens Åström, est à la tête du projet, qui se terminera à l’automne. Dans d’autres pays aussi, on expérimente diverses méthodes pour piéger, compter et suivre les populations d’insectes. « Tout le monde se demande où on en est en Norvège. Est-ce que la situation est si grave que ça chez nous ? C’est là qu’on s’est rendu compte qu’on n’avait pas de chiffres », observe Jens Åström.

La nouvelle n’en est pas une : les insectes sont en danger partout dans le monde. Certains ont vu les premiers signes de déclin bien avant les gros titres alarmants de ces dernières années. L’un d’eux est appelé le « phénomène du pare-brise ». Les automobilistes qui étaient jusque-là obligés de jouer régulièrement des essuie-glaces pour évacuer les myriades d’insectes écrasés roulent aujourd’hui avec des pare-brise immaculés. Les inquiétudes se sont vérifiées en 2017 quand une étude allemande a établi que plusieurs réserves naturelles du pays avaient enregistré, en poids, un effondrement de 75 % des popu­lations d’insectes.

À l’automne 2018, la sonnette d’alarme a retenti à nouveau. Des chercheurs avaient comparé les prises des pièges à insectes posés dans la forêt ombrophile de Porto Rico dans les années 1970 à celles relevées au même endroit dans les années 2010. Quarante ans plus tard, on ne dénombrait plus qu’une fraction des insectes recensés au départ.

Ce déclin a plusieurs causes. Si l’agriculture intensive en est peut-être en partie responsable en Allemagne, c’est le réchauffement climatique qui est pointé du doigt dans le cas de la forêt tropicale portoricaine. Par ailleurs, le chamboulement des paysages, l’exploitation forestière, les infrastructures, la pollution, les pesticides et l’introduction de nouvelles espèces ont aggravé la situation des insectes.

Où en est-on ? D’un média à l’autre, la réponse change du tout au tout. Parle-t-on uniquement de quelques fourmilières en moins ? Ou bien tous les insectes vont-ils disparaître d’ici cent ans, comme le prophétisaient certains gros titres en février ? « Personne qui connaisse un tant soit peu les insectes n’ira affirmer qu’ils auront disparu dans cent ans », tranche Anne Sverdrup-Thygeson dans un courriel envoyé d’une station scientifique russe déserte où elle donne un cours sur la biodiversité présente dans le bois mort.

Cette professeure de biologie de la conservation à l’Université norvégienne des sciences de l’environnement et de la vie (NMBU) est notamment l’auteure d’Insectes. Un monde secret, traduit dans plus de 20 pays. Elle estime que ces prophéties apocalyptiques sont colportées par les médias, qui montent en épingle les résultats des études. Elle ­reconnaît néanmoins que la plupart des entomologistes sont d’accord sur les grandes lignes : « On a des études qui montrent une baisse parfois spectaculaire dans plusieurs régions du globe. Mais on n’a pas encore suffisamment de données pour déterminer un statut à l’échelle mondiale – on ne connaît pas l’ampleur du déclin dans les régions où aucune étude n’est menée. »

La Norvège se consolera (un peu) de savoir que son agriculture est peu développée par rapport à l’Allemagne, par exemple. Là où l’agriculture allemande occupe plus de 30 % de la superficie du pays, l’agriculture norvégienne en couvre à peine 3 %, pointe Anne ­Sverdrup-Thygeson. « On a de bonnes raisons de croire que le déclin est moins prononcé ici à cause d’un contexte différent – mais, comme je l’ai dit, on manque de données pour le confirmer. »

Le relevage des pièges du Trøndelag est terminé. Les chercheurs du Nina sont satisfaits. Hormis la météo pluvieuse et un piège piétiné par une vache qui passait par là, la collecte s’est bien passée. La prochaine étape, c’est le labo. Arnstein ­Staverløkk dépose une partie de sa ­récolte sous le microscope pour un premier tri. En général, il trouve surtout des mouches et autres diptères, mais ­aussi des guêpes, des coléoptères, des hyménoptères et des papillons de nuit. Après ce tri grossier, Hege Brandsegg prend le relais. L’ingénieure analyse l’ADN des insectes présents dans les échantillons, lesquels peuvent contenir plusieurs centaines d’espèces. L’analyse génétique jouera sans doute un rôle de premier plan dans le suivi des populations d’insectes à l’avenir, car elle est « beaucoup moins chronophage que la méthode traditionnelle d’identification », explique la ­spécialiste.

Ce sera d’ailleurs peut-être indispensable. Si tout se passe selon le vœu de Jens Åström et que le suivi des populations norvégiennes d’insectes ­devient permanent, ce sont une centaine de pièges disséminés dans tout le pays qui seront relevés et analysés à intervalles réguliers. Or chaque piège peut contenir jusqu’à 100 000 insectes. Ça veut dire aussi qu’on pourra intervenir plus tôt pour enrayer le déclin, fait remarquer Kristin Magnussen – spécialiste en économie de l’environnement au cabinet d’études Menon Economics, mandaté par le gouvernement norvégien –, rappelant qu’il est souvent bien moins coûteux d’agir en amont. « Une autre manière de présenter les choses, c’est de dire que si, par exemple, le suivi coûte 10 millions de couronnes [900000euros] par an, il coûterait chaque année à chaque Norvégien moins de 1 couronne. Ce n’est pas cher payé pour savoir si les insectes, qui nous rendent tant de services, sont en déclin. »

Kristin Magnussen rappelle que certains écologues jugent utile de donner une valeur financière à la nature. Anne Sverdrup-Thygeson les rejoint, en partie. « En général, je suis de ceux qui pensent qu’il faut parler des services écosystémiques et leur donner une valeur marchande. Sauf que, dans le cas présent, je ne suis pas sûre que ce soit bien pertinent », tempère-t-elle. Comme Jens Åström, elle juge hasardeux d’associer une valeur financière au suivi des populations d’insectes, même si elle reste prudente, n’ayant pas encore lu le rapport final du cabinet Menon Economics.

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : un effondrement du nombre d’insectes aurait des conséquences dramatiques. On en recense actuellement 18 000 espèces en Norvège et près de 1 million dans le monde. Anne Sverdrup-Thygeson rappelle que les oiseaux consomment chaque année, en insectes, l’équivalent du poids de l’humanité tout entière. Une disparition massive des insectes provoquerait une famine chez les oiseaux.

« Et quand ça arrivera aux oiseaux, qu’adviendra-t-il des autres animaux ? Et de nous ? Même si on ne peut pas ­démontrer l’utilité de chaque espèce, il faut quand même se préoccuper de celles que nous trouvons laides. À la fois pour des raisons égoïstes et parce qu’elles aussi ont le droit de vivre leur drôle de petite vie, ajoute-t-elle. Il faut faire comprendre aux gens que les insectes ne se résument pas aux moustiques qui nous enquiquinent ou aux guêpes qui nous piquent. Sans eux, on n’a aucune chance. S’ils ­disparaissent, c’en est fini de nous. » Zone de texte:

Magnus Riseng est un journaliste norvégien.

— Cet article est paru dans le quotidien Aftenposten le 16 août 2019. Il a été traduit par Jean-Baptiste Bor.

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Plutôt qu’un couple de beaux perroquets illustrant une espèce menacée, certains membres du comité éditorial de Books ont proposé de mettre en couverture des insectes écrasés sur un pare-brise, car les plus gros déficits les concernent. C’eût été moins joli, et paradoxal, car ce qu’on appelle le « phénomène du pare-brise » est précisément le fait que les insectes, jugés beaucoup moins nombreux, ne viennent plus s’y écraser. Encore que l’autre soir, en traversant la Beauce, j’aie dû arrêter ma voiture pour nettoyer le pare-brise, tant les tavelures d’insectes rendaient la conduite dangereuse.

Une succession d’études publiées dans les revues scientifiques alertent depuis des décennies sur la diminution du nombre d’insectes et les conséquences à en attendre pour le maintien de la chaîne alimentaire. Une étude particulièrement alarmante parue en 2017 dans la revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) faisait état d’un déclin massif d’insectes et, par voie de conséquence, de leurs prédateurs dans une forêt tropicale de Porto Rico, imputé au changement climatique. L’article a suscité un déluge de réactions dans les médias, The New York Times et The Guardian en tête, annonçant l’« Armageddon » (l’Apocalypse). En octobre 2019, une étude publiée dans Nature montrait que, dans trois régions d’Allemagne, la population d’arthropodes (insectes et araignées) avait diminué d’environ 70 % entre 2008 et 2017. Deux mois plus tard, la revue Biological Conservation publiait un manifeste signé par vingt-cinq chercheurs et intitulé « Avertissement des scientifiques à l’humanité sur les extinctions d’insectes ».

Tous les spécialistes ne sont pas au diapason, tant s’en faut. L’article publié dans PNAS a fait l’objet d’une réfutation cinglante dans la même revue. Un autre article publié en 2019 dans Biological Conservation et signé par neuf chercheurs mettait en garde contre les conclusions hâtives, soulignant que les études inquiétantes portent en général sur des zones géographiques restreintes et que seule une infime partie des insectes a fait l’objet d’études dans la durée. Toujours en 2019, une enquête menée sur les papillons de nuit en Angleterre montrait que les variations de population sont inattendues et incomprises et que, contrairement à une idée répandue, elles ne sont liées ni à la pollution lumineuse, ni aux pratiques agricoles.

En avril 2020, la revue Science publiait la première méta-analyse de grande amplitude géographique et sur le temps long (remontant parfois jusqu’à 1925). Conclusion : cela dépend beaucoup des endroits et des périodes, et les causes des variations échappent largement à l’analyse. Le réchauffement n’est pas en cause. Une fois les moyennes faites, on constate un déclin du nombre d’insectes terrestres de 9 % par décennie. Mais c’est une moyenne, car en Amérique du Nord, par exemple, le déclin des insectes terrestres a cessé depuis 2000. Les chercheurs constatent, à l’inverse, une progression du nombre d’insectes aquatiques de 11 % par décennie. Cette dernière observation pourrait être liée à une moindre pollution des cours d’eau ; et le déclin des insectes terrestres est moins marqué dans les zones protégées : les mesures ont du bon.

En saluant cette étude dans Science, les chercheuses Maria Dornelas et Gergana Daskalova concluent : « La tentation de tirer des conclusions simples et sensationnelles est compréhensible, car elle mobilise l’attention du public et est susceptible de déclencher des actions nécessaires […]. Mais les messages fondés sur la peur peuvent être contre-productifs. Une telle stratégie présente le risque grave de miner la confiance dans la science et peut conduire au déni, à la lassitude et à l’apathie. Préférer la nuance permet d’équilibrer les études faisant état de déclins inquiétants et celles montrant des évolutions positives encourageantes. L’espoir est un moteur de changement plus puissant que la peur. »

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Les entomologistes appellent cela le phénomène du pare-brise. « Vous verrez que cela parle à tout le monde. On se souvient tous du temps où les insectes venaient s’écraser sur le pare-brise », constate Wolfgang Wägele, directeur de l’Institut ­Leibniz de recherche sur la diversité animale à Bonn. Aujourd’hui, les automobilistes passent moins de temps à gratter et à frotter. « Je ne suis pas quelqu’un d’émotif, avoue Scott Black, directeur général de la Société Xerces de protection des invertébrés, qui a son siège à Portland, dans l’Oregon. Mais cela me fait quelque chose de ne plus voir tout ce bazar sur le pare-brise. » Certains diront que les voitures actuelles sont plus aérodynamiques et donc moins meurtrières pour les insectes. Mais, lorsqu’il était adolescent dans le Nebraska, Black conduisait une Ford Mustang Mach 1, un modèle de 1969 dont les lignes épurées faisaient sa fierté. « Et je n’arrêtais pas de laver ma voiture. Elle était tout le temps recou­verte d’insectes. » L’entomologiste allemand Martin Sorg a une tout autre expérience : « Je conduis une Land Rover qui a l’aérodynamisme d’un réfrigérateur, et pourtant elle n’est jamais salie. »

Les observations sur les insectes écrasés n’ont rien de scientifique, mais il existe peu de données fiables sur le sort de beaucoup d’espèces importantes. Les chercheurs ont constaté un déclin alarmant des populations d’abeilles mellifères domestiquées, de monarques et de lucioles ; mais peu d’entre eux se sont intéressés aux mites, aux syrphes 1, aux scarabées et aux innombrables autres insectes qui volettent et bourdonnent durant les mois chauds. « Nous sommes très doués pour nous désintéresser des espèces peu charismatiques », autrement dit la plupart des insectes, reconnaît Joe Nocera, écologue à l’Université du Nouveau-­Brunswick, au Canada.

Parmi les rares relevés qui existent, beaucoup sont le fait de naturalistes amateurs. Et voici qu’on apprend l’existence d’une série de données collectées sur une longue période par un groupe d’entomologistes, amateurs pour la plupart, qui effectue un suivi des populations d’insectes dans une centaine de réserves naturelles d’Europe de l’Ouest depuis les années 1980. Le groupe en question, la Société entomologique de Krefeld, a vu le nombre de prises annuelles fluctuer au cours de cette période. Mais, en 2013, ils détectent quelque chose d’alarmant. Lorsqu’ils retournent sur l’un de leurs plus anciens sites de capture, établi en 1989, la masse totale de leurs prises a chuté de près de 80 %. Ils se disent qu’il s’agit peut-être d’une année particulièrement mauvaise et réinstallent les pièges en 2014. Les quantités recueillies sont tout aussi faibles. En faisant des comparaisons plus directes, le groupe, qui a conservé des milliers d’échantillons portant sur trois décennies, découvre une spectaculaire baisse des effectifs sur plus d’une dizaine de sites.

De telles pertes affectent la chaîne alimentaire. « Pour un oiseau insectivore qui vit dans le secteur, cela signifie que les quatre cinquièmes de sa nourriture ont disparu ces vingt-cinq dernières années, ce qui est faramineux », observe Dave Goulson, écologue à l’Université du ­Sussex, au Royaume-Uni. Goulson, qui travaille avec le groupe de Krefeld, ­analyse et publie certaines de leurs ­données. « On aimerait que ce ne soit pas représentatif, que ce ne soit qu’un étrange artefact. »

Personne ne sait si ces observations sont représentatives de ce qui se passe ailleurs, mais elles offrent une occasion unique de se pencher sur l’état de certaines des espèces les moins appréciées de la planète. En Allemagne, la « liste rouge » des insectes menacés ne semble pas alarmante à première vue, dit Martin Sorg, qui prend soin de la vaste collection de la société de Krefeld. On déclare peu d’espèces éteintes, sous prétexte qu’on les trouve encore à un ou deux endroits. Mais cela occulte le fait que beaucoup ont disparu de vastes régions où elles étaient courantes. Dans l’ensemble de l’Allemagne, seules trois espèces de bourdons ont disparu ; mais la région de Krefeld,ville textile des bords du Rhin autrefois réputée pour le tissage de la soie, a perdu plus de la moitié de la vingtaine d’espèces répertoriées par la société au début du XXe siècle.

Celle-ci observe, étudie et collecte des insectes depuis 1905. Quelques-uns de ses membres sont devenus des spécialistes mondiaux de leurs insectes de prédilection. La société a son siège dans une école désaffectée du centre de ­Krefeld. Les salles de classe abritent plus de 1 million de spécimens, tous épinglés, identifiés et présentés dans des boîtes. La plupart ont été collectés dans les environs, mais certains proviennent de contrées plus exotiques. On y trouve la collection d’un prêtre de la région, membre actif dans les années 1940 et 1950, qui persuada des confrères en ­mission dans le monde entier de lui ­envoyer des ­spécimens.

Des dizaines de millions d’insectes supplémentaires flottent dans des flacons d’alcool soigneusement étiquetés, fruit des programmes d’observation menés dans les réserves naturelles de la région. Ces réserves ne constituent pas une nature à l’état pur mais des habitats « semi-naturels » : d’anciennes prairies de fauche riches en fleurs des champs, en oiseaux, en petits mammifères – et en insectes, bien sûr. Certaines englobent même des champs que les agriculteurs peuvent cultiver selon les méthodes habituelles.

C’est un peu par hasard que la société a commencé à collecter des données à long terme sur l’abondance des insectes, raconte Heinz Schwan, pharmacien à la retraite et membre de longue date de la société de Krefeld, pour laquelle il a pesé des milliers d’échantillons pris dans des pièges.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les autorités locales deman­dèrent au groupe de les aider à évaluer les effets de différentes stratégies de gestion des réserves sur les popu­lations d’insectes et leur diversité. Les membres ne surveillaient chaque site qu’une fois tous les deux ou trois ans, mais installaient chaque fois des pièges identiques aux mêmes ­endroits afin d’obtenir des comparaisons fiables.

Comme les menues variations qu’on trouve dans les pièges du commerce peuvent avoir une incidence sur la prise, le groupe fabrique les siens. Les pièges portent le nom de leur inventeur, l’entomologiste suédois René ­Malaise, qui conçut le modèle original dans les années 1930. Ils ressemblent à des tentes de tulle noir surmontées d’un toit conique de tissu blanc. Au sommet se trouve un récipient de collecte constitué d’un pot en plastique communiquant avec un bocal contenant de l’alcool. Les insectes emprisonnés entre les parois de tissu montent vers le premier pot, où les vapeurs les enivrent peu à peu jusqu’à les faire tomber dans l’alcool. Les pièges capturent principalement des espèces qui volent à environ 1 mètre du sol. Pour ceux qui s’inquiéteraient de ­savoir si les pièges eux-mêmes pourraient contribuer à la dimi­nution des populations d’insectes, Sorg fait remarquer que chaque piège n’attrape que quelques grammes d’insectes par jour, soit l’équivalent de l’alimentation journalière d’une ­musaraigne.

Les membres de la société de ­Krefeld ont conservé tous les échantillons, ­explique Sorg, car, même dans les années 1980, ils avaient conscience que chacun représentait un aperçu de populations d’insectes pouvant se révéler intéressant. « Nous trouvions cela fascinant, dit-il, même si à l’époque le terme “biodiversité” existait à peine. » 2 Bien des échantillons n’ont pas encore été classés et catalogués : c’est un travail minutieux de passionné, effectué avec des pincettes et un ­microscope.

L’ensemble des résultats du groupe n’a pas non plus été publié. Mais certaines des données recueillies ont été présentées au coup par coup lors des conférences que donnent les membres de la société et à l’occasion d’une audition publique au Bundestag – et elles sont alarmantes.

Au-delà de la diminution frappante de la biomasse globale des ­insectes, on constate des pertes au sein de groupes négligés qui n’ont pratiquement jamais fait l’objet d’études. À en croire les éléments rassemblés par la société, les syrphes, d’importants pollinisateurs que l’on confond souvent avec les abeilles, connaissent un déclin particulièrement rapide. En 1989, 17 291 syrphes appartenant à 143 espèces avaient été collectés dans les pièges du groupe dans une seule réserve. En 2014, au même endroit, ils ne trouvèrent plus que 2 737 individus de 104 espèces.

Depuis ses premières constatations, en 2013, le groupe a installé chaque année davantage de pièges. En collaboration avec des chercheurs de plusieurs universités, les membres de la société de Krefeld cherchent des corrélations avec la météo, des changements dans la végétation et d’autres facteurs. Jusqu’à présent, on n’a pas trouvé d’explication évidente. Même dans les réserves où les plantes ont ­gagné en abondance et en diversité, affirme Sorg, « le nombre d’insectes a quand même chuté ».

Le changement d’utilisation des terres autour des réserves naturelles joue probablement un rôle. « Nous avons ­perdu un nombre considérable d’habitats, ce qui a certainement contribué à tous ces ­déclins, affirme Goulson. Si nous transformons tous les habitats semi-­naturels en champs de blé ou de maïs, il n’y aura pratiquement plus de vie dans ces champs. » À mesure que ceux-ci s’étendent et que les haies disparaissent, les habitats se réduisent à des îlots isolés et peuvent accueillir moins d’espèces. L’usage intensif d’engrais dans les pâturages favorise la pousse de l’herbe au détriment des fleurs des champs, que beaucoup d’insectes préfèrent. Et, quand des lotissements surgissent dans la campagne, l’éclairage urbain et domes­tique crée une pollution lumineuse qui désoriente les insectes nocturnes et stoppe leur reproduction.

Les néonicotinoïdes, déjà responsables de l’effondrement généralisé des populations d’abeilles, sont aussi mis en cause. Utilisés depuis les années 1980, ce sont aujourd’hui les insecticides les plus répan­dus dans le monde. On les a d’abord jugés relativement inoffensifs, car ils sont souvent appliqués directement sur les semences et non vaporisés. Mais, parce qu’ils sont hydrosolubles, ils se répandent au-delà des champs où ils sont utilisés. Goulson et ses collègues ont montré en 2015 que le nectar et le pollen des fleurs des champs à proximité de cultures traitées pouvaient présenter une plus grande concentration en néonicotinoïdes que celle des plantes de culture. Si les premières études avaient montré que, dans les quantités autorisées, ces composés ne tuent pas directement les abeilles mellifères, des études plus récentes indiquent qu’ils nuisent à la capacité des insectes à se déplacer et à communiquer. Les chercheurs ont ob­ser­vé des effets similaires chez les abeilles solitaires sauvages et les bourdons.

On en sait moins sur les effets de ces produits chimiques sur d’autres insectes. De nouvelles études portant sur les guêpes parasitoïdes semblent indiquer que ces effets pourraient être considérables. Ces guêpes solitaires jouent plusieurs rôles au sein des écosystèmes (celui de pollinisateurs, de prédateurs d’autres insectes et de proies pour de plus gros animaux). Une équipe de l’Université de Ratisbonne, en Allemagne, concluait en 2017 dans la revue Scientific Reports que l’exposition de la guêpe Nasonia vitripennis à seulement 1 nanogramme d’un néonicotinoïde divisait les taux d’accouplement de plus de moitié et diminuait la capacité des femelles à trouver des hôtes où pondre leurs œufs. Or, s’il ne peut pas se reproduire, un insecte est mort d’un point de vue démographique, explique Lars Krogmann, entomologiste au ­muséum d’histoire naturelle de Stuttgart.

Nul ne peut prouver toutefois que ce déclin est bien le fait des pesticides. « Nous ne disposons pas de données sur la quantité d’insecticides présents, en particulier dans les réserves naturelles », constate Sorg. Le groupe a cherché à ­savoir quels types de pesticides on utilisait dans les champs à proximité des ­réserves, mais la tâche s’est révélée difficile, dit-il. « Nous ne savons tout bonnement pas quelles sont les causes du déclin enregistré par le groupe de ­Krefeld, avoue Goulson. Les chiffres en eux-mêmes sont solides, mais on a du mal à les ­interpréter. »

Si l’on se fie à la propreté des pare-brise, les facteurs à l’origine de la disparition des syrphes, des mites et des bourdons en Allemagne existent aussi ailleurs. Depuis 1968, les scientifiques du Rotham­sted Research, un centre de recherche agronomique situé à Harpenden, au Royaume-Uni, ont mis au point un système de pièges à succion composés de tubes d’une douzaine de mètres pointant vers le ciel. Installés dans les champs pour surveiller les parasites agricoles, les pièges capturent tous types d’insectes amenés à voler au-dessus d’eux. « Ce sont en fait de véritables aspirateurs renversés qui fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept et qui prélèvent de l’air en continu pour capturer des insectes migrateurs », explique James Bell, qui dirige le projet de relevé d’insectes à Rothamsted.

Entre 1970 et 2002, la biomasse récupérée dans les pièges du sud de l’Angleterre n’a pas chuté outre mesure. Les prises dans le sud de l’Écosse, en revanche, ont diminué de plus de deux tiers dans cet intervalle. Bell observe que la quantité globale d’insectes en Écosse était bien plus importante que dans le sud de l’Angleterre au début de l’étude. « Les populations avaient peut-être déjà décliné en 1970 », dit-il, à la suite des grandes mutations qui se sont produites après guerre dans l’agriculture et l’utilisation des sols.

Le fait que les prises n’aient pas diminué dans le sud de l’Angleterre est notamment dû à la stabilité de certains effectifs de nuisibles comme les pucerons, qui peuvent se multiplier lorsqu’on élimine leurs insectes prédateurs. Ces espèces savent tirer parti d’une grande variété de milieux, se déplacent sur de longues distances et se reproduisent plusieurs fois par an. Certaines peuvent même bénéficier de l’utilisation des pesticides, car elles se reproduisent assez rapi­dement pour pouvoir développer une résistance, tandis que leurs prédateurs disparaissent. « Ainsi, beaucoup d’insectes s’en tireront à merveille, mais il se pourrait que ce ne soit pas le cas de ceux que nous apprécions », résume Black.

D’autres espèces plus visibles pourraient pâtir des effets du déclin des populations d’insectes. En Amérique du Nord et en Europe, des oiseaux insectivores tels que les alouettes, les hirondelles et les martinets connaissent un déclin rapide. La disparition des habitats y est certainement pour quelque chose, estime ­Nocera, « mais le point commun à toutes ces ­espèces, c’est leur régime alimentaire ».

Des pistes intéressantes, quoique indirectes, nous viennent d’un trésor écologique rare : l’équivalent de dizaines d’années de strates de fientes d’oiseaux. Au Canada, Nocera et ses collègues ont examiné des cheminées abandonnées où des générations de martinets ramoneurs avaient nidifié. Grâce aux excréments, ils ont pu reconstituer l’alimentation de ces oiseaux, constituée presque exclusivement d’insectes attrapés au vol.

Les différentes strates ont montré un changement survenu dans les années 1940, époque où l’on commença à utiliser du DDT. La proportion de restes de scarabées dans les fientes diminua, ce qui laisse à penser que les martinets s’étaient mis à manger des insectes de plus petite taille. On enregistra une légère augmentation des résidus de scarabées après l’interdiction du DDT dans les ­années 1970, mais on ne retrouva jamais le niveau initial. Nocera juge particulièrement frustrante l’absence de données de première main sur les populations d’insectes. « On ne peut qu’extrapoler. Nous savons qu’un changement dans les populations d’insectes a pu entraîner le déclin des martinets, mais il nous manque des données que nous n’aurons jamais, car nous ne pouvons pas remonter le temps. »

Sorg et Wägele partagent ce constat. « Nous regrettons amèrement de ne pas avoir installé plus de pièges il y a vingt ou trente ans », déplore Sorg. Comme lui, d’autres membres de la société de Krefeld travaillent en collaboration avec le groupe de Wägele pour mettre au point un dispositif dont ils auraient souhaité disposer plus tôt : un système de stations de suivi automatisées qui associera, espèrent-ils, enregistrements audio, pièges photographiques, filtres à spores et à pollen, ainsi que des pièges à insectes automatisés pour créer une véritable « station météo de la biodiversité ». Ils espèrent pouvoir utiliser désormais le séquençage automatique et le code-barres de l’ADN pour analyser leurs échantillons 3. Les données ainsi produites pourraient leur permettre de déterminer les causes de la raréfaction des insectes et de savoir sur quoi faire porter leurs efforts afin d’inverser le phénomène.

Cela vaut la peine de s’intéresser à ce que le grand entomologiste E. O. Wilson appelle « ces petites choses qui gouvernent le monde 4, assure Sorg. Nous n’allons pas exterminer pas tous les insectes. Cela ne tient pas debout. Les vertébrés seraient les premiers à s’éteindre. Mais nous avons les moyens d’infliger d’immenses dégâts à la biodiversité. Des dégâts qui nous touchent nous aussi. »

Gretchen Vogel est la correspondante de la revue Science à Berlin.

— Cet article est paru dans Science le 10 mai 2017. Il a été traduit par Inès Carme. Cette traduction n’a pas été réalisée par la rédaction de Science, qui ne garantit pas son exactitude. À toutes fins utiles, veuillez vous reporter à la version originale en anglais publiée dans Science.

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Avec son premier roman The Far Field, ­Madhuri Vijay fait une entrée remarquée en littérature. Depuis la parution de son livre, en juillet 2019, cette écrivaine indienne trentenaire établie aux États-Unis a raflé trois prix dans son pays natal et a droit à des critiques élogieuses dans la presse américaine. « Vijay aborde de grandes thématiques – le clanisme, le despotisme, la trahison, la mort, la résurrection – dans une prose raffinée mais sans fioritures », apprécie The New Yorker. Dans The New York Times, Jan Stuart salue la fluidité du récit et la profusion de personnages ­attachants, tandis que le quotidien The Indian ­Express juge le livre « passionnant ». De fait, la romancière aborde un sujet qui captive les Indiens et intéresse, quoique dans une moindre ­mesure, un public international : le Cachemire.

« Ce tour de force littéraire n’aurait pas pu mieux tomber, en ces temps de sombres changements dans une région qui se voit privée de ses droits », observe ­Sonali Mujumdar dans le quotidien Hindustan Times. Le 5 août 2019 en effet, le Premier ministre natio­naliste hindou Narendra Modi révoquait le statut d’autonomie de l’État du Jammu-et-Cachemire, pourtant inscrit dans la Constitution indienne. Validée par le Parlement, cette mesure a privé cette région à majorité musulmane des compétences législatives dont jouissent tous les autres États de la fédération indienne. En proie à des flambées séparatistes régulièrement réprimées par le gouvernement depuis l’indépendance, en 1947, la région himalayenne a été placée sous la tutelle directe de New Delhi. Un couvre-feu a été instauré et seuls quelques rares journalistes agréés par le gouvernement ont été autorisés à couvrir la révolte déclenchée par ces mesures, passant sous silence les moyens déployés par l’armée pour la mater.

Le Cachemire est ce « champ lointain » du titre où se rend la narratrice, Shalini, originaire comme l’auteure de Bangalore, dans le sud de l’Inde. La jeune femme cherche à y retrouver Bachir Ahmed, l’homme qui a sans doute le plus compté dans la vie de sa mère, décédée trois ans plus tôt, résume The Indian Express. Ce marchand cachemirien fréquentait leur maison lorsque Shalini était enfant.

C’est le point de départ d’un va-et-vient temporel des années 1990 à la fin des années 2010, et d’un voyage en solitaire jusqu’à un village de montagne reculé du nord du Cachemire.

Hébergée par un couple de musulmans pauvres, la jeune femme protégée de l’upper class hindoue « voit la beauté [de la région] et apprend à l’aimer sans réellement comprendre les difficultés d’un peuple retenu en captivité sur sa terre natale, où les clivages religieux sont très marqués et où la politique étend partout ses tentacules », écrit Sonali ­Mujumdar. « J’ai voulu raconter l’histoire d’une famille qui vit dans son cocon, et la confronter à des événements d’ampleur géopolitique », explique Madhuri Vijay, citée par l’Hindustan Times. Ayant travaillé bénévolement dans une école primaire au Cache­mire entre 2012 et 2016, la romancière ­interroge, dit-elle, la « dichotomie » entre l’intime et le politique.

Qu’apporte au fond The Far Field à la perception du Cachemire qu’a le lectorat indien extérieur à la région ? « Il y a le Cachemire que connaissent les touristes, celui des péniches aménagées et des tapis, qui est le paradis sur terre. Et il y a celui que l’on connaît par les médias, celui des insurgés, un lieu enlisé dans le conflit frontalier entre l’Inde et le Pakistan. Le premier roman de Madhuri Vijay est une tentative fictionnelle de conjuguer ces deux extrêmes », observe la critique Soni Wadhwa dans la revue en ligne Asian Review of Books. Avec un succès mitigé, estime-t-elle, car la région y apparaît surtout comme le cadre « exotique » d’une quête personnelle. Pour Wadhwa, le succès du livre procéderait en partie d’un malentendu : The Far Field serait « moins un roman sur le Cachemire qu’une histoire qui s’y déroule un peu par hasard ». En somme, un beau roman de formation.

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En 1962, un ouvrage intitulé Printemps silencieux 1 avait fait sensation. Son auteure, la biologiste américaine Rachel Carson, y parlait de la disparition des oiseaux provoquée par le recours massif à un insecticide, le DDT. Est-ce vraiment ce que vous voulez, un printemps où plus aucun ­oiseau ne chante ? demandait-elle. Non, ce n’était pas ce que les gens voulaient : le DDT fut interdit et la population d’oiseaux se rétablit.

Il se pourrait que nous attende à présent un « été aveugle » – si l’on considère métaphoriquement les papillons, avec leur robe bariolée et leurs ocelles souvent spectaculaires, comme les yeux du paysage. Les papillons sont le sujet du nouveau livre de Josef H. Reichholf. Ce zoologiste, aujourd’hui septuagénaire, s’intéresse depuis son enfance bavaroise aux animaux, même les plus petits, et il a longtemps travaillé à la Zoologische Staatssammlung de Munich, qui abrite la plus grande collection de papillons du monde.

Bien qu’il soit un scientifique et universitaire respecté, Reichholf incarne un type de biologiste à l’ancienne. Pour lui, l’expérience personnelle de la forêt et des champs passe avant le séquençage du génome en laboratoire et la génération de modèles informatiques. « On dirait que moins les chercheurs ont une connaissance intime de la ­nature, plus ils se tournent vers la modé­lisation », estime-t-il. En tant qu’homme de terrain, il se méfie des défenseurs de la nature qui officient dans les bureaux et la politique : il n’est pas rare qu’ils provoquent le contraire de ce qu’ils cherchaient à obtenir – des stations d’épuration, par exemple, qui fonctionnent d’une manière si efficace que l’eau ne contient plus aucun nutriment et, par conséquent, plus de faune. Une eau complètement propre, ­remarque Reichholf, est une eau morte.

Le regard attentif et expérimenté de Reichholf est indispensable lorsqu’on veut savoir ce qui arrive aux papillons aujourd’hui. Si le zoologiste parle de leur déclin, ce n’est pas par nostalgie du bon vieux temps. Depuis qu’il a 15 ans, il ­attrape de façon systématique des papi­llons de nuit dans des pièges lumineux conçus à cet effet et analyse méthodiquement les résultats. Il a toujours tenu, du reste, à ce que les ­insectes capturés soient ensuite relâchés vivants. Il dispose ainsi de statistiques fiables portant sur une très longue période, ce qui évite que ses chiffres soient faussés par des valeurs aléatoires dues à telle ou telle condition météo­rologique estivale, et à des ­accroissements ou des afflux massifs ponctuels.

Les populations de papillons varient beaucoup d’une année à l’autre, mais la tendance globale connaît indéniablement une baisse abrupte. Le nombre moyen de papillons capturés chaque nuit est passé d’environ 250 en 1970 à moins de 50 ces dernières années ; dans le même laps de temps, le nombre d’espèces diurnes en plein champ a chuté de 73 %. En gros, ce sont entre les trois quarts et les quatre cinquièmes des espèces et des individus qui ont disparu.

Il y a désormais davantage de papillons dans les villes qu’à la campagne ; mais, là aussi, un bouleversement se profile. On ne jure à présent que par la « densification » des villes, censée mettre fin à l’« étalement » urbain. Mais, pour Josef Reichholf, la densification détruit précisément les biotopes les plus intéressants du paysage urbain. Et dans quel but ? Celui de préserver les 2,5 millions d’hectares de champs de maïs que compte l’Allemagne et qui sont des espaces écologiquement morts ! Reichholf est un hérétique qui soumet les dogmes verts à un examen auquel ils ne résistent pas toujours.

Dans le cas des oiseaux, le coupable, comme on l’a découvert tardivement, était le DDT. Et dans celui des papillons ?

Aujourd’hui, déplore Reichholf, on a tendance à tout mettre sur le compte du changement climatique, ce qui, d’une certaine manière, est très commode. Or, en règle générale, une hausse des températures est une béné­diction pour les insectes, qui ne peuvent produire de chaleur corporelle ; leur nombre devrait donc augmenter et non diminuer. Par ailleurs, toute modification du climat affecte les insectes comme les plantes, et, si une température plus élevée ou une durée du jour plus longue fait bourgeonner les arbres plus précocement, il en va de même pour les insectes qui vivent sur et de ces arbres. La vie reprend tout simplement deux semaines plus tôt. Le changement climatique n’y est donc pour rien. Alors quelle est la cause de la disparition des papillons ?

Reichholf en identifie deux, peut-être trois, qui ont toutes un seul et même responsable. Première cause : le remembrement rural, qui a eu un impact considérable à partir des années 1970 en faisant disparaître les taillis, les haies et les petits plans d’eau. À lui seul, pourtant, il n’aurait pas pu produire le ­désastre actuel. Deuxième et principale cause, selon Reichholf : la surfertilisation généralisée des cultures. Elle induit paradoxalement un refroidissement dans une zone vitale pour les insectes, le micro­climat ­situé juste au-dessus du sol, car les plantes poussent en effet plus rapidement et plus densément que jamais, répandant de l’ombre et de l’humidité là où les insectes auraient ­besoin de soleil et de chaleur. Une quantité considérable du lisier et des engrais minéraux est disséminée par le vent et se retrouve dans des espaces non agricoles comme les forêts et les jardins. Enfin, les insecticides semblent jouer un rôle, mais Reichholf estime qu’on ne l’a pas encore bien étudié et qu’il pourrait être surestimé.

Dans chacun de ces trois cas, le coupable est l’agriculture industrielle. C’est à elle que ­Reichholf déclare la guerre, et c’est là que réside toute l’actualité de son livre. Il est intéressant de présenter son argumentation pour comprendre pourquoi nous ­devons voir en cette agriculture industrielle le véritable ­ennemi.Elle provoque bien plus de dégâts que tous les autres problèmes qui monopolisent le débat – or elle bénéficie d’une immunité réglementaire. Comment peut-on s’attaquer avec autant d’énergie aux émissions des moteurs Diesel alors que les produits qui sont régulièrement déversés et pulvérisés sur plus de la moitié du territoire allemand ont des conséquences bien plus dévastatrices ?

Il faut se défaire de l’idée que « les agriculteurs » ont ­besoin d’une protection et d’une atten­tion particulières : ce qu’on appelait autrefois la paysannerie n’existe plus ; au cours des dernières décennies, plus de 90 % des exploitations ont disparu, et il ne reste plus que des indus­triels de l’agriculture. Quand on soutient l’agriculture, ce ne sont plus « les campagnes » que l’on aide mais une minorité seulement des personnes qui y habitent : un petit lobby aux exigences scandaleuses. Ces exploitations ne sont viables que parce qu’elles bénéficient d’un système de subventions insensé, qui les incite à se lancer dans les projets les plus absurdes et les plus nuisibles, comme la conversion aux agrocarburants produits à partir du maïs et du colza.

Il en résulte une économie planifiée plus pernicieuse que sous le communisme – plus pernicieuse parce que, dans son genre, elle est assez performante. On produit beaucoup trop ; et, tandis que, sous d’autres ­modalités de capitalisme, une telle surcapacité disparaît rapidement sous la pression concurrentielle, intervient ici un protectionnisme tout à fait inapproprié, qui entretient des montagnes de beurre et des océans de lait comme s’il s’agissait d’une réserve naturelle. Les papillons sont éradiqués grâce à l’argent du contribuable.

Reichholf est modéré dans son ton mais radical dans son propos. Il ne pense pas que le système agricole européen puisse être réformé, mais il est convaincu qu’il finira par s’effondrer : c’est alors seulement que s’ouvrira un nouvel horizon.

Si la lecture de l’ouvrage de Reichholf met néanmoins d’humeur joyeuse, cela tient à son art de raconter et de faire partager au lecteur l’enchantement que lui procurent depuis toujours les papillons. Ces derniers – même si, bien sûr, ils ne peuvent pas en avoir conscience – sont d’une beauté bouleversante. Et ce n’est pas un hasard si, en grec ancien, le mot psukhê (« psyché ») désignait à la fois l’âme et le papillon. Cela va faire maintenant soixante ans qu’il les fréquente mais il a toujours des papillons dans le ventre, avoue Reichholf. Et, pour lui, l’expression est à prendre au sens propre.

Burkhard Müller est un journaliste, critique littéraire et auteur allemand.

Cet article est paru dans le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung le 9 octobre 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

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Malgré la pandémie, les librairies néerlandaises sont restées ouvertes ce printemps. Et le palmarès établi par le réseau indépendant ­Libris réserve une surprise. Dans un pays qui mise depuis une vingtaine d’années sur l’enseignement supérieur en anglais et où adolescents et jeunes adultes affirment par sondage leur préférence pour la lecture dans cette langue, les ouvrages néerlandophones (ou traduits en néerlandais) l’emportent sans conteste.

Est-ce l’effet d’un contexte excep­tionnel ? La non-fiction a pris le pas sur la fiction. Les habituels best-sellers internationaux, comme les polars de l’Irlandaise Lucinda Riley, n’occupent pas la première place : c’est l’« Atlas Bos de la Seconde Guerre mondiale » qui figure en tête. Cet ouvrage collectif a été publié mi-mars en prévision du 75e anniversaire de la libération des Pays-Bas (le 5 mai 1945, quelques jours avant la capitulation allemande) car, dans un pays qui n’a connu aucun conflit armé sur son territoire entre 1815 et 1940, la Seconde Guerre mondiale reste un marqueur d’identité nationale. Cet atlas historique aborde aussi, bien sûr, la Shoah, ancrée dans la conscience collective. Il couvre en outre les épisodes de l’après-guerre qui ont façonné la mémoire néerlandaise – de la décolonisation de l’Indonésie, à la fin des années 1940, au massacre de Srebrenica, en 1995.

Autre composante de l’imaginaire national, le goût du voyage demeure puissant, même (ou surtout) quand les frontières se ferment. Les lecteurs plébiscitent « Le Japon en cent petits morceaux », de l’artiste de cabaret et chroniqueuse Paulien ­Cornelisse, amoureuse de l’archipel depuis un séjour Erasmus à Hiroshima. Également dépaysant, mais côté roman cette fois, « Max, Misha & l’offensive du Têt », de l’écrivain norvégien Johan Harstad, évoque les affres de l’exil à travers l’épopée d’un metteur en scène norvégien en tournée aux États-Unis pendant la guerre du Vietnam. Couronné meilleur roman traduit de l’année en 2018, le livre témoigne de la persistance d’une littérature exigeante.

Les choix de lecture signalent également la puissance de l’audiovisuel, dont le livre devient en quelque sorte le prolongement. Paulien ­Cornelisse est aussi réa­lisatrice pour la télévision, et Splinter Chabot anime une émission-débat politique. Quant au jeune historien Rutger Bregman, il a adopté la posture, rare aux Pays-Bas, de l’intellectuel médiatique prêt à s’exprimer sur tout. Éreinté par la critique, peu en phase avec l’esprit austère du calvinisme, son essai optimiste sur la nature humaine (« La plupart des gens sont bons ») séduit des lecteurs en quête d’espoir.

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« Nulle part ailleurs aux États-Unis vous ne trouverez autant de belles ­demeures, des parcs et des jardins plus somptueux qu’à New ­Bed­ford. D’où viennent-ils ? » interroge Herman Melville dans Moby Dick. Il connaît la réponse : « Ces jardins en fleurs et ces pimpantes maisons sortent tout droit des océans Atlantique, Pacifique et Indien. Toutes ces demeures ont été prises au harpon et arrachées au fond des mers. »

Dans Floating Coast, Bathsheba ­Demuth raconte justement l’histoire de ceux qui ont appris à gagner de l’argent grâce à la mer, et plus particulièrement aux eaux de la Béringie, cette région qui englobe une partie de l’Alaska et du ­Yukon, l’extrême nord-est de la Sibérie et les mers qui les bordent 1. Au départ, cet argent provient des loutres de mer et des baleines ; lorsque celles-ci commencent à se faire rares, au milieu du XIXe siècle, les morses qui dorment en tas sur les ­rivages glacés les remplacent. Puis l’intérêt se porte sur les caribous et les ­renards arctiques, ainsi que sur l’or, l’étain et le pétrole. Mais les humains chassent les animaux et exploitent le sous-sol à un rythme toujours plus soutenu, sans comprendre que la vie sur Terre est ­cyclique et que les ressources ne sont pas inépuisables, sans comprendre non plus que leurs interventions perturbent l’écosystème en général et, en particulier, celui si fragile de la Béringie.

Des mercenaires cosaques et des commerçants russes atteignent les confins de l’Asie du Nord dans la première moitié du XVIIe siècle. Conformément à des pratiques en vigueur à des milliers de kilomètres plus au sud, ils prennent des otages parmi la population locale et exigent en guise de rançon des serments d’allégeance et un tribut annuel. Mais, dans la péninsule de Tchoukotka, à l’extrémité nord-est de la Russie, les peuples tchouktche et yupik parviennent à repous­ser les tentatives d’assujettissement. Au XVIIIe siècle, Pierre le Grand engage une équipe d’explorateurs menée par le navigateur danois Vitus Béring pour explorer la zone située entre l’Asie et l’Amérique, et le Danois cartographie le détroit qui portera son nom. En 1741, l’équipage de Béring rentre d’Alaska – nom dérivé d’un mot aléoute que l’on traduit en général par « continent » mais qui signifie littéralement « objet vers ­lequel est dirigée l’action de la mer » – avec des peaux de loutre d’une telle qualité que, bientôt, des marchands d’autres pays affluent. L’Alaska devient alors la zone la plus septentrionale de l’« Amérique russe », qui comprend aussi des pans de la Californie et deux ports hawaïens.

En 1747, une campagne militaire russe dans la Tchoukotka échoue : son commandant est tué au combat et les colons abandonnent le fort construit sur le fleuve Anadyr. Après des années de guerre avec les Tchouktches, les Russes signent un traité de paix qui exempte ceux-ci de tribut en fourrures. La Tchoukotka et l’Alaska n’étant des possessions russes que sur le papier, Américains, Britanniques et Norvégiens commencent eux aussi à y chasser et y commercer au début du XIXe siècle. Les loutres de mer, victimes de la surchasse, deviennent vite une ­espèce quasi éteinte, et la Russie cesse de s’intéresser à sa portion d’Amérique. En 1867, les États-Unis lui achètent l’Alaska pour 7,2 millions de dollars (environ 125 millions d’aujourd’hui). Cette acquisition, qualifiée à l’époque de « folie », se révèle rapidement être une excellente opération. Quelques décennies plus tard débute la ruée vers l’or, puis, en 1968, on découvre du pétrole au large de l’Alaska.

Floating Coast est présenté comme un récit d’histoire environnementale, mais on peut aussi y voir une réflexion sur une réserve de biosphère. L’auteure ­décrit magni­fiquement les paysages qu’elle a décou­verts à l’adolescence et qui ne cessent de l’émerveiller depuis. Elle s’intéresse aux animaux, aux baleines surtout, et raconte son histoire essentiellement du point de vue de la mer ; traités et accords commerciaux, monarques et présidents défilent à toute allure au second plan. Et, bien qu’il soit focalisé sur le détroit de Béring, son livre accompagne les animaux marins dont elle retrace l’histoire en suivant les flottes de baleiniers jusqu’au Japon et à Hawaii.

Bathsheba Demuth s’intéresse tout particulièrement au transfert d’énergie entre organismes vivants. Comme elle l’écrit, « être vivant, c’est prendre place dans une chaîne de conversions d’énergie ». Dans l’Arctique, le rayonnement solaire se transforme en calories essentiellement dans la mer : comme les étendues de glace et de neige réfléchissent la lumière, les possibilités de photosynthèse sont considérablement réduites sur la terre. Les algues et le plancton sont à la base d’écosystèmes constitués de poissons riches en calories, de baleines, de morses et de phoques, lesquels sont à leur tour consommés par des animaux terrestres. Pour les Béringiens – les Tchouktches, les Inupiks et les Yupiks 2 –, ces animaux n’étaient pas des sources de profit interchangeables mais leur unique moyen de subsistance. Les légendes d’animaux devenant des humains et d’humains ­devenant des animaux expriment la réa­lité biologique de la conversion de la chair animale dans le corps humain.

Selon un mythe inupik, les baleines vivaient dans leur pays, le nunat, d’où elles observaient la société humaine. Les hommes nourrissaient-ils les pauvres et les vieux ? Faisaient-ils leurs offrandes de viande et de chants ? Ce n’est que si les ­baleines approuvaient le comportement des humains qu’elles s’aventuraient hors de leur monde et offraient leur chair. Après des jours voire des semaines d’observation silencieuse dans une embar­cation en peau de morse, habillés de ­vêtements clairs et armés de harpons et de lances, les chasseurs ne disposaient que de quelques minutes pour harponner une baleine – souvent une baleine ­boréale, qui contient 40 % de graisse et peut vivre deux cents ans. Il fallait parfois une journée ­entière pour achever une baleine harponnée – le temps que les soubresauts de l’animal, qui ­pouvaient faire chavirer le baleinier, enfoncent le ­harpon plus profondément dans ses chairs. Beaucoup de baleines survivaient des décennies avec de vieux harpons dans le corps. Une fois l’animal halé jusqu’au ­rivage, tout le village venait aider à le sortir de l’eau – laissant une traînée de sang sur la glace – et à le dépecer. Rien ou presque ne se perdait. La viande de baleine était conservée dans des garde-manger creusés dans le permafrost, la graisse était consommée ou utilisée pour l’éclairage, et les mâchoires servaient de chevrons pour les habitations.

En 1836, le ministre américain de la Marine considère la chasse à la ­baleine non pas comme un simple commerce de marchandises mais comme un moyen de créer par le travail de la richesse à partir de l’océan. Loin d’admettre le carac­tère extractif de la chasse, ses partisans y voient un moyen de monétiser une chose sans valeur – la faune intacte. Cette erreur d’appréciation provo­quera la quasi-­extinction de nombreuses ­espèces de ­baleines, de loutres de mer et de morses, et la quasi-destruction des socié­tés béringiennes dont la subsistance dépendait de ces mammifères.

Les premiers baleiniers de Nouvelle-­Angleterre franchissent le détroit de ­Béring pour chasser les baleines ­boréales en 1848. À cette époque d’avant le ­pétrole, la graisse de baleine est très convoitée ; on la transforme en huile de lampe, en lubrifiant pour machines, en savon, en produits cosmétiques et même en insecticide et en engrais. Jusqu’à l’apparition des ressorts en acier et des plastiques, les fanons – les lames de kéra­tine recouvertes de poils qui permettent aux baleines de filtrer l’eau et de retenir leurs proies – servent à confectionner des corsets, des fouets, des parapluies, des gratte-langue, des ­baguettes de sourcier, des chausse-pieds et autres produits de consommation. Les baleiniers américains sont équipés d’outils traditionnels mais aussi de harpons à tête explosive ; ils utilisent des pelles pour séparer la graisse (qui peut faire 30 centimètres d’épaisseur) du ­muscle et de la peau, et prélèvent aussi la tête, avec ses os et ses précieux fanons. Le reste est rejeté à la mer, car la viande de baleine ne trouve pas preneur aux États-Unis.

Bientôt les baleines commencent à se faire rares. Beaucoup ont été tuées, d’autres ont appris à se méfier des ­humains et à se cacher à la vue ou au bruit des bateaux, à se réfugier dans des eaux plus profondes et plus lointaines. Forts de leurs observations sur l’intelligence des cétacés, les baleiniers concluent que ces animaux sont devenus plus rusés et que les hommes n’ont plus qu’à affiner leurs méthodes. Certains comprennent toutefois dès le milieu du XIXe siècle que les baleines sont menacées d’extinction, et les naturalistes commencent à plaider la clémence. Mais, au lieu de s’imposer des restrictions, l’industrie baleinière mondiale innove. Les baleines ont du mal à battre de vitesse les bateaux à vapeur, et on voit dans l’augmentation des captures qui en résulte un gain louable d’efficacité et non une accélération du mouvement d’extinction.

Entre-temps, d’autres espèces de la faune arctique sont à leur tour prises pour cible. En 1859, les flottes américaines ont appris à faire fondre la graisse de morse pour la transformer en huile, ce qui permet aux marins, rémunérés au pourcentage sur les baleines tuées, de rentabiliser les jours de pêche infructueuse. Comme les baleines, les morses deviennent plus prudents, postant des sentinelles et percutant les bateaux. Mais, dans les années 1870, les équipages tuent des centaines de morses en l’espace d’un après-midi en les abattant au fusil. On ne prélève que leur graisse, leurs défenses et éventuellement quelques organes. Les baleiniers chassent essentiellement l’été, saison où les femelles allaitent, et laissent les petits mourir de faim à côté de la carcasse de leur mère.

L’effondrement de la population de morses, après celle des baleines, précipite la disparition de nombreux ­Béringiens qui tiraient leur subsistance de ces animaux. Les deux tiers des 1 500 habi­tants de Sivuqaq, ou île Saint-Laurent, mourront de faim ou de mala­die. En 1879, les habitants de villages entiers sont retrouvés morts. Le contact avec les étrangers apporte aussi la variole, la syphilis et l’alcoolisme. Les Américains constatent ces conséquences et les déplorent, mais ils les mettent sur le compte du déclin inéluctable des popu­lations « arriérées », qui ne peuvent espé­rer survivre que si elles adoptent les normes socio-économiques américaines et chrétiennes. Convaincus que la disparition des baleines et des morses est une punition infligée aux humains pour leur mauvaise conduite, les Béringiens deviennent de plus en plus hostiles aux chasseurs étrangers, qui tuent beaucoup plus d’animaux qu’ils n’en ont décemment besoin.

Les Américains ne le savent pas ­encore, mais la décimation des populations de baleines va avoir des répercussions sur tout l’écosystème arctique et même mondial. L’eau des océans se déplace de l’Atlantique Nord vers la mer de Béring, y transportant les nutriments déversés par les cours d’eau situés plus au sud. Dans le détroit de Béring, les remous brassent les eaux chaudes et froides, ramenant le fer, l’azote et le phosphore à la surface ; grâce à la lumière du soleil d’été et au gaz carbonique de l’atmosphère, ceux-ci font prospérer le plancton photosynthétique dont se nourrissent à leur tour des centaines d’espèces de zooplancton. Les ­baleines filtrent ensuite le krill et le transforment en chair au fil des décennies. Le déplacement de leur énorme corps dans l’eau fait remonter les nutriments du fond de l’océan, tandis que leurs excréments nourrissent les plantes marines. Lorsqu’une baleine morte sombre dans les profondeurs de l’océan, sa carcasse permet de nourrir successivement les ­requins, les myxines, les petits organismes marins et les bactéries. Toute cette acti­vité accroît la capacité de l’écosystème marin à capturer le gaz carbonique et à le convertir pour une bonne part en oxygène. Des études récentes montrent que les baleines contribuent à fixer autant de CO2 que des centaines d’hectares de forêt.

L’Empire russe, qui ne s’est jamais doté d’une flotte baleinière, est de plus en plus excédé par les lucratives prédations américaines en Béringie. Qui peut dire si ces baleines et ces morses sont américains plutôt que russes ? L’effondrement spectaculaire des populations de mammifères marins incite les Béringiens, qui ont désor­mais besoin de devises et soif de produits ­importés, à se lancer dans le commerce des fourrures de renard avec les Américains. C’en est trop pour les Russes, qui font commerce de peaux depuis des siècles. Une compétition s’engage pour délimiter les territoires de la Béringie et faire régner l’ordre dans ce qui est devenu un Far West des glaces.

Lorsque les bolcheviques font leur apparition dans la Tchoukotka, ils se retrouvent dans l’étrange situation de prêcher les bienfaits de la propriété collective auprès d’une population qui la pratique depuis toujours. Après la prise de contrôle de la péninsule par l’Armée rouge, les Soviétiques entreprennent de convertir les Tchouktches et les Yupiks à la religion soviétique, un projet pas si différent de celui que mènent, de l’autre côté du détroit de Béring, les missionnaires chrétiens capitalistes. Les communistes contraignent les autochtones à adopter leurs normes d’hygiène et de moralité, à s’alphabétiser et à abandonner leurs pratiques religieuses traditionnelles. Les enfants sont scolarisés de force dans des pensionnats et oublient leur langue maternelle.

Dans les années 1930, l’URSS est ­enfin parvenue à délimiter et à coloniser la Tchoukotka. Les Tchouktches et les ­Yupiks qui n’ont pas été reconnus coupables d’activités contre-révolutionnaires sont envoyés travailler dans des fermes collectives pour exploiter ­baleines, morses, phoques, renards et rennes. Comme partout ailleurs en Union sovié­tique, on ­attend des travailleurs qu’ils remplissent les quotas de production fixés par les plans quinquennaux fantaisistes de Moscou. L’augmentation constante des quotas de production va vite mettre en péril les populations animales, même si quelques années aupa­ravant les bolcheviques incriminaient la cupidité des capitalistes. À présent que la révolution a triomphé, ils décrètent que le problème vient du capitalisme, pas de la surexploitation. Dans les années 1950, une grave famine sévit dans les villages de la Tchoukotka.

De l’autre côté du détroit, en Alaska, la ville-champignon de Nome, qui prospéré avec la ruée vers l’or dans les premières années du XIXe siècle, se vide après la ­Seconde Guerre mondiale : la demande d’or a diminué, et l’on importe à présent de l’étain bon marché. Les Inupiks et les Yupiks ont été fortement incités à abandonner leurs activités collectives de subsistance pour prendre un emploi salarié. Les salaires sont généralement faibles, et la pauvreté, le chômage et les maladies ­deviennent le lot commun des Béringiens. En 1949, les autorités fédérales cèdent à l’Alaska quelque 40 millions d’hectares de terres en précisant que celles qui sont activement « exploitées » par les peuples autochtones ne sont pas concernées, mais l’État de l’Alaska passe outre. Les représentants communautaires portent plainte et font pression pour ­récupérer les terres qui leur ont été confisquées.

Après la découverte d’un important gise­ment de pétrole à proximité de Prudhoe Bay en 1968, l’État américain cherche immédiatement à prendre le contrôle total de la zone où sera construit le futur oléoduc. En 1971, le président Nixon ratifie une loi accordant aux nations indiennes de l’Alaska 20 millions d’hectares de terres fédérales et près de 1 milliard de dollars en échange de l’abandon de toute reven­dication sur 160 millions d’hectares. Les fonds sont allés à des municipalités qui ont dû se constituer en société et à des associations qui ont eu obligation de l’investir dans des entreprises locales et de faire des bénéfices afin de ne pas se voir dépossédées. Pas vraiment un retour au mode de vie traditionnel. Comme l’écrit ­Bathsheba Demuth, « les Béringiens ­disposent de leur souveraineté, de territoires autonomes, mais pas du droit d’exister à l’écart d’un monde placé sous le signe du dollar ».

Bien que partant d’une bonne intention, les quotas américains et internationaux sur la chasse créent des difficultés : des dérogations sont accordées aux peuples autochtones à condition qu’ils pratiquent la chasse comme ils le faisaient deux siècles auparavant, sans tenir compte des changements spectaculaires survenus entre-temps dans leur mode de vie.

Et, pour les baleines aussi, les efforts de protection ont donné des résultats mitigés. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les progrès technologiques et agricoles font disparaître la nécessité d’entretenir une flotte baleinière indus­trielle, et les Américains proposent un plan global de gestion durable des ­baleines. Fin 1946, quatorze États, ­parmi lesquels les États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni, la Norvège et le Japon, signent la Convention internationale pour la régle­mentation de la chasse à la baleine, qui limite le nombre de captures. Les Soviétiques font le maximum pour se soustraire à cet effort de conservation, ­accusant la Commission baleinière inter­nationale (CBI), créée par la convention, d’être le produit d’un complot capitaliste visant à priver les communistes de leur juste part des ressources des océans. Et, lorsque le quota accordé par la CBI ne suffit pas à remplir les objectifs fixés par Moscou, les Soviétiques le dépassent et falsifient leurs rapports. Ils poursuivent leur « production » échevelée, qui s’accompagne d’un formidable gaspillage, un tiers des baleines grises tuées coulant au fond des mers sans rapporter le moindre profit. La quasi-extinction de nombreuses espèces de baleines obligera finalement l’URSS à réduire ses quotas. En 1972, les observateurs de la CBI sont autorisés à monter à bord des ­navires ­soviétiques pour comptabiliser les captures. L’URSS se met à respecter les limites de chasse à la baleine – sans doute parce que ses ­objectifs sont devenus inatteignables et qu’il s’avère plus avantageux de respecter les directives. En 1979, ­Moscou abandonne complètement la chasse à la ­baleine. Les morses, eux, s’en sortent mieux : la chasse industrielle aux morses en mer a été interdite dès 1956, et leurs troupeaux ont presque recouvré leur niveau d’il y a un siècle.

Bathsheba Demuth a trouvé dans la Béringie un terrain idéal pour comparer les modes d’exploitation des ressources naturelles capitaliste et communiste. Et elle constate que les deux optiques donnent des résultats extrêmement proches : dévastation écologique et paupérisation des populations autochtones. Tout à leur volonté de maximiser la « production », aucun des deux systèmes n’a imaginé que, passé un certain stade, la croissance économique n’était plus possible ni souhaitable. Capitalisme et communisme se sont révélés aussi incapables l’un que l’autre de penser les économies et les sociétés humaines dans le cadre d’écosystèmes fonctionnant sur un mode cyclique et non linéaire. Les limites dont les Américains et les Soviétiques ont pris conscience en Béringie – la lenteur du cycle reproducteur des baleines et des morses, l’équilibre précaire des loups et des caribous – sont des exemples criants des barrières naturelles auxquelles se heurtent toutes les activités humaines. Le xxe siècle concevait le progrès comme un moyen de s’affranchir des contraintes matérielles, mais ne pas tenir compte de ces contraintes c’est courir à la catastrophe. Les dégâts causés par la chasse inconsidérée des baleines donnaient un avant-goût des menaces bien plus graves que fait peser la consommation de combustibles fossiles.

Si les États-Unis et la Russie ont mis fin à la chasse à la baleine, ils poursuivent leur quête effrénée d’hydrocarbures et de profits avec une inconscience terrifiante. En septembre 2019, l’administration ­Trump a annoncé son intention de vendre des concessions pétrolières dans la majeure partie de la réserve nationale de la faune arctique (ANWR), qui s’étend sur 19 millions d’hectares et a déjà gravement pâti du changement climatique. La Russie, de son côté, a parfaitement conscience de l’aubaine que représente le dégel de l’Arctique pour son industrie pétrolière. En revanche, elle ne s’est guère émue des incendies qui ont ravagé des pans entiers de forêt dans l’Arctique et en Sibérie à l’été 2019.

La question de la privatisation des espaces naturels évoquée dans Floating Coast est à nouveau d’actualité à l’heure de la crise climatique, qui montre la ­nécessité d’appréhender les écosystèmes vitaux – l’Arctique, les forêts tropicales, les océans – comme des biens publics mondiaux et non comme des sources de profit.

La passion qu’éprouve Demuth pour son sujet transparaît à chaque page, et son récit s’enrichit de sa vaste expérience personnelle de la Béringie. Loin de traiter l’Arctique comme un musée en plein air, elle s’attache à montrer que la mort et la destruction font partie intégrante de la vie. Elle n’a pas hésité à manger de la baleine grise durant l’un des nombreux étés qu’elle a passés au sein d’une famille autochtone dans l’Arctique, et elle resitue le changement climatique à l’échelle des temps géologiques : « La planète a déjà connu une Béringie tempérée, avec des formes abondantes et magnifiques de vie – mais jamais du temps d’Homo sapiens. » Ses séjours en Béringie lui ont appris à avoir pleinement conscience de la chance qu’elle a d’être et de rester en vie. « Si nous y prêtons attention, écrit-elle, le monde n’est pas ce que nous en faisons mais plutôt une partie de ce qui nous constitue : notre chair et nos os, nos penchants et nos espoirs. Dans l’Arctique, cette attention n’est pas un choix mais une nécessité, et elle nous fait comprendre la précarité, les aléas de l’existence. » 

— Sophie Pinkham est une journaliste américaine spécialiste de l’ex-URSS.

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 7 novembre 2019. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

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Un roman d’anticipation politico-­sanitaire sur l’irruption d’une pandémie monstrueuse, voilà qui paraissait plutôt original lors de sa paru­tion au Danemark, fin 2017. Situé essen­tiellement à Genève, siège de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ce thriller de près de 700 pages connaît une seconde vie pour cause de ­coronavirus.

Ancienne journaliste politique, Hanne-Vibeke Holst s’est reconvertie dans une littérature politico-féministe proche de la série télévisée Borgen. Avec succès : trois de ses romans ont été traduits en français chez ­Héloïse d’Ormesson. Son dernier, Som pesten, est « un grand récit d’un des pires scénarios imaginables », résumait le quotidien régional JydskeVestkysten au moment de sa parution.

L’héroïne, une médecin danoise nommée à l’OMS, se met à dos une série de personnages sans scrupules – patrons de laboratoires pharmaceutiques, mafieux, mari toxico –, tous prêts à exploiter cette « grippe espagnole 2.0 ». « Un roman bien construit reposant sur une documentation solide », jugeait le quotidien Information, tandis que Berlingske saluait la ­virtuosité avec laquelle l’auteure mêle réalité et fiction. Fiction ?

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Voilà une étude scientifique qui n’est pas passée inaperçue. Aussitôt publié dans la revue Environmental Research Letters, l’article de deux climatologues russes de l’Institut de la forêt de ­Krasnoïarsk, en Sibérie, et de leur collègue américaine a provoqué une avalanche de commentaires. Prenons quelques titres de la presse russe : « La Sibérie, un paradis climatique ? », « Bientôt, de grands crus sibériens », « La Sibérie, future Mecque touristique ? », « Dans cinquante ans, tout le monde voudra vivre en Sibérie ».

Au fond, ce n’est pas étonnant : pour une fois, on entendait un autre son de cloche que le discours habituel sur les conséquences du changement climatique. Car les auteures de l’étude affirment que la Sibérie, autrement dit la partie asiatique de la Russie, pourrait être la grande gagnante du réchauffement et devenir un endroit de plus en plus plaisant à vivre.

La Sibérie représente environ 77 % du territoire de la Fédération de Russie ; or seulement 27 % de la population y vit actuellement, en raison des conditions climatiques que l’on sait : des températures moyennes annuelles largement en dessous de zéro et des sols recouverts à 65 % de pergélisol (ou permafrost). Difficile, dans ces conditions, d’y développer l’agriculture, sans parler d’y faire venir des touristes. « Cela fait plusieurs années que nous étudions l’impact du changement climatique sur les forêts, explique l’une des auteures de l’article, Elena ­Parfenova. Puis nous nous sommes intéressées à quelques peuples établis de longue date dans le sud de la Sibérie ; nous avons étudié leur mode de vie, leur culture et leurs moyens de subsistance. Pour finir, nous avons tenté de projeter les conséquences des changements climatiques prévisibles sur la population actuelle de la Sibérie, à savoir nous-mêmes, puisque nous sommes de Krasnoïarsk. »

L’originalité de l’article réside dans le fait que les chercheuses abordent leur sujet sous l’angle des migrations. Nous savons que les réfugiés climatiques ­seront de plus en plus nombreux à l’avenir. Ces derniers fuient déjà des zones régulièrement inondées en raison de l’élévation du niveau des océans ou devenues trop arides. En revanche, le fait que les conditions de vie en Sibérie puissent s’améliorer au point d’y attirer une ­véritable vague de nouveaux arrivants est assez surprenant.

Lorsqu’on parle d’amélioration notable, il s’agit surtout du climat, qui deviendrait plus tempéré, permettant le développement de nouvelles cultures et l’épanouissement de la végétation sauvage – bref, les conditions de vie seraient beaucoup plus supportables, voire agréables. La question de l’agriculture qui pourrait être pratiquée sur ces étendues nordiques avait fait l’objet en 2011 d’une autre étude de chercheurs de l’Institut de la forêt de Krasnoïarsk, consacrée à la Sibérie centrale. Les scientifiques y prévoyaient que, d’ici la fin du XXIe siècle, grâce aux nouvelles conditions climatiques, près de 85 % du territoire de la Sibérie serait cultivable. Ainsi, les activités sibériennes traditionnelles, comme l’élevage, la chasse et la production de fourrures, migreraient plus au nord alors que de nouvelles cultures comme les arbres fruitiers et la vigne occuperaient désormais toute la partie centrale de la Sibérie. Des abricots et du vin issus du pergélisol ? Qui aurait pu l’imaginer il y a encore quelques années ? Ce serait, en tout cas, un bonus inattendu pour ces vastes étendues gelées de la Sibérie.

Quant aux migrants climatiques, Elena Parfenova estime que, d’ici à 2100, la Sibérie pourrait compter entre trois et dix fois plus d’habitants qu’aujourd’hui. Mais d’où viendraient-ils ? D’Asie centrale, de Chine ou bien des zones aujourd’hui densément peuplées de la Russie ? Les chercheuses ne donnent pas de précisions et se bornent à dire que le réchauffement pourrait en tout cas ­inverser la tendance actuelle en Russie, où la population se concentre dans la partie européenne du pays et dans les grandes mégapoles comme Moscou, Saint-Pétersbourg, ­Iekaterinbourg et ­Kazan. De leur point de vue, ce serait un rééquilibrage salutaire.

Cela dit, les chercheuses se gardent bien de promettre la dolce vita aux Sibé­riens d’aujourd’hui et de demain : le réchauffement n’aura pas que des ­effets positifs sur la partie asiatique de la Russie. La période de transition, notamment, lorsque le pergélisol se mettra à fondre, s’annonce très compliquée. « Toutes les infrastructures de la Sibérie ont été construites en tenant compte du sol gelé. Or, si la température moyenne augmente de 3,4 à 9,1 °C en hiver et de 1,9 à 5,7 °C en été comme nous le prévoyons, elles seront ébranlées », prévient ­Nadejda Tcherbakova, co­auteure de l’étude et chercheuse à l’Institut de la forêt. « Selon nos ­modèles, on peut s’attendre à l’effondrement de routes et d’immeubles ainsi qu’ à l’apparition de ­dolines, des gouffres béants qui peuvent atteindre des dimensions impressionnantes. Il faudra du temps et, surtout, beaucoup d’argent pour pouvoir reconstruire ou construire de nouvelles infrastructures : le pouvoir et les entreprises feraient bien de s’en préoccuper dès maintenant », poursuit-elle.

Les chercheuses n’excluent pas non plus la possibilité d’ouragans, de violents orages, de tempêtes de grêle, d’épisodes de sécheresse et d’incendies de forêt. Imaginez seulement un paysage de rails arrachés, de gazoducs éventrés et d’installations industrielles en ruine… Sans parler des dolines, dont nous avons déjà eu un avant-goût avec le trou géant ­apparu il y a quelques années dans la péninsule de Yamal.

Peut-être est-ce un peu prématuré de se réjouir de la hausse des températures en Sibérie. Tous les experts mettent en garde : il ne faut pas miser uniquement sur le climat. « La croissance de la population de la région dépendra également du développement des infrastructures et de nombreux autres facteurs socio-économiques », rappelle Pavel Groisman, consultant scientifique du programme international Northern Eurasia Earth Science Partnership Initiative (Neespi). Ce qui n’empêche pas les auteures de l’étude de rester optimistes. Pour elles, les effets positifs du réchauffement en Sibérie seront plus nombreux que les négatifs. Des palmiers ne pousseront pas dans la toundra, certes. Mais le rude climat sibérien ne nous fera plus peur. Zone de texte:

Kirill Jourenkov est un journaliste russe.

— Cet article est paru dans l’hebdomadaire Ogoniok le 17 juin 2019. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

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En 2004, à l’occasion d’un fait divers marquant, les Suédois découvraient la localité de Knutby, au nord de Stockholm. La femme du pasteur d’une ­petite église pentecôtiste y avait été tuée par balles dans son sommeil, un voisin avait été blessé. L’enquête avait abouti à l’arrestation, le lendemain, d’une femme de 26 ans, devenue l’un des personnages de ce roman très réaliste, où les noms ont cependant été ­modifiés.

Parmi les autres protagonistes de Knutby, Sindre Forsman, le pasteur : il avait persuadé la jeune femme, qui était sa maîtresse et avait été la nounou de la famille, que Dieu lui ordonnait d’assassiner son épouse Kristina. Au centre de l’intrigue, Jonas Bonnier a ­placé l’influente Eva Skoog, qui exerce son autorité spirituelle sur une communauté villageoise aux pratiques sectaires, la charismatique église Kristi Brud (« épouse du Christ »).

Auteur reconnu, le romancier « fait progresser le récit avec une agilité infaillible et parvient à le rendre passionnant bien qu’on en connaisse l’issue », note le quotidien Svenska Dagbladet. Expressen relève en revanche les limites de l’exercice : « Comment fonctionnait la psyché des protagonistes, qu’est-ce qui les a poussés à passer de l’infi­délité au meurtre ? Jonas Bonnier ne cherche pas à résoudre le ­mystère. »

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