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Pas si russe, la Crimée. Ni ukrainienne, d’ailleurs. Difficile d’imaginer histoire plus complexe. Ses côtes furent colonisées par les Grecs dès le VIIe siècle avant notre ère. Ils y fondèrent plusieurs villes dont Chersonèse, près de l’actuelle Sébastopol. Ils y restèrent sous la domination romaine. Comparable à la Sicile pour sa position stratégique et en tant que grenier à blé, la péninsule passa sous la domination de la Horde d’or mongole.  Laquelle la vendit à la fin du XIIIe siècle aux Génois. 

Rendant compte du livre de Kerstin S. Jobst, l’historien de la Méditerranée David Abulafia insiste sur cette période génoise. C’est à ce moment que prospéra la ville de Caffa (l’actuelle Théodosie, sur la côte est). Elle compta jusqu’à 50 000 habitants, avec toujours beaucoup de Grecs mais aussi des Arméniens, des juifs et des Tatars, musulmans. « C’était un grand centre commercial pour le blé, la cire d’abeille pour illuminer les cierges des églises d’Europe occidentale et les esclaves – ainsi que le caviar, dont le patriarche de Constantinople encourageait la consommation durant le Carême », écrit Abulafia dans la Literary Review (le caviar n’était pas un produit de luxe). La question de savoir si la Crimée était un point d’aboutissement de la route de la soie reste controversée. « Les épices qui arrivaient à Caffa venaient surtout d’Égypte et de Syrie, échangées contre des esclaves circassiens. » La ville fut l’un des points d’entrée de la peste noire en Europe. La Crimée vécut ensuite plus de trois siècles sous la domination des Tatars, eux-mêmes dépendant de la tolérante férule de l’Empire ottoman. 

Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour voir arriver les Russes. La Crimée est prise sur ordre de la Grande Catherine en 1783, qui y fait construire la base militaire de Sébastopol. La russification proprement dite n’eut lieu qu’après 1944, quand Staline décida de déporter les Tatars en Asie centrale, notamment en Ouzbékistan, dans les conditions qu’on peut imaginer. Une partie d’entre eux revinrent en Crimée à partir de la fin des années 1980. Elle sera rattachée à l’Ukraine en 1997, avant d’être reprise par les Russes en 2014. 

[post_title] => Du caviar au Carême [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => du-caviar-au-careme [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-04-02 16:53:29 [post_modified_gmt] => 2025-04-02 16:53:29 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131668 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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En 1702, pendant la guerre de Succession d’Espagne, la mer a englouti des dizaines de frégates et de galions lors de la bataille navale de Rande, l’une des plus mémorables pour les habitants de Vigo, en Galice. Les Anglo-Hollandais convoitaient la cargaison des galions espagnols arrivant du Nouveau Monde que les Français tentaient de protéger, sans grand succès. Les navires qui y ont sombré ont même inspiré Jules Verne : dans Vingt mille lieues sous les mers, le capitaine Nemo parcourt les eaux de la baie de Vigo pour ravitailler le Nautilus.

María Oruña tisse deux histoires qui s’entremêlent. La première commence de nos jours avec la découverte sur la plage de A Calzoa du corps sans vie de Lucía, une historienne navale qui, avec son mari Marco, avait consacré sa vie à la recherche de trésors sous-marins. Le sous-inspecteur Pietro Rivas tente de résoudre l’énigme de l’assassinat de Lucía, en compagnie de Nagore Freire, une femme extravagante qui semble sortie d’une autre époque, et d’une étrange bande d’enquêteurs, de plongeurs, d’archéologues et de scientifiques. De nouveaux crimes se produisent, et le sous-inspecteur apprend que derrière cela se cache une bande de chasseurs de trésors qui veulent mettre la main sur les richesses cachées d’un galion fantôme enfoui au sud des îles Cíes, face à Vigo. Ce galion n’est autre que L’Albatros noir.   

La deuxième histoire nous transporte au début du XVIIIe siècle. Après quelques années dans le Nouveau Monde avec sa famille où elle développe son amour pour la nature et les insectes, la jeune Miranda Quiroga est mariée de force avec un important propriétaire terrien. En 1702, devenue veuve, elle décide de retourner dans sa ville de Vigo. Elle devra choisir entre devenir la première femme entomologiste de l’Histoire ou défendre sa ville de la menace anglo-hollandaise qui se profile à l’horizon. Cela l’amènera à s’impliquer dans la bataille de Rande, avec l’aide d’un étrange noble et d’un ex-moine devenu corsaire.

« À mon avis, les romans doivent comporter différents niveaux et c’est au lecteur de décider jusqu’où il veut aller, confie María Oruña à La Voz de GaliciaMon roman est fait pour divertir, il y a de l’amour, de l’humour, de l’action. L’intrigue policière s’intègre dans un récit historique. » Faisant allusion aux trésors qui restent enfouis au large des côtes espagnoles, elle dénonce aussi « l’abandon de notre patrimoine ».   

[post_title] => Meurtrière course au trésor [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => meurtriere-course-au-tresor [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-04-02 16:51:41 [post_modified_gmt] => 2025-04-02 16:51:41 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131663 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Quand nous jetons nos déchets soigneusement sélectionnés dans les poubelles prévues à cet effet, nous satisfaisons à bon compte notre ego vert. La moitié seulement du plastique jeté au sein de l’Union européenne est recyclée à l’intérieur de ses frontières, relève The Economist. Le reste est envoyé dans des conditions douteuses vers des pays pauvres. Des journalistes de l’agence Bloomberg ont attaché un traceur numérique à un sac en plastique fourni à ses clients par un supermarché Tesco à Londres.  Soigneusement mis dans une poubelle à recycler, le sac voyage en camion jusqu’au port de Harwich, puis en bateau jusqu’à Rotterdam, puis en camion vers la Pologne, pour échouer finalement sur une colline de déchets à ciel ouvert dans le sud de la Turquie. Des conventions ont été signées, mais les mailles du filet son larges. En rendant compte avec un certain pathos du livre du journaliste Alexander Clapp, basé à Athènes, son collègue du mensuel américain The Atlantic parle de « colonoscopie du monde » : une analyse fouillée, c’est le cas de le dire, de la façon dont une bonne partie des déchets des pays riches se retrouvent non traités dans des pays-poubelles qui en tirent un maigre profit. Certains de ces derniers ont fini par réagir. La Chine cesse depuis 2017 de recevoir notre plastique, la Thaïlande et l’Indonésie depuis cette année. Mais cela ne fait que détourner le trafic. Des solutions ? Alexander Clapp, qui a la fibre anticapitaliste, énumère quelques mesures que The Economist considère comme autant de vœux pieux. Vu l’offensive menée par Donald Trump contre les réglementations environnementales, il n’y a en tout cas rien à attendre des États-Unis.

[post_title] => Colonoscopie de la planète [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => colonoscopie-de-la-planete [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-04-02 16:47:35 [post_modified_gmt] => 2025-04-02 16:47:35 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131660 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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Fut un temps où la CIA elle-même donnait dans l’humanisme littéraire. Dans les années 1950, au plus chaud de la guerre froide, elle avait en effet inventé de faire propulser par le vent d’ouest depuis la Bavière jusqu’à Prague des ballons lestés de messages de propagande mais aussi de presque 300 000 exemplaires (sur papier allégé) de La Ferme des animaux, le brûlot anticommuniste de George Orwell. Puis, en 1953, la CIA avait relevé son ambition et voulait maintenant « glisser à travers les interstices du rideau de fer les lumières culturelles de l’Occident […] pour saper le communisme et promouvoir la démocratie », résume Piers Brendon dans la Literary Review. À cet effet, elle avait recruté le réfugié roumain George Minden et l’avait chargé de mettre en place « un plan Marshall secret de l’esprit ». Minden, un aristocrate dont les (immenses) biens agricoles et pétroliers venaient d’être saisis par les communistes, était un universitaire polyglotte (6 langues dont le latin !) qui pensait que « la vérité est contagieuse » et que les meilleurs facteurs de propagation étaient les livres. Il avait donc établi à Manhattan sur les fonds de la CIA les éditions ILC (International Literary Centre), une petite maison dédiée à la traduction en langues slaves d’œuvres choisies de la littérature occidentale, mais aussi, par un cocasse mouvement retour, à la réédition de samizdats de Soljenitsyne, Pasternak, Nadejda Mandelstam et tutti quanti. Les livres, parfois minuscules ou camouflés sous des couvertures trompeuses, étaient ensuite envoyés à l’Est en même temps que des objets à vocation intellectuelle interdits localement (presses d’imprimerie en pièces détachées, cassettes, disquettes, etc.) ainsi que des publications « représentatives » comme Marie Claire ou Cosmopolitan et des polars de John le Carré. Pour le transfert, on utilisait la valise diplomatique, la poste, des véhicules avec des caches ou les toilettes du train Paris-Moscou. Celui-ci offrait l’avantage de faire des arrêts en Pologne, pays traditionnellement très ouvert à la culture occidentale et souterrainement antirusse (Katyń !), où sévissait de surcroît une censure grotesquement tatillonne et paranoïaque. 

L’opération polonaise, à laquelle le journaliste Charlie English consacre la majeure partie de son livre, bénéficiait donc d’un terrain favorable où s’était mis en place un système de distribution très élaboré. Partout en Pologne, des « coordinateurs » fournissaient chaque mois au petit « book club » clandestin dont ils avaient la charge un lot de livres inaccessibles, pris dans une cachette puis remis dans une autre. Les têtes de réseau, quoique fébrilement pourchassées par le SB, version polonaise du KGB ou de la Stasi, étaient le plus souvent relâchées faute de preuves (ainsi Mirosław Chojecki fut arrêté 43 fois et sérieusement maltraité, survécut tout de même pour diffuser… les bonnes feuilles du sidérant cahier des charges de la censure polonaise, dans lequel figuraient noir sur blanc toutes les contrevérités que le gouvernement voulait absolument conforter). Pendant plus de 30 ans, les efforts de George Minden et de ses courageux relais locaux ont démontré la pertinence du mot de Napoléon : « trois journaux hostiles sont plus à craindre que mille baïonnettes ». Les « bibliothèques volantes » polonaises ont contribué à l’émergence de Solidarność et à la chute en 1988 du régime socialiste de Varsovie, « premier domino du bloc de l’Est » à tomber. Mais la même conjonction de « dissémination des idées libérales venues de l’Ouest » et de déconfiture économique générale a produit les mêmes effets en URSS, en RDA et ailleurs. 

Les archives de la CIA concernant ces opérations sont toujours classifiées, et certains mystères demeurent. Les membres des book clubs clandestins savaient-ils, par exemple, tout ce qu’ils devaient à la CIA ? Beaucoup croyaient plutôt que les livres provenaient des délestages de maisons d'édition européennes. Mais en apprenant la vérité, une lectrice polonaise interviewée par Charlie English s’est exclamée : « une police secrète qui encourageait la lecture. Ouahhh ! » Pas mal pour une agence dont son créateur en 1947, le président Truman, avait déclaré regretter « qu’elle soit ensuite devenue une gestapo américaine ». 

[post_title] => La botte secrète de la CIA [post_excerpt] => [post_status] => publish [comment_status] => open [ping_status] => open [post_password] => [post_name] => la-botte-secrete-de-la-cia [to_ping] => [pinged] => [post_modified] => 2025-04-02 16:45:05 [post_modified_gmt] => 2025-04-02 16:45:05 [post_content_filtered] => [post_parent] => 0 [guid] => https://www.books.fr/?p=131655 [menu_order] => 0 [post_type] => post [post_mime_type] => [comment_count] => 0 [filter] => raw )
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La marée de livres sur l’intelligence artificielle qui a envahi les tables des librairies au cours des derniers mois peut être répartie en quelques grands courants : manuels d’initiation à cette technologie comprenant souvent des conseils pratiques pour l’utilisation de ses outils les plus populaires, comme l’« agent conversationnel » ChatGPT ; ouvrages de réflexion sur les questions philosophiques, anthropologiques et de société que pose son développement extraordinairement rapide et les enjeux qu’il soulève ; études, enfin, sur les aspects politiques et économiques du phénomène. Ainsi que l’indique explicitement son titre, le livre que vient de publier Alessandro Aresu relève de cette dernière catégorie. Dans le prolongement des travaux récents de l’auteur sur le « capitalisme politique » et la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine, cet ouvrage de plus de 500 pages analyse « l’écosystème » mondial qui a donné naissance à l’intelligence artificielle et à l’intérieur duquel elle fleurit aujourd’hui. Un écosystème fondamentalement centré sur les États-Unis et l’Asie, fait de compétences, d’entreprises et de capitaux, qui repose sur un faisceau d’interdépendances travaillées par de fortes rivalités et une compétition intense. 

En même temps, le livre est une histoire de l’intelligence artificielle à la manière de l’histoire de l’informatique de Walter Isaacson (Les Innovateurs), qu’il poursuit en quelque sorte, l’intelligence artificielle étant le dernier avatar en date de l’informatisation et de la numérisation du monde entamée avec l’apparition des premiers ordinateurs. Comme celui d’Isaacson, le récit d’Aresu prend pour fil conducteur la vie de quelques figures clés, en particulier celle de Jensen Huang, fondateur et PDG de Nvidia, l’entreprise qui produit les microprocesseurs très puissants utilisés par les systèmes d’intelligence artificielle. Le nom de Nvidia est un peu moins connu du grand public que ceux de Microsoft, Apple, Google, Meta ou Amazon, producteurs de programmes ou fournisseurs de services informatiques. Le déplacement de l’attention du domaine familier du logiciel à celui, non moins important, du matériel est un des éléments qui font l’originalité et l’intérêt de l’ouvrage. 

L’expression « intelligence artificielle » a été forgée par le mathématicien et informaticien John McCarthy, qui l’a officiellement introduite lors d’un colloque organisé en 1956 au Dartmouth College, généralement considéré comme le moment de naissance de cette discipline. Celle-ci se situe dans le prolongement d’une longue tradition d’efforts pour comprendre le fonctionnement de l’esprit humain et reproduire ses mécanismes dans des systèmes artificiels, mécaniques d’abord, électroniques ensuite : les réflexions de Ramon Llull sur les machines logiques et la « caractéristique universelle » de Leibniz, les machines à calculer de Pascal et Babbage, les travaux pionniers d’Alan Turing en théorie de la calculabilité, l’invention de l’architecture des ordinateurs par John von Neumann, la cybernétique de Norbert Wiener et la théorie de l’information de Claude Shannon. 

Dans les années qui suivirent le colloque de 1956, deux voies furent explorées avec des succès divers dans un parcours entrecoupé de périodes d’« hiver » de l’intelligence artificielle durant lesquelles les espoirs faiblissaient et les financements se tarissaient. D’un côté, l’intelligence artificielle « symbolique », fondée sur l’idée de reproduire la manière dont l’esprit se représente les connaissances ; elle est notamment appliquée dans les systèmes experts, capables de résoudre des problèmes étroitement définis. De l’autre côté, l’approche « connexionniste », qui vise à imiter la façon dont fonctionne le cerveau. Développée sur la base des travaux de Walter Pitts et Warren McCulloch sur les réseaux de neurones formels, elle s’est tout d’abord matérialisée, à la fin des années 1950, dans un dispositif assez primitif, le « perceptron » de Frank Rosenblatt. Elle a fini par s’imposer grâce à la mise au point des techniques d’apprentissage profond par renforcement, qui permettent d’améliorer les performances du système en intégrant par « rétropropagation » les résultats de ses succès et de ses erreurs. C’est cette approche qui a permis les deux percées spectaculaires que furent, en 1997, la victoire de la machine Deep Blue d’IBM sur le champion d’échecs Garry Kasparov, puis, en 2016, la défaite de Lee Sedol, champion de go, par le programme AlphaGo de la société DeepMind. 

Trois éléments ont permis de réaliser des progrès décisifs à l’aide de cette technique au début des années 2000 : la disponibilité de quantités de plus en plus massives de données, la mise au point d’algorithmes de plus en plus sophistiqués pour leur traitement et l’existence de microprocesseurs de plus en plus puissants. C’est ici qu’apparaît le héros de l’histoire racontée par Aresu, Jensen Huang. Né en 1963 à Taïwan, il a grandi aux États-Unis, où ses parents l’avaient envoyé afin de lui assurer le meilleur avenir professionnel possible. Ils l’y rejoignirent quelques années plus tard. Élève brillant, puis tout aussi brillant étudiant en ingénierie, il commença sa carrière comme concepteur de microprocesseurs dans la Silicon Valley. En 1993, sur un coin de table de restaurant, celui qu’Aresu appelle volontiers « le garçon du Kentucky » parce que c’est dans cet État qu’il a commencé sa vie américaine,  ou « l’homme au blouson de cuir » en raison de sa tenue favorite, fondait Nvidia avec deux autres ingénieurs. Ses créateurs avaient choisi ce nom en référence au mot latin invidia, parce qu’ils entendaient bien faire envie à leurs concurrents. Les premiers « processeurs graphiques » (GPU) produits par Nvidia étaient destinés au marché des jeux vidéo apparus dans le sillage des ordinateurs personnels. Leurs fabricants se trouvaient confrontés au problème de la représentation d’objets en trois dimensions en mouvement. Sa résolution impliquait le recours à d’importantes capacités de calcul parallèle transformant chaque ordinateur en petit « superordinateur ». Avec l’aide de deux ingénieurs de Stanford qui rejoignirent la société, Ian Buck et William Dally, Huang développa par la suite une technologie dite « CUDA » permettant d’appliquer ces processeurs graphiques à d’autres usages faisant appel à la visualisation et l’analyse des données, en biologie, physique et ingénierie, puis dans le domaine de l’intelligence artificielle. Alessandro Aresu met au crédit de Jensen Huang d’avoir étendu le champ d’application de ses processeurs en se laissant guider, à l’instar de Bill Gates et de Steve Jobs, non par la logique technologique, mais par les besoins et les attentes des utilisateurs. Il rappelle aussi que son nom est attaché à une troisième loi empirique, à côté de la loi de Moore qui veut que le nombre de transistors sur un circuit intégré double chaque deux ans, et de la loi des retours accélérés qui affirme le caractère exponentiel du progrès technologique : la loi de Huang, selon laquelle l’augmentation des performances d’un processeur graphique sera toujours plus rapide que celle des unités centrales de traitement. 

D’autres figures fameuses traversent le récit : Elon Musk, co-fondateur de la société OpenAI (qui produit ChatGPT) avant d’investir dans DeepMind et de fonder sa propre société d’intelligence artificielle, xAI ; Peter Thiel (co-fondateur avec Musk de l’entreprise de paiements électroniques PayPal), fondateur de Palantir, dans le secteur de la défense ; Sam Altman, co-fondateur et directeur général d’OpenAI, renvoyé par le conseil d’administration puis réintégré à l’issue d’une crise qu’Aresu raconte en détail ; Ilya Sutskever, directeur scientifique d’OpenAI, qu’il quitta à la suite de la crise en question, et quelques autres. 

Le livre met en lumière un fait souvent noté, mais pas toujours suffisamment relevé. Les pionniers de l’informatique et de l’intelligence artificielle (Turing, Von Neumann, Wiener, Shannon) étaient des scientifiques de haut niveau dotés d’une vaste culture scientifique et aussi, parfois, littéraire. La génération suivante, à qui l’on doit l’invention de l’ordinateur et d’Internet, était largement composée d’ingénieurs en électronique, parfois en partie autodidactes (Bill Gates, Steve Jobs), marqués par la contreculture des années 1960. Parmi les figures contemporaines de l’intelligence artificielle, on trouve un certain nombre de scientifiques de premier plan. Deux d’entre eux ont même obtenu le prix Nobel en 2024 – on ne peut exclure qu’un effet de mode et l’engouement actuel pour l’intelligence artificielle aient contribué à leur valoir cette distinction : Geoffrey Hinton en physique, pour ses travaux sur les réseaux de neurones artificiels, et Demis Hassabis (PDG de DeepMind) en chimie, pour l’application de l’intelligence artificielle à l’étude de la structure des protéines (le repliement des chaînes d’acides aminés). Dans l’ensemble, cependant, ces nouveaux acteurs ont plutôt un profil de technologues et d’entrepreneurs. Presque tous, y compris certains scientifiques, baignent de surcroît dans la culture des jeux vidéo, de la science-fiction et de la littérature de « fantasy », dont le représentant le plus célèbre est l’auteur du Seigneur des anneaux J. R. R. Tolkien : les  deux noms de Palantir et d’Anduril, une autre entreprise spécialisée dans les usages militaires de l’intelligence artificielle, proviennent de son univers. 

Alessandro Aresu souligne le caractère fondamentalement américain et asiatique du monde de l’intelligence artificielle. Comme Jensen Huang, Lisa Su, PDG de la société de semi-conducteurs AMD, est née à Taïwan et a étudié aux États-Unis ; Fei-Fei Li, créatrice d’une banque d’images qui a joué un rôle important dans l’histoire de la technologie de l’apprentissage profond, est née en République populaire de Chine ; Sundar Pichai (PDG de Google) et Satya Nadella (PDG de Microsoft) sont nés en Inde. Certes, Andrej Karpathy et Mira Murati, qui ont travaillé tous deux pour OpenAI, sont respectivement d’origine slovaque et albanaise. Mais, dans l’ensemble, une écrasante majorité des étudiants et des chercheurs qu’attirent les États-Unis proviennent d’Asie, plus particulièrement de l’Inde et de la Chine. Les grandes entreprises qui assemblent les microprocesseurs tels que ceux conçus par Nvidia, Foxconn et TSMC sont établies à Taïwan. Et à côté des « GAFAM » américaines, les plus grandes sociétés exploitant dans le monde les gigantesques centres de données qui nourrissent les programmes d’apprentissage profond sont les géants Baidu, Tencent et Alibaba en Chine continentale. 

Certes, DeepMind est toujours établie en Grande-Bretagne, mais la société a été achetée par Google. Une entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle, Mistral AI, a réussi à se développer en France, mais à un niveau de capitalisation dérisoire par rapport à ses concurrents américains. Et ASML, aux Pays-Bas, produit les machines de lithographie utilisées pour fabriquer les microprocesseurs partout dans le monde. Dans l’ensemble cependant, Alessandro Aresu n’envisage comme perspective pour l’Europe dans ce domaine que l’exploitation de quelques marchés de niche. Pour l’essentiel, compte tenu de l’émergence, à côté de l’Inde et de la Chine, de nouvelles puissances industrielles en Asie du Sud-Est (Corée du Sud, Malaisie, Indonésie, Vietnam), c’est dans le monde américano-asiatique que l’intelligence artificielle devrait continuer à se développer, entre accords de coopération et guerre commerciale, échanges scientifiques et contrôle des exportations.  

Ancien étudiant du philosophe Massimo Cacciari, Alessandro Aresu est un homme cultivé qui cite Keynes, Schumpeter et Karl Polanyi, Robert Musil, Hermann Hesse et Leopardi. Son livre reste cependant résolument centré sur certains aspects techniques et économiques de l’intelligence artificielle. Il n’évoque ni ses usages actuels en médecine, dans la recherche scientifique, l’industrie, la finance et le travail administratif, ni ses applications attendues en robotique, ni son développement possible au-delà des grands modèles de langage et les perspectives que pourraient lui ouvrir les progrès de l’informatique quantique. L’ouvrage ne creuse pas non plus les questions que soulève la possibilité de voir des systèmes artificiels égaler l’intelligence humaine (« intelligence générale »), voire la surpasser (« superintelligence »), la perspective que naisse un jour une intelligence artificielle dotée de conscience ou de la capacité de s’améliorer indéfiniment et de s’auto-reproduire sous la forme de systèmes de plus en plus puissants que l’intelligence humaine serait trop limitée pour comprendre. Il ne dit rien des risques associés à son développement foudroyant, de la disparition (certaine) à grande échelle de nombreuses professions intellectuelles à la prise de contrôle (hypothétique) de la société par les machines, en passant par la mise au point de systèmes d’armement autonomes et de puissants outils de contrôle social ; ainsi que, last but not least, l’érosion des capacités de réflexion, de synthèse, d’analyse et d’expression des générations à venir, les êtres humains voyant leurs fonctions intellectuelles s’atrophier progressivement à force de déléguer par paresse et par facilité aux machines les tâches qui requièrent leur usage. 

Le grand mérite du livre est de fournir une image précise, complète et fidèle du paysage dans lequel l’intelligence artificielle est apparue et se développe actuellement. Un paysage constamment changeant, toutefois, qui évolue aussi rapidement que la technologie concernée : au mois de janvier 2025, la société chinoise DeepSeek, financée par un fonds spéculatif du pays, mettait sur le marché un grand modèle de langage aussi performant que les meilleurs modèles américains mais dont la mise au point a pu être réalisée à un coût 50 fois inférieur. L’embargo mis par les autorités américaines sur les microprocesseurs haut de gamme de Nvidia les ayant contraints à faire preuve d’ingéniosité, les chercheurs de DeepSeek ont développé leurs propres puces,  démontrant qu’il était possible d’entraîner le système très efficacement à moindre frais. Aussitôt, Nvidia enregistrait une perte de capitalisation boursière de 600 milliards de dollars, la plus élevée jamais observée en une seule journée. 

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Pourquoi le diagnostic de TDAH a-t-il augmenté de 400 % en trois ans ? Décrit pour la première fois en 1968, le « trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité » était un syndrome relativement rare, entravant le fonctionnement social d’un enfant. Il tendait à disparaître à l’adolescence. Pourquoi le diagnostic d’autisme a-t-il augmenté de 780 % en vingt ans ? Pourquoi le diagnostic de dépression est-il lui aussi monté en flèche ? Pourquoi 30 % des patients atteints d’un cancer du sein ou de la prostate sont-ils soumis à des actes chirurgicaux ou à une chimiothérapie inutiles ? Pourquoi l’abaissement du seuil à partir duquel la tension ou le taux de cholestérol est jugé trop élevé a-t-il conduit à une hausse du coût des traitements respectivement de sept et vingt fois ? 

Suzanne O’Sullivan est une neurologue irlandaise qui officie en Angleterre. Elle s’est spécialisée dans les troubles psychosomatiques, sur lesquels elle a publié un livre. Dans ce nouvel ouvrage, elle dresse un bilan sévère des raisons de l’inflation des dépenses de santé au Royaume-Uni. Le budget du NHS (National Health Service) a été multiplié par six en cinquante ans, alors que le nombre de patients traités pour maladie de longue durée, physique et mentale, s’est accru de six millions ces quinze dernières années.

Ce n’est pas seulement l’évolution des pratiques médicales qui est en cause, mais celle des esprits dans la société tout entière, estime-t-elle. Nous sommes entrés dans une ère favorisant « l’identité de malade », ce qui, écrit James Le Fanu dans la Literary Review, tend à « décourager les gens de prendre des résolutions positives pour surmonter les problèmes de leur vie ». 

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La nouvelle serait-elle un genre mal-aimé en France, voire un genre maudit ? En tout cas il ne l’est pas en Argentine, dont l’auteure du El buen mal est considérée comme l’une des meilleures en langue espagnole. Le « cuentista » (le nouvelliste) est une tradition profondément ancrée dans la littérature argentine et Samanta Schweblin reconnaît l'influence de plusieurs auteurs tels que Bioy Casares, Cortázar et Borges « car [ses] histoires palpitent dans le corps de [ses] lecteurs avec la subtilité inquiétante de ce qui est inconfortable lorsque se mêlent le réel et l’étrange », peut-on lire dans le journal Página 12

C’est ce que l’on découvre dans ce recueil de six nouvelles. La première est l’histoire d’une femme qui tente de se noyer telle une moderne Virginia Woolf argentine. Mais contrairement à l’auteure de Mrs Dalloway, elle décide que ses poumons ont eu assez d’eau et remonte à la surface. Dans une autre nouvelle, une femme reçoit un appel d’une amie qui a besoin de reconstituer la nuit fatidique où son fils est tombé d’une corniche dans une banlieue de Buenos Aires. Dans une autre encore, deux sœurs pendant leurs vacances s’introduisent la nuit dans la maison d’un poète maudit et alcoolique, qu’elles soignent et protègent, même si elles ne peuvent éviter la tragédie qui s’annonce. On trouve aussi dans ce recueil un narrateur respirant par trachéotomie qui découvre qu’introduire son doigt à l’intérieur est la seule chose qui lui permet d’établir un contact avec son père mort. Il y a aussi le laveur de vitres d’un hôtel qui soudain se reconnaît de l’autre côté d’une vitre, à l’intérieur d’une chambre, et il lui faut plusieurs secondes pour réaliser qu’en fait il voit son père, celui-là même qui l’a abandonné quelques années plus tôt.

Dans un entretien du journal El Español, Samanta Schweblin défend le pouvoir de la nouvelle. À la possibilité que l’écriture d’une nouvelle puisse faire passer son auteur pour un « paresseux », elle répond : « C’est tout le contraire, car lorsque vous écrivez une longue histoire, il est plus facile de continuer avec les mêmes personnages et les mêmes lieux ; vous les avez déjà créés, vous les connaissez. Mais avec la nouvelle, c’est totalement différent, il faut sans cesse recréer à partir de rien. » « Je ne pense pas à la longueur lorsque j’écris, ajoute-t-elle. Si une histoire fait 20 pages et une autre 250, c’est simplement parce qu’elle le demande. Je veux voir comment une histoire s’effondre. C’est là et seulement là que je décide d’en finir. »

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« Utilisez Freedom, le meilleur bloqueur d’applis et de sites web au monde. Rejoignez les millions de personnes qui utilisent Freedom pour gérer leur temps d’écran et vivre une vie plus heureuse, plus saine et plus productive. » Très bien, mais qui en a vraiment envie ? Voici déjà plus de dix ans, des chercheurs de l’université de Virginie ont demandé à des cobayes de rester six à quinze minutes seuls dans une pièce sans téléphone ni ordi ni livres. Tout ce qu’ils avaient à faire était de penser (ou d’essayer de le faire). 60 % ont jugé la tâche difficile et près de la moitié ont trouvé cela désagréable. Pour corser l’expérience, les chercheurs leur ont donné la faculté, pendant ce court laps de temps, de s’infliger un léger choc électrique. 67 % des hommes et 25 % des femmes ont choisi de le faire. « Rester simplement seuls avec leurs propres pensées » était une perspective si peu attrayante qu’ils « préféraient une activité désagréable à pas d’activité du tout », concluaient les chercheurs. 

Animateur de télévision et essayiste, Chris Hayes cite cette étude pour tenter d’expliquer l’emprise exercée par les réseaux sociaux sur le commun des mortels. Une emprise fondée sur une technologie radicalement nouvelle au regard de l’histoire de l’humanité et même de l’histoire récente. Contrairement à une émission de télévision ou une série, réalisée par des professionnels pour capter l’attention d’un public cible pendant un temps déterminé, les réseaux ciblent chaque individu dans son intimité, s’adressant souvent à lui par son nom, pour le bombarder de stimulations ultracourtes qui parfois se chevauchent. Le modèle économique est celui des machines à sous, propose Hayes. « Si vous êtes déçu ou avez le sentiment de vous être fait avoir, peu importe car cinq secondes plus tard une autre vidéo, un autre message, vient capter votre attention à nouveau, et ainsi de suite à l’infini », résume la journaliste Laura Marsh dans The New York Review of Books. Vous poursuivez cette activité à tout moment et en tout lieu, au restaurant avec des amis, au travail et aux toilettes. Et de plus en plus l’intelligence artificielle pousse à la roue, proposant des contenus plus ou moins aberrants. L’information pertinente se noie dans le déluge. N’importe quel amateur peut donner de la voix pour un coût presque nul et les bonimenteurs qui assurent une présence maximale raflent la mise. Donald Trump et Elon Musk en font leur miel. Pour l’heure, les remèdes proposés ont fait flop, constate Laura Marsh.

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L’implosion de l’Union soviétique en 1991 a laissé, on ne le sait que trop, resurgir des conflits régionaux qui couvaient depuis plus d’un siècle sous la cendre tsariste puis communiste. Les accords d’Alma-Ata, censés régler la vie commune de onze des quinze ex-républiques socialistes soviétiques au sein de la CEI (qui remplaçait l’URSS dissoute), obligeaient celles-ci à respecter mutuellement « leur intégrité territoriale ». Hélas, c’était un vœu pieux, car les intégrités territoriales en question étaient souvent le produit ancien ou récent de circonstances historiques confuses, au sein d’une géographie encore plus confuse – notamment dans le Caucase.

Prenez le cas tragique du Nagorny Karabakh, petite région montagneuse pour laquelle l’Arménie et l’Azerbaïdjan se sont déchirés avant qu’en 2023 une guerre-éclair ne résolve la question en faveur de l’Azerbaïdjan. Le territoire disputé est une haute vallée sud-caucasienne d’un peu plus de 4 000 km² (la Palestine, à peu près), totalement enclavée dans l’Azerbaïdjan et reliée à l’Arménie juste par une petite route et peuplée – jusqu’il y a peu – d’environ 130 000 Arméniens. Mais cette vallée est un haut lieu, dans tous les sens du terme, pour chacun des belligérants. Pour les Arméniens, le Haut-Karabagh, qui regorge de très anciens monastères, est en quelque sorte le cœur de l’Arménie historique, et plusieurs politiciens majeurs en sont issus. Pour les Azéris, les prétentions arméniennes sont historiquement infondées puisque le territoire serait en fait peuplé d’Albanais chrétiens implantés dans le Caucase depuis des siècles. Le nom même « Nagorny Kharabakh » reflète d’ailleurs cette ambiguïté historique : « Nagorny » signifie « montagneux » en russe, « Kara » « noir » en turc, et « Bagh » « jardin » en persan !

Pour ne rien simplifier, un problème miroir existe un peu plus au sud du Caucase avec une autre haute vallée, le Nakhitchevan, coincée entre l’Arménie et l’Iran mais peuplée d’Azéris. Et pour tout compliquer, « à la complexité locale (intra-caucasienne) se superpose une complexité internationale similaire », écrit Thomas De Waal dans le Times Literary Supplement. L’Azerbaïdjan, initialement vaincu, est en effet devenu une puissance pétrolière puis militaire soutenue vigoureusement par la Turquie, pour des raisons ethnico-politiques, et par Israël, pour des raisons économico-énergétiques. L’Arménie, elle, ne dispose que d’une vigoureuse diaspora et d’un soutien occidental plutôt mou (France exceptée). Quant à la Russie, quoiqu’à l’origine du problème et après avoir d’abord assumé – mollement – le rôle de force d’interposition, elle a récemment tourné casaque (sanctions pétrolières obligent) et laissé le régime dictatorial de Bakou s’emparer de la malheureuse vallée et en expulser la quasi-totalité des habitants, dans l’indifférence quasi générale car le monde avait les yeux désormais tournés vers Gaza. Nous nous plaisons à croire que le conflit azéro-arménien, qui a provoqué en 30 ans presque 40 000 morts de part et d’autre, est de l’histoire ancienne et que la restructuration gorbatchévienne (« perestroïka ») a fini de produire tous ses effets dans le Caucase et ailleurs. Or c’est tout sauf gagné, comme le montre cette évocation des présents malheurs d’une région essentielle mais « hélas sous-couverte d’un point de vue journalistique ».

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Quelle influence les femmes des grands écrivains ont-elles exercée sur leur vie et sur leur œuvre ? La question a été posée à propos de Sophie Tolstoï, Frieda Lawrence, Vera Nabokov et bien d’autres. Souvent, tout en débarrassant son mari des tâches domestiques, la compagne d’un écrivain contribue à son travail en se faisant secrétaire, dactylo, correctrice, voire traductrice. La plupart du temps, elle est aussi la première lectrice et critique de ses livres, et parfois une véritable partenaire intellectuelle et artistique. 

Le couple formé par Robert Louis et Fanny Stevenson est un cas légèrement différent. Fanny Osbourne assista constamment l’auteur de L’Île au trésor dans sa vie pratique et son travail littéraire. Mais elle permit aussi à un homme à la santé extrêmement précaire de rester en vie, en exerçant durant des années auprès de lui les fonctions d’infirmière et de garde-malade. Surtout, sa personnalité peu banale a enrichi la vision du monde et nourri l’imagination de l’écrivain, tout en libérant chez lui des forces créatrices qui ne demandaient qu’à s’exprimer. « Sans Fanny, il n’y aurait pas eu de Robert Louis Stevenson tel que nous le connaissons », n’hésite pas à affirmer Camille Peri dans l’ouvrage qu’elle a consacré à leur mariage. « Il aurait certainement existé comme écrivain », déclarait de son côté Alexandra Lapierre, à qui on doit une biographie romancée de Fanny. Mais « ce qu’elle lui a donné est le sens de l’aventure. C’était un homme qui rêvait d’aventures et en écrivait […]. Elle était l’aventure incarnée. »

Lorsqu’ils se sont rencontrés, en 1876 dans une colonie d’artistes près de la forêt de Fontainebleau, il avait 26 ans et elle 36. Né à Édimbourg dans une famille d’ingénieurs fameuse pour avoir construit des phares le long de la côte écossaise, Stevenson avait eu une enfance très protégée. Atteint d’une affection pulmonaire qu’on a longtemps cru être la tuberculose mais qui était plus vraisemblablement une inflammation chronique des bronches, il n’entra à l’école que tardivement. Imaginatif et rêveur, enchanté par les histoires que lui racontait sa bonne, plus pieuse encore que ses parents fervents presbytériens, il commença à en inventer lui-même avant de savoir lire et écrire. Peu attiré par la profession d’ingénieur que son père aurait aimé le voir embrasser, décidé à se lancer dans une carrière littéraire, il consentit à entreprendre des études de droit, sans conviction : on ne le voyait jamais dans les amphithéâtres. Il passait le plus clair de son temps dans les quartiers mal famés de la ville en compagnie des marins, des prostituées et de gens peu recommandables. S’il obtint un diplôme, jamais il n’exerça le métier d’avocat. Fréquentant les milieux littéraires, il y tomba amoureux, déjà, d’une femme dix ans plus âgée que lui nommée Frances Sitwell. Celle-ci était toutefois attirée par un de ses amis, le critique d’art Sidney Colvin. Il commença à publier des essais dans des revues et voyagea beaucoup, plus particulièrement en France. Cherchant dans ce pays une colonie d’artistes plus vivante que celle de Barbizon, lui et son cousin Robert débarquèrent un beau jour à Grez-sur-Loing. 

Fanny Osbourne était arrivée là au terme d’un long parcours. Américaine, elle avait grandi à Indianapolis en vrai garçon manqué. Mariée à 17 ans avec un certain Sam Osbourne, elle avait rejoint celui-ci, avec leur fille Isobel (dite Belle), dans le Nevada, où il travaillait dans une mine d’argent. Elle y vécut la vie rude des mineurs, coupant du bois, tirant au Colt sur les serpents à sonnette (sa vie durant elle continuera à porter souvent sur elle un revolver), fumant des cigarettes qu’elle roulait elle-même. Au bout d’un moment, son mari, qui accumulait les dettes et multipliait les aventures extra-conjugales, disparut. On le disait tué par les Indiens. Elle se rendit à San Francisco où elle survécut grâce à des travaux de couture pour des boutiques de mode. Puis son mari reparut, et deux garçons naquirent. Durant un an, elle suivit des cours de peinture. 

Lasse des infidélités de Sam, elle résolut de quitter la ville et le pays. Au terme d’un voyage périlleux, elle prit le bateau pour l’Europe, où elle espérait être admise à l’Académie des beaux-arts d’Anvers. Elle finit par s’inscrire à l’Académie Julian à Paris. Au bout de quelques mois, son plus jeune fils, Hervey, déjà malade à son arrivée, mourut de tuberculose. Dévastée, elle suivit le conseil qu’on lui donna : pour son bien et celui de son fils survivant, Lloyd, elle devait quitter Paris, à laquelle l’attachaient de trop tristes souvenirs. Un ami sculpteur lui suggéra de se joindre à la colonie d’artistes de Grez-sur-Loing. 

Lorsqu’il aperçut Fanny par une fenêtre, Stevenson fut immédiatement subjugué par sa personnalité singulière, l’énergie qui émanait d’elle et la liberté de ses manières. Lorsqu’ils eurent fait sa connaissance, beaucoup de ses amis parlèrent d’elle comme d’une espèce de sauvage, en raison de son allure très différente de celle des jeunes femmes de l’Angleterre victorienne et du teint foncé de sa peau. Mais c’est précisément cet aspect qui séduisait Stevenson. L’attrait ne fut pas immédiatement réciproque et ils ne furent pas amants tout de suite. Mais Fanny était loin d’être insensible à la grâce du jeune écrivain. Stevenson n’était pas d’une beauté canonique. Sa maigreur extrême, ses cheveux longs, sa tenue vestimentaire insolite et négligée déroutaient. Mais il exerçait une attraction exceptionnelle sur tous ceux qui l’approchaient, les hommes autant que les femmes. Ses yeux brillants de vie, son esprit rapide, sa voix enchanteresse, sa conversation chatoyante, la puissance de son imagination lui conféraient un charme extraordinaire. 

Ils vécurent deux ans ensemble à Paris, dans une atmosphère souvent tumultueuse en raison de leurs sautes d’humeur constantes. Fanny encouragea Stevenson à écrire aussi de la fiction, ce qu’il fit avec un certain succès. Elle-même s’efforçait de publier les histoires qu’elle écrivait, d’une qualité honorable, dans des magazines américains. En 1878, Stevenson ayant reçu des lettres anonymes menaçant de dénoncer leur liaison à Sam Osbourne, Fanny décida de retourner en Californie. À l’issue d’un périple en solitaire narré dans le Voyage avec un âne dans les Cévennes, Stevenson, qui ne pouvait se passer d’elle, s’embarqua en troisième classe dans un bateau à destination de New York. Dans L’Émigrant amateur et À travers les grandes plaines, il racontera cette traversée, puis celle des États-Unis en train, parmi les voyageurs les plus misérables. À son arrivée à Monterey, où Fanny s’était installée, il était dans un état de délabrement physique total, quasiment mourant. Fanny le soigna mais, ne pouvant vivre publiquement avec lui, elle déménagea à Oakland. À Monterey, où il resta seul, puis à San Francisco, Stevenson se mit à écrire frénétiquement pour subvenir à ses besoins et ceux de Fanny, que son mari ne prenait pas en charge, préférant dépenser ce qu’il gagnait avec ses maîtresses. En 1880, après avoir enfin divorcé, Fanny épousait Stevenson. Trois mois plus, tard, le couple revenait en Europe. Après avoir oscillé entre l’Écosse, la Suisse et la France, il se fixait à Bournemouth, dans le Dorset. 

Ils y restèrent trois ans. C’est là qu’il rédigea les trois œuvres de fiction pour lesquelles il est le plus connu : L’Île au trésorL’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde et Enlevé !. On a souvent raconté la genèse de L’Île au trésor. Le fils de Fanny, Lloyd, qui avait de l’imagination et le goût des histoires, avait dessiné la carte d’une île imaginaire. Intéressé, Stevenson s’en empara. Le lendemain, il commença à raconter à la famille réunie l’histoire d’un jeune garçon embarqué dans une expédition partie à la recherche d’un trésor enfoui par des pirates. Au centre du récit figurait le forban John Silver, personnage haut en couleur dont on a dit qu’il lui a été en partie inspiré par son ami William Ernest Henley (auteur du célèbre poème Invictus), lui aussi amputé d’une jambe. Les différents épisodes finirent par former la matière d’un livre qu’il peina à terminer – comme souvent. Au milieu de l’histoire, le récit change de narrateur : ce passage est plus faible que les autres, lui fit remarquer Fanny. Elle se montrait une critique parfois injuste, souvent judicieuse, toujours impitoyable. On s’est interrogé sur la pertinence de ses observations au sujet d’une première version de l’histoire du Dr Jekyll et de Mr Hyde ; elles firent que Stevenson jeta le texte au feu. La thèse de Camille Peri est que cette destruction s’avéra au bout du compte positive. Elle crédite aussi Fanny de plusieurs idées importantes développées dans le roman. De fait, si Louis protestait quelquefois et finissait souvent par n’en faire qu’à sa tête, il n’en reconnaissait pas moins les mérites de ses remarques : « Personne, lui écrivit-il, ne sait mieux que moi combien ta vigilance et ton opiniâtreté m’ont fait souffrir, mais aussi combien mes livres ont gagné grâce à elles ». 

À Bournemouth, ils eurent régulièrement l’occasion de rencontrer les parents de Stevenson. L’aveu, dans sa jeunesse, qu’il avait perdu la foi chrétienne, sa décision de vivre de son talent littéraire et le choix d’une compagne comme Fanny avaient au départ désarçonné son père. Mais il continua toute sa vie d’aider Louis financièrement et si ce dernier put entreprendre plus tard un long voyage, c’est grâce à l’héritage qu’il lui laissa. Les amis de Stevenson étaient nombreux à fréquenter la maison de Bournemouth. Un des plus assidus et des plus appréciés était Henry James. Leurs relations s’étaient nouées grâce à la réaction de Stevenson, dans les colonnes d’une revue, à un article de James dans lequel celui-ci défendait l’idée que la littérature devait être aussi réelle que la vie. « La vie est monstrueuse, lui avait répondu Stevenson, infinie, illogique, abrupte et poignante ; une œuvre d’art en comparaison est nette, limitée, autonome, rationnelle, fluide et émasculée. La vie s’impose par son énergie brutale, tel un coup de tonnerre inarticulé : au milieu du pire fracas de l’expérience, l’art attire l’oreille, telle une mélodie produite par un musicien discret. » Les deux hommes, qui éprouvaient l’un pour l’autre énormément d’estime et une chaleureuse affection, entamèrent à cette occasion une longue discussion sur la littérature et l’art du roman, qu’ils poursuivirent avec passion durant des années. Se distinguant en cela de la plupart des autres amis de Stevenson, James ne considérait pas Fanny avec condescendance. Par sa volonté d’indépendance et son refus des conventions, elle était assez semblable à certaines héroïnes de ses propres romans.  

Passant une bonne partie de son temps au lit, crachant régulièrement du sang, Stevenson ne souffrait pas seulement d’une maladie pulmonaire mais de multiples affections stomacales, digestives et nerveuses, aggravées par une abondante consommation d’alcool et un tabagisme effréné (« je ne cesse de fumer que lorsque je bois ou j’embrasse » plaisantait-il) ; empirées, aussi, par la pharmacopée de l’époque, largement basée sur des préparations à base de mercure, l’opium, le laudanum, la morphine, le vin à la cocaïne, le haschisch et un dérivé hallucinogène de l’ergot de seigle, toutes substances dont Stevenson faisait grand usage, comme sa femme pour certaines d’entre elles. Pour écarter le spectre de la mort qui rôdait en permanence autour de Louis, Fanny ne ménageait pas ses efforts : dans le fonctionnement du couple, souligne Peri, « les besoins de la santé de Louis venaient en premier, suivis par ceux de son travail et enfin les siens ». Pour aider à le maintenir en vie, elle apprit des rudiments de médecine et souscrivit un abonnement à la revue médicale The Lancet. Elle veillait à la qualité de l’air et éloignait la moindre personne enrhumée. Ses hémorragies pulmonaires l’effrayaient. « L’impression que la vie de mon mari dépend de la dextérité de mes mains et de la rapidité de mes réflexes, écrivit-elle un jour à Emma Hardy, me maintient dans un état de terreur permanente. »

En 1888, Stevenson et sa femme quittaient l’Europe pour un voyage dans le Pacifique Sud. À bord de trois bateaux successifs, ils visitèrent les îles Marquises, Tahiti, Hawaï, les îles Gilbert, l’Australie, les Samoa, enfin, où ils s’établirent sur l’île d’Upolu. Ils y firent construire, sur le flanc de la montagne volcanique, une maison qui s’agrandit progressivement jusqu’à devenir un vaste bâtiment assorti d’une exploitation agricole. La maisonnée comprenait notamment la mère de Stevenson, qui l’avait accompagné, les enfants de Fanny Lloyd et Belle, le mari de cette dernière et leur petit garçon. Bien intégrée dans la communauté autochtone, Fanny avait appris les techniques et coutumes locales et supervisait le fonctionnement de la propriété. Elle y tint aussi des carnets, qu’elle publiera par la suite. Nourri des réalités locales en partie par l’intermédiaire de sa femme, Stevenson composa de son côté plusieurs récits dont l’intrigue se déroule dans les îles du Pacifique, ainsi que de nombreuses lettres ouvertes dans lesquelles il dénonçait l’exploitation de celles-ci par les pays occidentaux et se prononçait en faveur de leur indépendance. En 1893, Fanny, dont la santé mentale n’avait jamais été très forte depuis la mort de son plus jeune fils, traversa un épisode de troubles psychiatriques. Peu après qu’elle eut récupéré, Stevenson mourrait d’une hémorragie cérébrale, à l’âge de 44 ans. Il laissait de nombreux textes inachevés. Durant les cinq années de son séjour aux Samoa, il avait rédigé quelque 700 000 mots. 

Surtout connu du grand public pour ses œuvres de fiction, Stevenson fut aussi un merveilleux essayiste et un brillant épistolier, extrêmement prolifique dans ces deux genres. Ses essais, au nombre de plus d’une centaine, portent sur des sujets comme l’amour, l’amitié, l’enfance, le passé, les voyages. Ils se situent dans la tradition des « essais personnels » de William Hazlitt et Charles Lamb, deux des praticiens du genre les plus réputés, qu’il admirait. Quant à sa correspondance, elle remplit huit volumes. Il s’y livre très ouvertement, dans un style libre et vivant. La force de ses sentiments à l’égard de Fanny s’y exprime à de nombreuses pages. Leur mariage ne fut pas de tout repos. Leurs disputes étaient fréquentes et violentes. Mais, « même dans les pires moments, observe Camille Peri, ils semblaient préférer être malheureux ensemble qu’heureux séparément, parce qu’ils étaient liés par un amour et un besoin profonds ».

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