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« Les gens me demandent toujours de les introduire auprès de Peter Matthiessen, déclara un jour l’écrivain James Salter, mais il est difficile de savoir quel Matthiessen ils voudraient rencontrer. » Bien que se définissant d’abord comme un auteur de fiction, l’homme est surtout connu pour ses récits de voyage et ses écrits sur la nature. Pionnier de la défense de l’environnement et du combat pour les droits des populations indiennes, aventurier intrépide, il fut aussi brièvement pêcheur sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre, responsable d’une revue littéraire à Paris et éphémère agent de la CIA. Au terme de huit ans de recherches dans des archives inédites et de quelque 200 entretiens, Lance Richardson brosse le portrait d’un homme à la fois charismatique et égocentrique, brillant et naïvement idéaliste, épris de justice sociale et peu compatissant avec ses proches.
Peter Matthiessen est né en 1927 à New York dans une famille aisée. L’atmosphère y était froide. Ses rapports avec son père ne furent jamais bons. Il avait le sentiment de ne pas être le préféré de sa mère, ce que celle-ci lui confirma plus tard. Lorsqu’il avait 10 ans, ses parents, fatigués de la vie mondaine, déménagèrent dans une région rurale du Connecticut. Son goût pour l’observation de la nature, en particulier les oiseaux, qui s’était formé dans la propriété de vacances de la famille à Fishers Island, s’y épanouit. Enfant, il aimait les histoires de James Fenimore Cooper et de Rudyard Kipling et les récits animaliers de A. A. Milne et Kenneth Grahame. Il ne brilla particulièrement ni à St Bernard, ni à Hotchkiss, les deux écoles d’élite qu’il fréquenta. Mais ses goûts littéraires s’élargirent progressivement et il commença à écrire. Enfant peu discipliné, il fut un adolescent rebelle. En révolte contre son milieu, il demanda à ses parents de rayer son nom du « Social Register », une sorte de Who’s Who des élites américaines, ce qu’ils ne firent pas.
Inscrit à l’université de Yale après un passage dans la marine de guerre, il n’y suivit guère les cours. Approché, comme d’autres étudiants, par un de ses professeurs qui recrutait pour la CIA, il accepta d’entrer au service de l’organisation, principalement parce qu’on lui offrait de retourner à Paris. Lors d’un séjour dans cette ville dans le cadre d’un programme d’envoi d’étudiants américains en France, il y avait fait la connaissance de Patsy Southgate, qu’il avait entre-temps épousée. Son travail pour la CIA consistait à fournir des informations sur des personnes vivant à Paris, communistes ou soupçonnées de sympathie pour le parti. Il est possible qu’il ait rédigé des rapports sur les écrivains Richard Wright et Tristan Tzara et le dramaturge Irwin Shaw. En partie pour disposer d’une couverture crédible, il fonda avec George Plimpton et Harold L. Humes la Paris Review. Peu intéressé par le métier d’éditeur, tout en restant membre du comité de rédaction, il cessa de s’en occuper lorsqu’il quitta la CIA parce qu’on lui demandait d’infiltrer les milieux qu’il surveillait. Matthiessen évoquera par la suite rarement cet épisode de sa vie, dont il dira lors d’un entretien avec le journaliste Charlie Rose que de toutes ses aventures c’était la seule qu’il regrettait.
De retour aux États-Unis en 1953, il s’installa avec sa famille à Long Island, où il passa plusieurs années au milieu d’une population de pêcheurs très pauvres à qui il cachait ses activités d’écrivain. Sa carrière littéraire avait en effet démarré. Une de ses nouvelles avait été publiée par The Atlantic Monthly. D’autres avaient été refusées, tout comme un projet de roman, sèchement renvoyé dans des termes dont il se souvint toute sa vie. Entre 1954 et 1961, il rédigea trois romans autobiographiques qui furent publiés sans susciter d’écho particulier et qu’il renia par la suite comme des œuvres de jeunesse. Le succès vint en 1965 avec En liberté dans les champs du Seigneur, récit d’aventures dont l’action se passe en Amazonie. À la manière des histoires de Joseph Conrad, il met en scène des personnages tourmentés dans un décor exotique. Suivra, dix ans plus tard, Far Tortuga, qui raconte un épisode de la vie de pêcheurs de tortues dans les îles Caïmans sous une forme poétique et expérimentale ainsi décrite par Richardson : « Tout l’attirail de la prose a disparu : transitions, liens, paragraphes conventionnels. Il ne reste qu’un assemblage d’images, décrites avec un minimum d’embellissements, à la façon des indications dépouillées d’un scénario. » Ce livre étrange était, de tous les siens, celui que Matthiessen préférait. En 1990 parut le premier volume d’une trilogie sur la vie d’un planteur de canne à sucre du Sud de la Floride à la réputation féroce, massacré de 33 balles dans le corps par la population locale. Tant l’intrigue que le procédé consistant à faire raconter l’histoire par de multiples voix évoquent les romans de William Faulkner. Une version très remaniée en un seul livre fut publiée neuf ans après le dernier volume, sous le titre Shadow Country. L’ouvrage fut salué par la critique.
Quelques années après son retour aux États-Unis, Matthiessen avait fait paraître Wildlife in America, une étude de la faune et de la flore des États-Unis qui était surtout un cri d’alarme face à l’extinction des espèces et, trois ans avant le Printemps silencieux de Rachel Carson, un plaidoyer pour la préservation de l’environnement. Refusant d’être rangé parmi les écrivains naturalistes et préférant l’étiquette d’écrivain et d’activiste de l’environnement, il publia par la suite une série d’ouvrages et de reportages (notamment dans le New Yorker) à la fois personnels, savants et d’une grande qualité stylistique, tirés de ses voyages en Amérique du Sud, en Afrique, en Indonésie, en Nouvelle-Guinée, au Népal, en Corée, en Mongolie, en Sibérie et dans l’Antarctique. Il consacra aussi un livre au syndicaliste d’origine mexicaine César Chávez, qui luttait pour l’amélioration des conditions de travail des ouvriers agricoles, et en publia deux autres en défense des droits des populations indiennes d’Amérique du Nord. L’un d’entre eux, In the Spirit of Crazy Horse, dans lequel il soutenait l’innocence d’un leader indien nommé Leonard Peltier accusé d’avoir tué deux agents du FBI, lui valut, ainsi qu’à son éditeur, deux plaintes pour diffamation. Au terme d’une longue bataille juridique, elles furent rejetées et l’ouvrage, longtemps interdit, fut autorisé à la vente. Matthiessen témoigna dans cette affaire d’une incontestable naïveté en ajoutant foi aux propos tenus par un homme qui se prétendait le véritable tueur et se révélèrent le produit d’une supercherie. De manière générale, ainsi que le souligne Richardson, sa vision de la nature et des cultures traditionnelles, en dépit de la connaissance qu’il en avait, était très romantique.
L’ouvrage pour lequel il est le plus connu est Le Léopard des neiges, récit d’un voyage au Népal qui fut en même temps une quête spirituelle. Il l’effectua en compagnie du naturaliste George Schaller, parti dans l’Himalaya pour étudier une race locale de petits ruminants. L’objectif de Matthiessen était d’apercevoir le légendaire félin qui donne son titre au livre – il ne le vit jamais. Mais le livre est aussi une méditation sur la vie et la mort, la mémoire et le sens de l’existence après le décès précoce, peu avant son départ, de Deborah Love, devenue sa deuxième femme (lassée de ne le voir qu’entre deux voyages, la première avait demandé le divorce). Son souvenir est fréquemment évoqué dans le récit. Il y avoue aussi ses remords d’avoir négligé ses enfants. Pour l’occasion, il avait abandonné son très jeune garçon devenu orphelin de mère.
Dans Le Léopard des neiges, il est constamment question de la sagesse bouddhiste et du zen, auquel Deborah l’avait initié. En Amazonie, Matthiessen avait expérimenté l’ayahuasca, une décoction hallucinogène utilisée par les shamans de certaines tribus. Aux États-Unis, pour atteindre des états de conscience modifiés, lui et Deborah avaient fait usage du LSD. Le zen finit par lui sembler le meilleur moyen d’accéder à la connaissance de lui-même. Il ne cessa d’occuper une place centrale dans sa vie. S’astreignant à la discipline et aux exercices quotidiens qu’implique sa pratique, il devint un maître zen sous le nom de Muryo Roshi. Dans la maison en bois au milieu des arbres sur la côte de Long Island où il habita durant plus de cinq décennies, les quarante dernières années de sa vie en compagnie de sa troisième femme, Maria Koenig, une pièce importante était l’ancienne étable convertie en zendo où il méditait et enseignait. Une autre était l’espèce de chalet dans lequel il s’enfermait pour écrire durant de longues heures. Parmi les papiers inédits que Richardson a trouvés dans ses archives figure un épais dossier sur Bigfoot, la mystérieuse créature bipède velue censée hanter certaines forêts américaines, qui l’obséda toute sa vie.
Doté d’un physique avantageux d’acteur de cinéma et nimbé d’une aura d’aventures, Matthiessen attirait les femmes. Il ne fit aucun effort pour ne pas en profiter. Tout au long de ses trois mariages, il entretint en permanence de multiples liaisons, souvent plusieurs simultanément. Les six enfants avec lesquels il vécut (trois de lui, un de sa deuxième femme et les deux filles de la troisième) affirment ne l’avoir vu qu’assez peu. Sociable, souvent drôle, chaleureux avec ses amis parmi lesquels les écrivains William Styron, Jim Harrison et Kurt Vonnegut, il pouvait se montrer très dur avec ses éditeurs et mordant avec les critiques.
Un de ses traits de caractère les plus frappants était son incapacité à rester en place : un irrépressible besoin d’être toujours en mouvement. Donnant l’impression de fuir en permanence, perpétuellement insatisfait, il était, de son propre aveu, à la recherche d’un objet insaisissable, sa « vraie nature », pour reprendre la formule bouddhiste qui sert de titre au livre de Lance Richardson. Une quête inséparable, dans son esprit, du contact intime avec la nature sauvage, de « la nostalgie primordiale d’un paradis perdu », de la volonté de retrouver « le sens de l’origine, de l’innocence et du mystère, comme une merveilleuse capacité d’enfance restaurée ».
Lorsqu’il est mort de leucémie, à l’âge de 86 ans, avait-il atteint la sérénité ? Sur le chemin qu’il a suivi pour y arriver, il nous a en tout cas laissé de nombreuses pages où se déploient d’extraordinaires capacités d’observation et de description de la nature, comme dans ce passage sur la faune africaine : « Les vautours courent comme des voleurs boiteux, en galopant par petits sauts, à demi tournés, l’air recroquevillé, comme s’ils serraient contre leur poitrine aux plumes raides et fanées quelque chose de honteux. Le marabout, avec son crâne décharné et ses pattes pâles […], s’élève dans les airs dans un battement d’ailes creux, tel un linceul qui s’envole, dans un horrible claquement sourd de son bec puissant capable de percer les peaux les plus dures et d’ouvrir les carcasses qui résistent aux becs crochus des vautours bossus. Les vautours volent avec un rythme plus martelé, et la cacophonie des deux espèces, s’éloignant des charognes, est un son ancestral de l’Afrique, un rappel poignant de la mortalité. »
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La militante iranienne des droits humains et prix Nobel de la paix 2023 Narges Mohammadi écope d’une nouvelle condamnation à six ans de prison pour « rassemblement et collusion en vue de commettre des crimes ». La justice ajoute aussi une interdiction de sortie du territoire pendant deux ans. Cette décision s’inscrit dans un contexte de pression judiciaire accrue. L’intéressée, arrêtée en décembre 2025, subit depuis des années des cycles d’incarcération et de libération partielle.
Des auteurs britanniques reçoivent des courriels d’individus se présentant comme spécialistes du marketing éditorial. Ces messages promettent visibilité, promotion ou interviews contre paiement. Certains utilisent des identités usurpées ou des éléments publics pour paraître crédibles. Les demandes portent souvent sur des paiements fractionnés ou sur des formulaires destinés à collecter des données personnelles. Les organisations professionnelles alertent sur ces pratiques et recommandent de ne pas répondre.
Dans l’Iowa, un projet de loi impose un accord parental annuel pour que des mineurs empruntent des documents jugés inadaptés. Le texte prévoit un classement des collections, avec séparation physique des ouvrages restreints et systèmes informatiques de contrôle. Les partisans invoquent la protection des jeunes publics, tandis que les opposants dénoncent un dispositif coûteux et susceptible d’encourager les poursuites judiciaires contre le personnel.
Au Portugal, les tempêtes hivernales ont endommagé plus de 250 bibliothèques publiques, soit environ la moitié du réseau national. Les dégâts concernent surtout infiltrations d’eau, coupures d’électricité et difficultés d’accès aux bâtiments. Malgré ces perturbations, une majorité d’établissements maintient une activité partielle. Dans certaines communes, les bibliothèques servent de points d’appui pour l’accès à Internet, l’information locale ou l’accueil des habitants.
Le latiniste et écrivain Jacques Gaillard est mort à 77 ans. Professeur et universitaire, il s’illustre aussi par sa participation à la création du faux philosophe Jean-Baptiste Botul, personnage collectif conçu comme pastiche intellectuel. Cette mystification devient célèbre après la citation sérieuse de Botul par Bernard-Henri Lévy en 2010. Gaillard laisse une œuvre marquée par l’Antiquité et par le goût du jeu littéraire.
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Pourquoi le cœlacanthe est-il plus proche de nous que le poisson rouge ? Parce que ses nageoires anticipent les os de nos membres. Une bonne raison de manger un homard ? Observez les branchies à la base des pattes : ce sont les probables précurseurs des ailes des insectes. Pourquoi, au regard des autres singes, les testicules des humains ne sont ni gros ni petits ? Parce que – le croiriez-vous ? – notre espèce n’est ni vraiment polygame ni vraiment monogame. Spécialiste de l’origine des animaux, Max Telford nourrit son livre de remarques savoureuses, mais son ambition est ailleurs. Tout en présentant les chercheurs qui ont scandé l’histoire de son dévoilement, c’est l’état de notre savoir sur l’arbre de la vie qu’il expose avec un enthousiasme communicatif. Un puzzle monstrueux, que l’auteur reconstruit avec sûreté mais aussi humilité, note Charles Foster dans The Times Literary Supplement. À certaines des questions qu’il pose, il répond simplement : « Je n’en sais absolument rien ».
Le biologiste part des tout débuts, vers 3,5 milliards d’années ou davantage, quand s’est mystérieusement formé, au fond des mers, l’hypothétique ancêtre commun de tous les êtres vivants actuels. Une modeste bactérie... Et nous emmène pour finir au bout de l’aventure, que voici en deux mots : les continents vont entrer en collision dans un petit 250 millions d’années, provoquant des éruptions volcaniques effroyables qui viendront à bout des mammifères ; d’autres êtres vivants subsisteront, mais pas pour longtemps ; bientôt ne resteront plus que des bactéries et dans trois milliards d’années le Soleil aura fait bouillir l’eau de sa planète préférée. Tout est relatif.
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Nous savons désormais comment le cerveau gère la lecture. En gros, pour cette activité récente du point de vue évolutif, nos ancêtres ont reconfiguré la zone dédiée à la reconnaissance des visages et des formes (VWFA) et celle-ci s’est connectée aux aires impliquées dans le langage, celle de Broca notamment (thèse du « recyclage neuronal » du professeur Dehaene). « La neuroscience de l’écriture est en revanche beaucoup moins étudiée » déplorent les auteurs de ce nouvel ouvrage qui croise les connaissances technologiques, linguistiques et neurologiques de trois spécialistes de ces différents domaines afin de « préciser comment l’acte d’écrire est déterminé à la fois par le langage et le système graphique utilisé, les instruments d’écriture employés, les capacités propres aux individus et leur aptitude à adopter les comportements physiques requis ». Ce processus – « la conversion d’une idée formulée dans le cerveau en une représentation physique » – est illustré par exemple par les symboles idéographiques que gravaient sur des écailles de tortue ou des omoplates de chameau les devins chinois, voici plus de 3 000 ans. Mais plus récemment tout a été bousculé par les développements technologiques qui ont suivi l’invention des caractères d’imprimerie mobiles et les innovations consécutives, de la sténotypie au clavier de machine à écrire ou d’ordinateur jusqu’aux correcteurs orthographiques et à l’intelligence artificielle.
Or ces innovations ont à leur tour eu un impact majeur sur notre cerveau et l’obligent à se réorganiser à nouveau – ce que montre l’exemple chinois. En effet, les fondamentaux de ce qui est, sinon la plus vieille écriture du monde (les cunéiformes mésopotamiens ou les hiéroglyphes égyptiens ont précédé les idéogrammes), mais du moins la plus vieille encore en utilisation aujourd’hui, semblent en passe d’être révolutionnés par la technologie contemporaine. Les caractères chinois sont définis et ordonnés en fonction du nombre de traits dont ils sont formés, et de l’ordre dans lequel ces traits sont tracés (de haut en bas, puis de gauche à droite, puis de l’horizontal au vertical, puis de l’extérieur vers l’intérieur, etc.) ; et cet ordre est essentiel car c’est lui qui conditionne non seulement l’enseignement de l’écriture, mais aussi l’emploi des dictionnaires ou des claviers. Or la technologie actuelle vient d’induire une façon radicalement différente d’opérer. Avec l’omniprésent et incontournable iPhone, on commence par écrire sur le clavier en lettres latines le son auquel est associé le caractère que l’on veut utiliser ; puis les algorithmes proposent alors une sélection de caractères (neuf en général, potentiellement beaucoup plus) correspondant peu ou prou au son suggéré. C’est ainsi que les 24 lettres de nos alphabets permettent de produire via la transcription phonétique « pinyin » environ 400 caractères de base (1 300 avec les accents), lesquels sont remplacés sur l’écran par des idéogrammes puisés dans un stock riche de plusieurs dizaines de milliers, quoique dans le langage mandarin courant un demi-millier suffisent. Idem en japonais, sauf que la sélection propose trois graphies différentes : le caractères chinois kanji ou ceux des deux syllabaires phonétiques japonais, hiragana et katakana.
Dans tous ces cas, l’impact neurologique est manifeste : l’aire spécifique de production des caractères dans le cerveau devient sous utilisée tandis que les capacités apprises à l’école s’étiolent peu à peu, provoquant à terme une « amnésie de caractères ». Ce processus est parfois encouragé politiquement plutôt que déterminé par les opportunités technologiques, comme en Chine avec la simplification ainsi que la généralisation du pinyin impulsées par Mao (pourtant lui-même calligraphe réputé), ou en Corée du Nord, lorsque Kim Il-sung a ordonné l’élimination des « élitistes » hanja chinois et leur remplacement par l’alphabet phonétique-syllabique hangeul.
C’est un vrai « pacte faustien » se lamente le linguiste Andrew Robinson dans la revue Nature : « Ce que les locuteurs ont gagné en facilité entraîne la perte de la pratique de l’infrastructure neuromotrice requise pour maintenir leur écriture complexe. » Facilité d’utilisation et libération de capacités cognitives par reconfiguration cérébrale d’un côté, lent effacement d’un art fondateur d’identité culturelle et politique peaufiné pendant cinq millénaires. Alors qu’en sera-t-il avec l’impact planétaire de l’intelligence artificielle ? Non seulement l’IA affecte (et simplifie encore) la transcription mais elle transforme désormais non seulement notre façon d’écrire (qualité du style, correction grammaticale, etc.) mais même le contenu des textes que nous produisons. On espère juste que les espaces ainsi libérés dans le cerveau seront réutilisés au meilleur escient…
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Pour réussir un autoportrait, quand on est peintre, il faut du talent. Pour un selfie, il suffit d’une pression du doigt. Et tandis que l’autoportrait signe une réflexion destinée à rencontrer le regard attentif d’un spectateur intrigué, « les selfies sont envoyés pour être consommés comme un fast-food boulimique et insubstantiel », écrit Manuel Alberca dans son livre consacré aux autoportraits réalisés par de grands peintres, pas tous célèbres, depuis le XVIe siècle. Après une vie de critique spécialisé dans la littérature autobiographique, désormais baptisée « autofiction », il plonge son propre regard dans les profondeurs d’un genre qui depuis longtemps le fascine.
Paradoxe assumé, l’auteur leste son ouvrage d’éléments autobiographiques, comme sa découverte dans un musée de Lyon de l’autoportrait d’un certain Louis Janmot, réalisé à 18 ans en 1832. Ce tableau l’a tellement impressionné qu’il l’a fait mettre en couverture de son livre. Dans une section intitulée « Galerie de mes favoris », il présente une sélection d’autoportraits qui l’ont particulièrement marqué. « Regarde-moi », titre du livre, désigne l’artiste qui souhaite qu’on le regarde, mais la véritable fonction de l’autoportrait est de se tourner vers soi-même, moins par narcissisme que dans une quête de connaissance de soi, estime Alberca. C’est ainsi qu’on peut interpréter les innombrables autoportraits de Rembrandt, depuis sa jeunesse flamboyante jusqu’à la décrépitude. Ou encore ce passage fameux d’une lettre de Courbet à son mécène : « J’ai fait dans ma vie bien des portraits de moi au fur et à mesure que je changeais de situation d’esprit. J’ai écrit ma vie en un mot. » C’est le sens du sous-titre : « Énigme et raison des autoportraits ».
On peut lire un extrait du livre sur Letras Libres. « Après cette lecture, nous ne regarderons plus un autoportrait de la même manière », écrit le journaliste Jean-Pierre Castellani sur le portail littéraire Zenda.
[post_title] => À l’ère du selfie, retour sur le sens de l’autoportrait
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Laura Field était bien placée pour présenter la galaxie intellectuelle qui sous-tend le trumpisme : elle en vient. Non pas de ses franges les plus extrêmes, cela va sans dire, mais d’un de ses courants centraux, celui inspiré par la philosophie de Leo Strauss. Juif allemand émigré aux États-Unis, féru de textes classiques dans lesquels il voyait des significations cachées, Strauss professait un profond scepticisme à l’égard de la démocratie. Un élève de Strauss, le philosophe Harry V. Jaffa, écrivit un passage fameux d’un discours du candidat républicain Barry Goldwater en 1964 : « l’extrémisme en défense de la liberté n’est pas un vice ». Huit ans plus tard des élèves de Jaffa ont créé le Claremont Institute, en Californie, devenu une pépinière de la droite trumpiste. Comme le rapporte une récente enquête de The Economist, les « claremonsters » noyautent l’administration Trump. La figure de proue est Michael Anton, principal rédacteur de la National Security Strategy publiée en décembre 2025.
Pour sa taxonomie de la nouvelle droite, Laura Field distingue, outre les « claremonsters », trois courants, dont la présentation successive évoque une « descente aux enfers », écrit dans la Los Angeles Review of Books le politologue français Alexandre Lefebvre, qui enseigne à Sydney. Voici d’abord les « post-libéraux » catholiques intégristes. L’un de ses ténors, John Eastman (qui vient lui aussi du Claremont Institute), s’est fait remarquer en tentant de truquer les résultats de la présidentielle de 2020. Le vice-président J. D. Vance fait partie de la famille. Viennent ensuite les « conservateurs nationaux », auxquels se rattachent les « identitaires » français ou encore les Hongrois de la mouvance Orban. Le dernier cercle de l’enfer, Laura Field le nomme « le ventre de la droite dure ». On y trouve des personnages comme Curtis Yarvin, favorable à une « techno-monarchie » ; Costin Alamariu, qui se fait appeler « Pervers de l’âge de bronze » et prône un retour aux valeurs des héros de l’Iliade ; ou encore Nick Fuentes, dont Michael Burleigh, de la London School of Economics, rapporte dans la Literary Review la façon dont il a résumé un jour sa politique : « Les Juifs dirigent la société, les femmes n’ont qu’à fermer leur gueule, les Noirs pour la plupart doivent être jetés en prison ». Certains des écrits rapportés par Laura K. Field, note Burleigh, vont au-delà de ce qu’on pouvait lire dans SS-Leitheft, le magazine culturel des SS.
La taxonomie de Laura Field ne rejoint pas exactement celle présentée par le politologue français Arnaud Miranda dans son livre Les Lumières sombres. Celui-ci n’évoque qu’en passant, par exemple, le cas Michael Anton. Sans doute faut-il lire les deux pour saisir pleinement les rouages de ce monde intellectuel étrange et composite, que réunit une véritable tentation révolutionnaire.
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La justice iranienne a infligé une nouvelle peine à Narges Mohammadi, militante des droits humains et lauréate du prix Nobel de la paix 2023. Arrêtée à Mashhad le 12 décembre, elle a été condamnée à six ans de prison pour « rassemblement et collusion » et à un an et demi supplémentaires pour « activités de propagande », assortis d’une interdiction de quitter le pays pendant deux ans. Ces sanctions s’ajoutent à un exil intérieur dans la ville de Khusf. Cette décision illustre le durcissement de la répression visant la militante.
En Inde, à Ghaziabad, dans l’Uttar Pradesh, une opération conjointe du NCERT et de la Crime Branch de Delhi a permis de démanteler une imprimerie clandestine. Les forces de l’ordre ont saisi près de 32 000 manuels scolaires contrefaits couvrant plusieurs niveaux et disciplines. Cette intervention s’inscrit dans la lutte contre la production illégale de manuels destinés au marché éducatif, très répandue dans la région du Delhi–NCR. Les autorités cherchent à enrayer un trafic qui fragilise l’édition scolaire officielle.
À Larnaca, à Chypre, une série de cambriolages a visé cinq commerces en l’espace de neuf jours, dont deux librairies. Les vols, survenus entre le 16 et le 25 janvier, ont également touché des cafés et un salon de coiffure. Les malfaiteurs ont privilégié des objets faciles à emporter et à revendre, sans effraction spectaculaire. Les autorités poursuivent leur enquête et appellent les commerçants à renforcer la sécurisation de leurs locaux.
Dans l’État du Maine, un projet de loi vise à encadrer les interventions de l’ICE dans les bibliothèques publiques. Le texte entend classer ces établissements parmi les lieux sensibles et impose la présentation d’un mandat judiciaire pour toute entrée ou consultation de données. Soutenue par la gouverneure Janet Mills, la mesure est appuyée par les bibliothécaires et plusieurs organisations, qui souhaitent préserver les bibliothèques comme espaces sûrs d’accès à l’information et aux services publics.
Au Portugal, la tempête Kristin a profondément affecté le fonctionnement de nombreuses bibliothèques. Coupures d’électricité, fermetures temporaires et difficultés d’accès ont contraint certains établissements à se réorganiser. Plusieurs ont été mobilisés comme lieux de soutien pour les populations touchées, offrant recharge d’appareils, accès à Internet et informations pratiques. Dans les zones placées en état de calamité, ces bibliothèques ont temporairement quitté leur rôle culturel pour répondre aux besoins immédiats des habitants.
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Lancée quelques mois avant les attentats du 11 septembre, l’encyclopédie en ligne fête ses 25 ans. C’est une réussite extraordinaire, à plus d’un titre. La version en anglais (de loin la meilleure) compte plus de 7 millions d’articles, contre 100 000 pour la version numérique de la Britannica. Dix-huit versions dans d’autres langues comptent chacune plus d’un million d’articles. Mais bien sûr le plus étonnant est que dans un monde qui semble plus que jamais voué à l’argent, miné par le désir d’intoxiquer son prochain, un monde où le drapeau de la confiance dans les institutions est en berne, cet énorme réseau fait figure d’exception absolue. C’est une entreprise à but non lucratif fondée sur le volontariat et la coopération, animée d’un authentique souci de vérité ou du moins de vérifiabilité, destinée, écrit son fondateur Jimmy Wales, à construire « un monde où toute personne sur la planète se voit offrir un accès libre à la somme de tout le savoir humain ».
Bien sûr cela ne marche pas partout (la Chine en interdit l’accès) et n’est pas du goût de tout le monde. Elon Musk, avec qui Wales dit entretenir de bonnes relations, tourne en dérision ce qu’il nomme (après d’autres) « Wokepedia » et entend lui opposer un concurrent fondé sur l’IA. Que sur les sujets sensibles l’encyclopédie penche discrètement vers la gauche ne fait guère de doute, mais ses administrateurs font ce qu’ils peuvent pour que les articles ne paraissent pas biaisés, et l’exigence de sourcer toute information permet au lecteur de se faire sa religion – notamment quand la source lui paraît sujette à caution. De fait, comme l’a dit plaisamment à Wales la créatrice de mode Diane von Fürstenberg, « nous utilisons Wikipédia plus souvent que nous faisons pipi ».
La grande question est de savoir si l’encyclopédie, comme le prédit Elon Musk, est menacée par l’IA. « Je ne pense pas », répète Wales à ceux qui l’interrogent. « Je pense que nous sommes bien davantage menacés par la montée de l’autoritarisme, les gouvernements, les régulations » qui entendent faire obstacle au « libre partage des idées ». Oui, mais l’IA elle-même, celle exploitée pour fournir de l’information, n’est-elle pas largement fondée sur le pillage de Wikipédia ? À cette question, posée par deux ténors de The Economist, Wales répond que pour l’instant, à l’exception de quelques articles, cela n’a guère affecté l’audience du réseau et qu’à l’avenir les gens, tout en ayant recours à l’IA, garderont leur préférence pour une encyclopédie modérée par des humains. C’est une question de « confiance », insiste-t-il (d’où le titre de son livre). Au contraire, il voit dans l’IA « une possibilité d’améliorer Wikipédia ». Il se décrit, il est vrai, comme un « optimiste pathologique ».
[post_title] => Wikipédia est-elle menacée par l’IA ?
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Les chevaliers teutoniques ont plutôt mauvaise presse. C’étaient des brutes épaisses surgissant dans les brumes nordiques pour massacrer brutalement des paysans en haillons pratiquant des cultes attardés au fond de forêts de conifères, puis mettre en coupe réglée les territoires ainsi obtenus. Or ces Teutons-là étaient des soldats du Christ, et leurs expéditions militaires étaient, officiellement et initialement du moins, d’authentiques croisades bénies par le pape et assorties de tous les avantages spirituels de rigueur. « Mourir en croisade étant la chose la plus proche de la sainteté », les courageux chevaliers tombés au pieux combat bénéficiaient d’une « indulgence plénière » leur permettant d’aller directement au paradis sans passer par le sas de décontamination du purgatoire.
L’Ordre, né en Terre Sainte (en 1190 à Saint-Jean-d’Acre), avait en effet pour sainte mission d’apporter secours hospitalier et protection aux pèlerins venus du Nord de l’Europe ; et ses membres étaient de quasi-moines (cisterciens), soumis à quasiment toutes les obligations spirituelles et autres, notamment la chasteté. Mais nos chevaliers à la croix noire (sur fond blanc) – tout comme leurs confrères à la croix rouge (les Templiers) ou à la croix blanche (les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui deviendraient plus tard l’Ordre de Malte) voire ceux à la croix verte (opérant dans la péninsule Ibérique au bénéfice des lépreux et au détriment des Arabes) – ont rapidement ripé du spirituel-humanitaire au militaire pur et surtout dur. De la protection des chrétiens en voyage ils ont passé en moins d’un siècle (le XIIIe) à celle des chrétiens vivant aux marges de la chrétienté européenne, ce qui impliquait de christianiser leurs voisins, des païens (du latin paysan) perçus comme « de rustiques naïfs, des simples d’esprit vivant dans les campagnes à l’extrême opposé du spectre de la civilisation urbaine » écrit Aleksander Pluskowski, un archéologue britannique féru « d’histoire culturelle ».
À vrai dire la stratégie n’était pas nouvelle ; Charlemagne avait déjà passé une bonne partie de son règne à batailler contre les Saxons polythéistes. Mais avec les chevaliers teutoniques s’est enclenché ce que l’on hésite à appeler un cercle vertueux : d’abord, conquête de nouveaux territoires ; d’où richesse et puissance politique ; d’où augmentation de la puissance militaire – hommes, chevaux, armes de dernier cri ; d’où nouvelles conquêtes, et ainsi de suite. Sous couvert de jihad chrétien – alias « ecclesia militans » en bon latin – tous ces chevaliers en croisade qui s’efforçaient d’agrandir « le Vignoble de Dieu » élargissaient du même coup leur pré carré. L’Église n’était pas dupe – en tout cas pas Bernard de Clairvaux, qui bénit en 1147 la croisade contre les Wendes, des païens slaves, d’un retentissant « Convertantur aut deleantur » (« Qu’ils se convertissent ou qu’ils périssent »). Avec le remarquable Hermann von Salza, grand maître de l’Ordre au début du XIIIe siècle, celui-ci allait franchir un grand pas : la papauté et le Saint-Empire romain germanique autoriseraient l’établissement d’une souveraineté teutonique sur les terres conquises (pardon, rattachées à la chrétienté). Hermann put mettre alors en place une administration rigoureuse quoique volontiers bureaucratique et parsemer les nouveaux territoires de forteresses spectaculaires qui feraient grande impression tant sur les peuplades locales (elles ne connaissent guère que les abris en bois) que sur les touristes d’aujourd’hui. Les conversions obtenues à la pointe de l’épée ou par le prestige de la truelle n’étaient d’abord pas bien sincères. Sitôt baptisés, les catéchumènes se précipitaient dans la rivière voisine pour se laver de l’eau baptismale ; et l’on continuerait longtemps à sournoisement aller dans les bois vénérer les vieux arbres sacrés. Mais à une époque où le reste de l’Europe vivait dans les épidémies et les tumultes de tout genre, les régions teutonisées allaient prospérer d’autant plus que la Ligue hanséatique viendrait bientôt épauler commercialement les soldats du Christ.
Ce « christianisme militarisé » durera jusqu’au XVIe siècle, car les dissensions au sein des royaumes conquis devenus catholiques et surtout la Réforme auront raison des chevaliers. Mais leur marque sur les pays baltiques et sur l’Europe tout entière est aussi indélébile que leurs indestructibles forteresses. Ce sont eux qui ont permis à l’Allemagne de s’étendre loin vers le nord et la Baltique, et (moins loin) vers l’est et l’Europe centrale. Le XIXe siècle les remettra au goût du jour – exaltation du pangermanisme, Wagner et Parsifal, etc. – tandis que le XXe reprendra à son compte le combat contre « les barbares de l’Est ». La croix noire teutonique reprendra du service sous le Deuxième Reich comme symbole de valeur militaire, la Croix de fer ; et peut-être même sous le Troisième Reich, dissimulée dans les complexifications pseudo aryennes de la swastika. Himmler souhaitera créer « un nouvel ordre de chevalerie germanique » – les SS !
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Comme en témoigne le récent assassinat d’Alain Orsoni en Corse, les tueurs à gages existent, on en rencontre. Dans le dernier roman de sa « trilogie du sicaire sans nom », le personnage campé par Víctor del Árbol finit par donner son nom. C’est qu’après une dernière mission, celle d’éliminer trois personnes (pas moins) pour son client Orestes, il rêve de se réconcilier avec sa sœur et d’acheter un ranch pour devenir éleveur, loin de la violence. Un désir de rédemption plutôt rare chez les tueurs à gages.
Il a rencontré Clara Fité, journaliste d’investigation, et passé huit mois avec elle dans un village isolé de la côte italienne, sans lui révéler son nom. De retour à Barcelone après cette idylle, elle plonge dans un passé ténébreux, bien décidée à élucider la disparition en 1992 de deux jeunes frères dont les corps n’ont pas été retrouvés. Leur père, Juan Carlos Vera, vient de sortir de prison après vingt ans d’enfermement pour un crime qu’il n’a pas avoué. Clara ignore encore que le carnet crypté qu’elle a dérobé au tueur à gages, avant de le quitter, scellera le destin de tous les personnages.
Elle découvre un réseau tentaculaire de corruption immobilière, où se mêlent crime organisé, secrets d’État et intérêts inavouables. Au centre de cette toile d’araignée se dresse le quartier de La Montaña, convoité par des spéculateurs sans scrupules qui rêvent d’en faire une cité luxueuse. La découverte d’un retable du XIIIe siècle, caché dans l’ermitage local, enflamme les convoitises et révèle les sombres alliances entre l’Église, les crypto-monnayeurs et le pouvoir. L’art sacré devient le symbole d’une hypocrisie généralisée, où chacun cache ses motivations derrière de nobles apparences, les « nobles intentions » qui font le titre du livre.
« Le grand mensonge est de penser qu’il faut accepter un moindre mal pour un plus grand bien, confie Del Árbol au site Cadena SER. C’est faux et d’un cynisme incroyable. »
Actes Sud a publié le premier volet de cette trilogie et va publier le second, Temps des bêtes féroces, en mars.
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